«Il faut une réforme de l’éducation par le bas, au sein de la classe»

Tout ce que fait le Maroc en termes de réformes, de gouvernance, de réforme de programmes… devrait aboutir à  améliorer le rendement en termes d’acquis de l’élève. Or, cela n’a pas été le cas.

Rahma Bourquia, directrice de l’Instance nationale d’évaluation (INE) au sein du Conseil supérieur de l’éducation depuis mars 2014, nous livre dans cet entretien son appréciation de la chose éducative, en tant que directrice de l’INE, mais aussi en tant que sociologue, riche d’une longue expérience en matière éducative. Mais elle refuse de commenter le projet de la Vision stratégique 2015-2030 tant que celui-ci n’est pas finalisé et rendu publique. Dans la presse ont en effet circulé quelques extraits de ce projet, et ce, depuis lundi 11 mai, soit avant même son examen par l’assemblée générale qui devait le finaliser et le valider. Interrogés par La Vie éco, plusieurs membres du conseil ont refusé d’affirmer ou d’infirmer ces informations tant qu’elles ne sont pas complétées, validées par les 92 membres qui composent cet organisme, et une copie remise au Souverain. On aurait souhaité, pour plus de transparence, pour éviter des fuites d’informations approximatives, non complètes, parfois contradictoires, que le conseil de Omar Azzimane publie sur son site le texte du projet de cette Vision stratégique 2015-2020, comme le fait le gouvernement avec les avant-projets de loi publiés sur le site du SGG.

Voilà plus d’une année que vous êtes à la tête de l’Instance d’évaluation, il a fallu tout ce temps pour produire le rapport d’évaluation de la Charte, et maintenant le rapport stratégique… La tâche était-elle si ardue ?

Permettez-moi de ne parler que du travail fait par l’Instance nationale d’évaluation (INE) dont je suis la directrice. Le rapport stratégique que vous mentionnez n’est pas encore complet et publié. Pour répondre à votre question, je dirai que les travaux du conseil s’inscrivent dans un processus, à savoir d’abord établir une évaluation de la période (2000-2013) d’application de la Charte et ensuite concevoir un projet de vision stratégique. Mais il faudrait également mentionner la contribution des membres à la discussion et à l’enrichissement du rapport d’évaluation de l’INE. Cela dit, pour produire un rapport analytique et d’évaluation, nous vons fait face, comme vous dites, à quelques contraintes.

Evaluer 13 années de mise en application de la Charte nécessitait une accumulation des évaluations sectorielles, cela nous faisait défaut. Pour une évaluation panoramique et rétrospective de la période  2000 à 2013, il a fallu disposer d’une base de données fiables. Or, on manque de système d’information intégré sur l’ensemble du système éducatif, du primaire au supérieur en passant par la formation professionnelle, où on pourrait disposer de toutes les données.

Sur ce plan, les secteurs ne sont pas au même niveau. C’est un gros écueil. La collecte des données et leur organisation prennent  du temps. D’où la difficulté objective, voire scientifique, de faire ce travail d’évaluation.

On a pu collecter des données sur les aspects les plus importants qui nous permettent d’évaluer les entrants et sortants (input et output). Pour les premiers, il s’agit du financement, la capacité d’accueil et d’encadrement, la formation des enseignants, et  l’appui social qui a été accordé aux élèves et aux étudiants, ce qui nous a permis de faire le constat, en conséquence, des faiblesses et des déficits dans l’application de la Charte d’éducation et de formation.

Concernant les sortants, ou rendement, nous disposions par ailleurs d’enquêtes internationales (TIMSS et PIRLS) auxquelles le Maroc a adhéré, depuis 1999, tous les quatre ans, en matière d’acquis en mathématiques, sciences et langues, ainsi que les données du PNEA (Programme national de l’évaluation des acquis) réalisé en 2008 par l’INE. Les acquis des élèves sont un indicateur majeur qui nous a révélé les dysfonctionnements dans l’application de la Charte.

Tout le système éducatif, comme on le sait, tourne autour d’un élément central, qui est l’apprenant. Si le niveau des acquis chez l’élève est très faible, ce que montrent ces enquêtes internationales, c’est qu’il y a un dysfonctionnement quelque part qu’il faut dénicher et corriger.

Tout ce que fait le Maroc en termes de réformes, de gouvernance, de réforme de programmes…, devrait normalement aboutir à améliorer le rendement en termes d’acquis de l’élève, or cela n’a pas été le cas.

Un autre indicateur de rendement qui a été évalué est celui de l’équité dans le système éducatif. D’après les analyses statistiques dont nous disposons, on a constaté que le système marocain est l’un des plus inégalitaires en termes d’éducation en comparaison avec d’autres pays de niveau de développement similaire: disparités entre rural et urbain, entre couches sociales, entre filles et garçons, et j’en passe. La moyenne des années de scolarisation est très faible, soit 4,7 années. Or, cette moyenne est de 7,1 années dans d’autres pays émergents comme le nôtre, sans parler des pays développés où la moyenne atteint 11 années.

