«La Vision appelle à  une refondation des métiers de l’enseignement»

La Vision stratégique (2015-2030) recommande avec force la valorisation de la formation professionnelle et l’extension de ses capacités…

Si la généralisation de l’accès à l’enseignement primaire est censée être atteinte en 2015, grâce à des efforts particuliers déployés dans ce sens au cours des dernières années, le taux de scolarisation collégiale met à nu l’importance de la déperdition scolaire. Qu’en pensez-vous ?

Dans des travaux antérieurs, le Conseil supérieur de l’éducation, de la formation et de la recherche scientifique avait vu dans le collège le ventre mou et le maillon faible du système. Ce constat a d’ailleurs été confirmé par l’évaluation de l’application de la Charte sur la période 2000-2013, qui constitue le dernier exercice d’évaluation réalisé par le conseil au cours de 2014. C’est dire le caractère chronique de la maladie et la persistance des facteurs qui l’alimentent, à savoir des taux de déperdition, d’abandon et de redoublement dramatiquement élevés ; eux-mêmes symptomatiques de maux profonds comme les disparités territoriales, l’inégal accès à l’enseignement préscolaire, les carences des dispositifs de soutien aux élèves en difficulté, le déficit d’attractivité et de rétention de l’école, le poids de la pauvreté et de l’ignorance…

Ce n’est donc pas un hasard si la vision stratégique portée par le conseil a consacré le gros de ses recommandations à l’égalité d’accès à l’éducation et à la formation et à un enseignement de qualité pour tous. D’ailleurs, sur les 23 grands leviers de changement préconisés, 15 sont en relation, directe ou indirecte, avec l’impératif de rendre effectif l’accès de tous les enfants marocains âgés de 4 à 15 ans à l’éducation, de garder les apprenants le plus longtemps possible sur les bancs de l’école, d’instaurer une discrimination positive en faveur du monde rural et des apprenants à besoins socio-économiques et pédagogiques spécifiques, de renforcer les modalités de soutien aux familles nécessiteuses et de soutien scolaire aux élèves en difficulté.

On parle beaucoup plus des élèves que du corps enseignant qui a aussi besoin d’une sorte de «mise à jour» pour pouvoir accompagner la nouvelle vision. Quelles sont les perspectives dans ce sens ?

Heureusement qu’on parle beaucoup des élèves qui sont à la fois les destinataires, les bénéficiaires et la raison d’être du système éducatif. Mais les enseignants ainsi que les autres acteurs de la scène éducative (directeurs d’établissements, conseillers pédagogiques, inspecteurs, orientateurs, gestionnaires divers…) se trouvent au cœur de toute politique éducative et, par voie de conséquence, au centre de toute réforme. C’est pourquoi la vision stratégique appelle à une refondation des métiers de l’enseignement qui passe par la redéfinition des rôles de tous les intervenants, par la réforme de la formation initiale et continue des acteurs pédagogiques et par des programmes de mise à niveau et de recyclage.

La vision s’accompagne aussi d’une remise à plat des modes de gestion des carrières pour faire la plus grande place à la décentralisation et à la gestion de proximité, à l’accompagnement, à l’évaluation et à la promotion par le mérite, le rendement et la performance.

Le conseil appelle aussi à la valorisation des métiers de l’enseignement, à l’amélioration des conditions d’exercice des professions concernées et à l’encouragement des initiatives tendant à améliorer la qualité des apprentissages et des formations.

Bref, dans la batterie de leviers à actionner pour réformer l’école, les enseignants et les éducateurs occupent incontestablement une place de premier ordre et il ne pouvait en être autrement.

Parmi les axes importants prévus par la vision stratégique figure la gouvernance du système d’éducation et de formation. En quoi cela consiste-t-il ?

La gouvernance du système éducatif occupe une place centrale dans la vision stratégique, parce qu’aucune réforme ne peut aboutir sans une gouvernance responsable, efficace et transparente.

La bonne gouvernance du système suppose une définition claire et une répartition rigoureuse des prérogatives, des attributions, des rôles et des missions des intervenants à tous les niveaux. Elle passe aussi par une responsabilisation très poussée à tous les étages de l’édifice et par l’application rigoureuse de la reddition des comptes. La question de la gouvernance s’inscrit aussi dans le cadre de la régionalisation avancée et l’école se doit désormais d’être au cœur du nouveau système de gouvernance territoriale. Ce qui veut dire une décentralisation et une déconcentration réelles et effectives, tant au niveau de la gestion des ressources, humaines et matérielles, qu’au niveau de la planification pédagogique, de l’enseignement et de la formation.

