Al Qubaïssi, guérisseur miracle ou charlatan ?

Il préparerait des mixtures miraculeuses contre le sida, le cancer, l’impuissance sexuelle et autres maladies «difficiles».
Les professionnels de la médecine sont sceptiques. La loi et l’éthique interdisent par ailleurs de prescrire un médicament s’il n’a pas été validé au préalable.
Il existe une procédure réglementaire pour faire tester les médicaments nouveaux, mais il refuse de l’engager par peur de se faire «voler ses recettes».

Fatima, marocaine, soixante-trois ans. Elle souffrait d’un cancer de l’utérus. Plusieurs chimiothérapies n’ont pu venir à bout de son mal. Elle s’est fait opérer en novembre 2003 pour l’ablation de cet organe, mais elle n’a eu droit qu’à un mois de rémission, au bout duquel elle fit une nouvelle hémorragie. Le diagnostic des médecins, témoigne sa fille, était sans appel : la maladie est entrée dans une phase métastatique incurable. Elle garda le lit pendant toute l’année 2004 sans aucun espoir.
Début janvier 2005, un article est publié par un quotidien arabophone de la place sur un ressortissant des Emirats Arabes Unis, installé depuis deux années au Maroc, du nom de Mohamed Khamis Omrane Al Qubaïssi. Il posséderait des traitements miraculeux à base de plantes contre les maladies les plus rebelles. Ayant lu l’article, la famille de la patiente recourut, en désespoir de cause, à ce thaumaturge. «Moi non plus, je ne croyais pas à ces balivernes, raconte la fille de Fatima. Des “achchaba” (herboristes) comme celui-là sont légion dans notre pays. C’est ma mère qui a insisté. Nous n’avons pas voulu lui déplaire, surtout dans l’état où elle se trouvait». L’«herboriste», après avoir pris connaissance au téléphone de l’état de la malade, se déplaça jusque chez elle, sans jamais la voir, pour lui livrer sa recette. De quoi s’agit-il ? D’eau bénite (zam zam), d’eau de rose, de miel pur, de plantes enrobées dans des dattes. «Le 19 janvier, elle a commencé le traitement. Trois jours après, elle pouvait se lever. Une semaine plus tard, elle montait l’escalier, entrait dans la cuisine et nous mijotait ses plats favoris. On croit rêver. Je vous avoue que je suis encore sous le coup de l’étonnement. L’amélioration de son état de santé est peut-être passagère. Peut-être due à un facteur psychologique, que sais-je ? Ce n’est qu’après avoir effectué des analyses que nous pourrons en avoir le cœur net», confie, sceptique, ce témoin.
Najiba, quarante-sept ans, est une autre patiente suivie par le même Al Qubaisi. Elle souffrait depuis sept ans d’une affection rénale chronique. A croire sa fille, en dépit de tous les traitements qu’elle avait suivis, son rein droit ne fonctionnait pratiquement plus, et le gauche à peine. Sa fille, Rajae, qui nous livre ce témoignage, rencontre alors le fameux herboriste émirati, ami de son patron, qui prescrivit à sa mère (sans la voir) trois mixtures qu’elle devait prendre en trois temps. Dès les premiers jours, «ma mère s’est sentie nettement mieux, elle a commencé à marcher sans difficultés, les douleurs ont disparu et son visage, au teint cadavérique jusque-là, prit quelques couleurs. Au bout de la troisième mixture, les analyses de sang révélèrent une baisse sensible du taux de la créatinine, qui passa de 21,53 mg/1 à 19.» Questionnée sur les honoraires que ce guérisseur aurait touchés, Rajae nous répond qu’elle n’en a pas la moindre idée et que c’est son père qui a réglé la «facture».
Alors, Al Qubaïssi, guérisseur miracle qui réussit là où la science échoue ? Difficile d’y croire. Et ses recettes ne soulageraient pas uniquement les souffrances des cancéreux. En plus des insuffisances rénales graves, elles auraient aussi des effets miraculeux sur le sida et l’impuissance sexuelle.

Le Britannique Tim Dobe lui fait confiance et abandonne la trithérapie
Les témoignages ne manquent pas. Tim Dob, citoyen britannique atteint du VIH, libella, le 2 octobre 2004, une confession en anglais adressée «à qui de droit», suite au traitement à base de plantes que lui a prescrit Al Qubaïssi. «Je confirme, écrit-il, qu’après avoir suivi un traitement qui a commencé le 29 septembre 2004, je me sens revivre, je me porte mieux, la fatigue a disparu. Je vais aux toilettes, avec une légère diarrhée, trois fois par jour. Je confirme que j’ai plus d’appétit, que mes habitudes d’alimentation dépassent la normale. On m’avait prévenu de ces premiers signes d’amélioration, ils se sont réellement produits. J’ai entière confiance dans le traitement de M. Al Qubaïsi». Ce porteur du virus du sida, né en 1969, a été suivi à Londres. Le 3 octobre, il signe une autre attestation où il confirme avoir «arrêté à partir de ce jour le traitement médical à base d’antiretroviral therapy (Nevirapine et Combivir) en faveur du traitement Bybye Aids-Herbalaid».
En effet, c’est sous cette dénomination que le guérisseur a pris soin d’enregistrer, auprès d’un bureau londonien, The patent Office, son invention médicale contre le sida. De même, une attestation signée et cachetée par une clinique londonienne, The London clinic, a certifié, noir sur blanc, la baisse du taux du virus VIH dans le sang du malade. S’agit-il de faux ou bien d’authentiques documents ? Renseignement pris, le laboratoire susmentionné existe bel et bien, mais ses responsables, contactés par La Vie éco, ont refusé de donner toute information «confidentielle» sur un malade. Par contre, Mme Himmich (voir encadré) estime que cette baissse du taux de VIH a peut-être été induite par la trithérapie antérieure suivie par le malade.

La presse émiratie l’a accusé de charlatanisme
Un autre témoignage de guérison, d’impuissance sexuelle cette fois-ci, suite à un traitement donné par le même Al Qubaïsi, est livré le 3 novembre 2004 par un Kenyan résidant à Londres. Sa maladie remonte, dit-il, à 1987. Dans ce témoignage, il confirme que, «trois jours après le début du traitement à base de plantes, donné par Al Qubaïsi, j’ai ressenti une sensible amélioration. Les douleurs que je ressentais ont complètement disparu et mon visage a pris des couleurs…».
On est sidéré devant ces témoignages, devant ces preuves «massue» qu’Al Qubaïssi brandit au visage des incrédules. Comment pourrait-on venir à bout d’une maladie, comme le sida, qui a mobilisé des scientifiques de renom et nécessite annuellement des milliards de dollars, sinon pour la guérir, du moins pour stopper sa propagation, par une simple mixture à base de plantes, concoctée par un homme qui n’a jamais pratiqué la médecine ?
Selon un dernier rapport de l’OMS et de l’Onusida, 3,55 à 3,80 milliards de dollars seront nécessaires pour venir en aide aux malades atteints du virus dans les 49 pays les plus touchés de la planète (le traitement faisant appel aux molécules des multinationales et des industries pharmaceutiques coûte environ 10 à 15 000 dollars par patient et par an).
S’il s’avère scientifiquement que la recette de Al Qubaïssi est efficiente (les premiers signes du rétablissement du malade apparaissent à partir du septième jour, affirme-t-il), elle ferait le bonheur des 39,4 millions de personnes porteuses du VIH, dont les deux tiers vivant en Afrique subsaharienne (selon les dernières estimations de l’OMS). Et il serait l’homme le plus riche du monde.
Mais, avec tout cela, il n’y a pas que le sida, l’impuissance sexuelle, le cancer et les affections rénales. Mohamed Al Qubaïssi, que nous avons rencontré, prétend avoir des recettes qui ont fait leurs preuves contre d’autres maladies qu’il appelle «moustaâssiya» (difficiles à guérir) : les maladies cardiovasculaires, la myopie, les rhumatismes, le diabète et la stérilité.
Par quels chemins en est-il arrivé à «soigner» ces maladies «difficiles», et pourquoi au Maroc ? A l’origine, c’est sa femme qui détenait le secret de ces «potions magiques», avant de le lui transmettre. «Un don du ciel», dit-il. Et c’est à «l’intérieur des murs» qu’il aurait commencé à pratiquer sa «médecine», parmi les membres de sa famille et ses amis les plus proches. Les résultats étaient si prodigieux qu’on lui conseilla de mettre son savoir-faire au service du grand public. La presse émiratie n’a pas fait dans la dentelle. Elle l’accusa de charlatanisme.
« Y a-t-il eu jamais un charlatan qui a guéri le sida ? Y a t-il jamais eu un charlatan qui a eu les honneurs d’être invité par la conférence internationale sur le sida réunie à Barcelone en 2002 ?», proteste-t-il. Il se demande pourquoi on lui tourne le dos, chez lui, parmi les Arabes et les musulmans, alors qu’il a «toutes les preuves signées par des grands laboratoires de Londres.»
Pourquoi avoir choisi le Maroc ? «Ici, dans ce pays, je ne souffre pas. Les Marocains me comprennent et m’encouragent, et j’ai trouvé, auprès des pouvoirs publics marocains, toute la compréhension dont j’étais privé dans mon pays», répond-il.