La bonne gouvernance passe enfin par la rationalisation du travail, des ressources et des moyens et la convergence des politiques publiques touchant directement ou indirectement à l’enseignement.

Que va devenir cette école publique dans laquelle la confiance des parents est ébranlée ?

C’est là le nœud de la crise. Le principal enjeu de la réforme c’est de restaurer la confiance de la société marocaine en son école. C’est pourquoi la totalité des mesures préconisées par le conseil pour la réforme de l’école tend vers cette finalité.

Pour ma part, j’ai l’intime conviction qu’il n’y a aucune fatalité en la matière et que l’application responsable des mesures préconisées permettra, moyennant beaucoup de travail, beaucoup de sérieux et beaucoup de rigueur, de rétablir la confiance. Il faut bien sûr miser sur la contribution de l’État et sur sa détermination mais il faut aussi miser très fort sur une mobilisation générale et durable: mobilisation des acteurs éducatifs, des chercheurs, des parents, des familles, des collectivités territoriales, de la société civile, des intellectuels et des artistes, des opérateurs économiques et aussi celle des médias.

C’est pourquoi le conseil préconise de faire de la réforme de l’école une priorité nationale et de placer la période 2015-2030 sous le signe de la mobilisation nationale pour la réforme de l’école.  

Tout le monde est conscient du rôle majeur de la formation professionnelle, comment prévoit-on de mieux l’intégrer dans le système scolaire ?

La formation professionnelle occupe dans la vision du conseil une place importante, en phase avec les enjeux qu’elle recèle dans le cadre de la promotion de l’équité et de l’égalité des chances dans l’accès à l’éducation-formation et dans le cadre de la satisfaction des besoins du développement socio-économique.

À ce titre, la vision recommande avec force la valorisation de la formation professionnelle, l’extension de ses capacités d’accueil et la reconnaissance de son rôle et de son statut en tant que vivier des compétences individuelles capables de répondre aux exigences de la compétitivité économique, en général, et aux attentes des entrepreneurs et du marché du travail, en particulier.

Le conseil recommande donc d’explorer des voies innovantes et de s’ouvrir sur de nouveaux horizons en adoptant des attitudes d’ouverture, de flexibilité et de mobilité entre les différents cycles (collège – lycée – supérieur) à travers l’institutionnalisation de passerelles entre l’enseignement scolaire et la formation professionnelle. Le conseil recommande aussi d’instaurer des mécanismes d’orientation précoce, à partir du début du collège et de mettre en place des cursus de formation professionnelle, à l’instar du baccalauréat professionnel qui existe déjà. Le conseil a invité aussi à assurer la complémentarité entre les formations théoriques et les apprentissages pratiques, à travers le renforcement de la formation par alternance et des stages en entreprise, en partenariat avec les opérateurs économiques appelés à jouer un rôle de plus en plus actif.

La problématique de l’éducation et de la formation est primordiale en matière de développement humain et là, à côté de la scolarisation, se trouve le chantier de l’alphabétisation. Comment se présente ce dernier dans la Vision 2015-2030 ?

Cette question me permet de dire deux mots sur l’approche du conseil dans l’élaboration de sa vision. La réflexion n’a pas été organisée de manière segmentée, en termes de cycles d’enseignement. Le conseil a choisi une approche axée sur la globalité, avec comme point de départ un travail d’évaluation globale du système éducatif pour la période de la mise en œuvre de la Charte.

C’est ainsi que la vision considère l’alphabétisation comme une des composantes essentielles du système vu son impact sur l’indice de développement humain et sur l’insertion économique et socioculturelle. C’est pourquoi le conseil insiste sur la nécessité de permettre aux jeunes en décrochage scolaire et en situation de non-scolarisation d’être alphabétisés dans un cadre adapté à leurs besoins et d’établir un programme d’urgence ayant pour objectif la réduction, à moyen terme, du taux global d’analphabétisme… Ces recommandations passent, entre autres, par la mise en place d’une bonne gouvernance dans le secteur de l’alphabétisation, par la résolution de la problématique du financement, par l’amélioration de la qualité de l’encadrement, par l’évaluation des partenariats avec les associations d’alphabétisation, etc..