5 MDH pour guérir le sida, 500 000 pour le cancer
Le traitement ? Il est à base de plantes. Lesquelles ? Il refuse de dévoiler ce secret. «C’est un secret et un savoir-faire qui n’appartiennent qu’à moi et que je ne peux divulguer.» Tout ce qu’il nous révèle, c’est que sa mixture est composée à 100% de plantes, qu’il se procure de pays asiatiques, comme l’Inde et le Sri Lanka. Mais pas uniquement. «Un produit très efficace contre l’impuissance sexuelle, comme l’huile d’argan, n’existe qu’au Maroc», lâche-t-il. Il se défend d’être un simple achchab (herboriste), tout en nous montrant une «attestation de compétence», délivrée par l’Union des herboristes du Maroc. «Un simple herboriste du coin n’a pas les attestations que j’ai, ne peut guérir le cancer et le sida. Ces énergumènes sont légion dans des quartiers comme Derb Soltane. Je ne suis pas l’un d’eux. Les preuves que je possède sont en béton. Je suis allé les chercher à Londres pour faire taire les incrédules, ceux qui m’accusent de charlatanisme. Ces attestations ne sont pas achetées par de l’argent. Je tends la main à tous les Marocains, je suis capable de les guérir des maladies les plus difficiles. Je ne comprends pas qu’on refuse une main tendue capable d’apaiser la douleur des gens. Je ne comprends pas que les Arabes tournent le dos à l’un des leurs.»
Quels prix pratique-t-il pour délivrer ses soins ? Il jure qu’il n’a pas touché un sou des patients qu’il a soignés jusqu’à présent au Maroc. Les prix qu’il demandait ailleurs, il ne les a jamais pratiqués ici, «puisqu’il y a beaucoup de pauvres dans ce pays», dit-il. Mais les riches qui dépensent «un argent fou» pour se faire traiter par la médecine moderne, «doivent payer», précise-t-il. Et il avance ces tarifs qui font dresser les cheveux sur la tête: 10 000 DH pour l’impuissance sexuelle, jusqu’à 5 MDH pour le sida, 500 000 DH pour guérir le cancer… Mais il ne réclame pas autre chose des moins lotis que de faire œuvre de charité et de bienfaisance.
Que dit de ce phénomène de société la communauté des médecins et chercheurs, eux qui ne croient qu’aux radiologies, aux tests biologiques, au scanner et aux analyses certifiées des laboratoires ? Cartésiens comme ils sont, ils ont du mal à croire à un traitement, à base de plantes ou de n’importe quelle autre substance, tant que ces produits ne sont pas contrôlés scientifiquement et n’ont pu prouver leur efficacité sur plusieurs sujets.
Pour le sida, c’est encore pire. Il n’y a encore, martèlent-ils, aucun remède qui guérisse ce mal. Il n’y a que les trithérapies, qui réduisent la quantité du virus dans le sang et améliorent, d’une façon notable, les moyens de défense du patient. Si le traitement est arrêté, il y a inéluctablement rechute.
Si le traitement d’ Al Qubaïssi est réel, commente Marhoum El Filali Kamal, professeur à la Faculté de médecine de Casablanca et membre de l’Association marocaine de lutte contre le sida, «il doit, comme tout médicament, faire l’objet de tests de toxicologie, d’abord, pour éliminer tout doute d’effets délétères, il doit être testé sur des animaux pour savoir quel résultat il peut donner, enfin, l’essayer chez l’homme en phase 1 et en phase 2. Ce n’est qu’après avoir subi plusieurs études, l’avoir essayé sur de nombreuses personnes, sans risques, qu’on peut conclure à son efficacité.» Que ce monsieur ait une attestation d’analyses, provenant d’un laboratoire londonien qui certifie qu’il y a une baisse du virus du sida dans le sang du malade traité par lui, «ce n’est pas impossible», continue le même professeur. Il est prouvé scientifiquement, selon lui, que des substances pourraient avoir des effets positifs sur plusieurs maladies, mais de là à dire que cet homme a entre les mains la recette miracle pour les guérir, ce serait aller très vite en besogne.
Le professeur Hakima Himmich, médecin chercheur et présidente de l’Association marocaine de lutte contre le sida, se montre intransigeante (voir encadré page précédente). Elle s’est refusée à toute collaboration avec ce «prétentieux». Al Qubaïssi a demandé à la voir pour la convaincre d’essayer ses mixtures sur ses malades. Loin de l’éconduire comme il s’en est plaint dans la presse, raconte-t-elle, elle l’a reçu pendant une heure. Mais elle pense qu’aucun médecin sérieux ne peut le cautionner d’autant plus qu’il refuse les procédures réglementaires.
A supposer même que les mixtures d’Al Qubaïssi aient entraîné une rémission et même une guérison sur certains malades, il serait hasardeux d’y croire, soutient un autre médecin.

Il ne faut pas oublier l’effet placebo
Quand on a parlé du témoignage de cette femme cancéreuse qui a régénéré après avoir suivi le traitement d’Al Qubaïsi, M’hammed Benaguida, médecin-chef d’une clinique casablancaise, et spécialiste en réanimation, nous explique qu’une même tumeur chez deux personnes peut ne pas produire les mêmes dégâts. Elle peut ravager l’une, mais l’autre peut lui résister plus longuement si ses défenses, physique et psychologique, sont plus solides. Et de nous parler de l’effet placebo qui fait parfois des miracles : «Tu donnes à quelqu’un, par exemple, un comprimé à base de riz et tu le persuades de son efficacité, l’ effet est immédiat. Il ne le guérira pas, mais il améliorera son état de santé pour un certain temps. Il y a un effet psychologique tel que le malade oublie sa souffrance. La force psychologique d’un malade condamné allongera plus longtemps son espérance de vie qu’un malade anéanti psychologiquement.»
Les spécialistes de la médecine moderne veulent bien croire aux remèdes miracles de l’homme. Encore lui faut-il faire certifier ses découvertes dans les règles de l’art .

Contactés, les responsables de la London clinic, qui ont signé une des attestations exhibées par Al Qubaïssi, ont refusé de donner la moindre information. L’intéressé n’a donc apporté, à ce jour, aucune preuve des guérisons dont il se targue.