Quelle place pour les nouvelles technologies de l’information dans la stratégie ?

Les nouvelles technologies occupent une bonne place dans la vision du conseil, car l’école de demain se doit de contribuer activement au développement socio-économique et culturel du pays qui passe par la maîtrise des nouvelles technologies.

La vision stratégique préconise plusieurs actions dans ce sens, notamment :
– L’élaboration d’un programme national visant à compléter l’équipement des établissements scolaires, universitaires et de formation en technologies éducatives, en salles multimédia et en équipements audio-visuels, à les connecter au réseau internet et à équiper les bibliothèques scolaires et les structures universitaires d’encadrement et de recherche  en ressources numériques nécessaires.
– Le renforcement de l’intégration de ces technologies à l’école dans le sens de la promotion de la qualité des apprentissages, notamment au niveau des curricula et de la formation initiale et continue des acteurs pédagogiques et la création des centres de ressources numériques aux niveaux régional et local, ainsi que des laboratoires d’innovation et de production de ressources.
– L’intégration des technologies de l’information et de la communication à tous les niveaux de la gestion du système éducatif…

L’enseignement privé est très présent sur la place et semble se développer de plus en plus. Comment voyez-vous son apport au système de l’éducation nationale dans tous ses cycles ?

Le Conseil considère l’enseignement privé comme un partenaire de taille dans la généralisation de l’enseignement, la diversification et l’amélioration de la qualité de l’offre éducative et l’encouragement de l’excellence. Mais l’enseignement privé est loin de couvrir la totalité du territoire national et l’offre privée est très inégalement répartie entre les différentes régions du Royaume. Cette offre n’est pas non plus homogène ; à côté d’établissements modèles, d’autres sont très en deçà des critères et normes de qualité requis, sans parler de l’énorme disparité des tarifs pratiqués et de l’épineuse question des enseignants et éducateurs. Par conséquent, l’enseignement privé, en tant que composante du système éducatif chargée d’une véritable mission de service public, appelle un travail d’organisation et de mise en ordre.

D’un côté, il convient de clarifier et de consolider la fonction de l’Etat au plan de l’adoption des règles du jeu, de l’organisation, du contrôle, de la régulation et de l’évaluation en vue de réduire la dispersion et les disparités, d’unifier les critères de qualification, de clarifier les règles d’équivalence des diplômes, de régler la question de la formation des enseignants…

D’un autre côté, le secteur privé doit s’investir davantage dans la généralisation de l’enseignement obligatoire, contribuer à l’éducation non formelle et la formation des enfants issus des familles pauvres et exercer un rôle actif dans la recherche et l’innovation.

Qu’en est-il de la refonte des programmes scolaires, la réforme des manuels… ?

La vision stratégique du conseil traite de la réforme de tout le modèle pédagogique constitué par les programmes, les curricula, les formations, les approches pédagogiques, les outils didactiques, les rythmes scolaires, l’orientation, l’évaluation… Réformer l’école et relever le niveau des prestations pédagogiques c’est donc, inévitablement, agir sur l’ensemble de ces éléments.

C’est dans cette perspective que s’inscrivent les recommandations du conseil relativement aux aspects pédagogiques du système. Pour nous, il ne s’agit pas de revoir les seuls programmes ou de revisiter les manuels, mais plutôt de refondre l’ensemble des composantes du modèle pédagogique qui sont étroitement interdépendantes. Pour ce faire, nous prescrivons une approche basée sur trois éléments essentiels : un élément institutionnel, qui consiste en la réactivation de la commission permanente du renouveau et de l’adéquation permanent des programmes et des curricula et la mise en place de structures pour la recherche et l’innovation pédagogiques ; un élément d’évaluation qui permet de mettre, régulièrement, les différentes composantes du modèle pédagogique à l’épreuve aux fins de leur adaptation et amélioration permanentes ; et un élément de prospective, basé sur une veille permanente en matière d’innovations pédagogiques pour anticiper sur les besoins des apprenants, et répondre aux exigences renouvelées de l’éducation et de la formation.

Tout cela pour substituer à une pédagogie plutôt axée sur l’accumulation des connaissances (la fameuse tête bien pleine) une pédagogie au service de la formation de l’esprit, du raisonnement et de l’intelligence, qui développe chez les élèves les capacités d’observation, d’analyse et de réflexion critique (la fameuse tête bien faite).