Pourquoi à votre avis ?

Parce que la généralisation de l’éducation obligatoire (jusqu’à 15 ans) n’a pas été atteinte. Il y a des élèves qui décrochent trop tôt et qui deviennent, par la force des choses, analphabètes.

Il y a un autre aspect lié au rendement, c’est celui de l’insertion des lauréats dans le marché du travail. Là, on constate une disparité entre le système régulé (grandes écoles de commerce et d’ingénieurs, facultés de médecine…) et le système non régulé (les facultés à accès ouvert dans les universités…) où on retrouve la masse des étudiants et dans lequel les lauréats ont du mal à trouver un travail. Cependant, les enquêtes sur l’insertion que nous avons à l’échelon de trois universités (Settat, Casablanca et Rabat) révèlent que le taux d’insertion enregistré un mois après la sortie de l’université est de 38,6%. Ce taux s’améliore progressivement pour atteindre 81%, 34 mois après la sortie.

L’insertion progressive à partir de quatre mois après le diplôme nous a agréablement surpris.
On pourrait conclure qu’en considérant les acquis des élèves, la question de l’équité, la question de l’insertion dans le monde du travail, auxquels on ajoute le faible rendement de la recherche scientifique, que la Charte, même avec quelques progrès réalisés au cours de 13 ans, n’a été que partiellement appliquée, ou mal appliquée. Cela dit, dans ses grandes orientations la Charte demeure d’actualité.

Donc, les recommandations du projet de la Vision stratégique 2015-2030 sont une réponse à cette évaluation de la charte. Pédagogie, disparités, formation des formateurs, problème de la langue…? N’est-on pas devant une nouvelle Charte ?
On attend d’abord que le rapport stratégique soumis aux 92 membres du conseil il y a quelques jours soit finalisé et publié. Mais a priori, cette vision ne pourrait être une Charte-bis, puisque la Charte elle-même demeure une référence pour le conseil. L’application a entraîné quelques changements positifs. Par exemple, le Système LMD, l’instauration et la diversification des filières, le système modulaire… ont donné une valeur certificative à nos diplômes, sans parler de la décentralisation et de l’autonomie des Académies et des universités dans la loi… Tout cela est dans la Charte. Mais ce qui n’a pas été appliqué demeure d’actualité. Il fallait en tout cas mettre en conformité cette Charte avec la Constitution de 2011 qui a fait de l’éducation un droit de tous les citoyens marocains.

Vous avez mentionné dans le rapport d’évaluation les déperditions scolaires et le préscolaire, d’après le projet du rapport stratégique qui circule dans les médias il y a des recommandations sur ces deux aspects, qu’en dites-vous ?

Bien entendu, dans le rapport analytique réalisé par notre instance, nous avons en effet souligné que le décrochage scolaire et le préscolaire constituent un problème majeur de notre système. D’après les analyses statistiques dont nous disposons, sur la période 2000-2013, plus de cinq millions d’élèves ont décroché, dont trois millions avant l’âge de 15 ans. C’est grave. Ils quittent l’école sans aucun diplôme, ils retournent donc à l’analphabétisme. D’autant que l’éducation non formelle n’absorbe pas tous ces effectifs.

La nouvelle stratégie parle de comment les retenir…

On a fait une évaluation au sein de l’instance et établi des constats, ce projet de rapport stratégique ne peut que s’en inspirer. On a dit que la réforme devrait se passer dans la classe et non en dehors. Tout se passe à l’intérieur de la classe, en effet, et donc il faudra savoir comment retenir les élèves et les encourager à rester en classe, du moins jusqu’à l’âge de 15 ans. C’est ça le défi. Il ne suffit pas d’imposer d’en haut, au niveau central, des décisions sans accompagnement et sans évaluation.  Cela commence par celui qui dispense la formation, le formateur, il faut qu’il soit pédagogue, bien formé et constamment remis à la page pour qu’il accomplisse bien sa tâche. Il y a le directeur aussi, le manager de l’école, qui doit avoir un œil vigilant sur la classe et ce qu’y se fait. Je dis souvent que la classe est aujourd’hui une boîte noire, on sait qui y entre et qui y sort, mais on ne sait pas ce qui s’y passe à l’intérieur. Si l’élève décroche, c’est qu’il ne s’intéresse pas à ce qui se passe à l’intérieur de cette classe. Dans une enquête de l’ONDH (Observatoire national de développement humain), 31% des élèves ont déclaré ne pas aimer l’école, et donc ils la quittent sans regret. Si l’on n’aime pas l’école, c’est que dans la classe il y a quelque chose qui cloche. Il faut renverser aujourd’hui l’approche, au lieu d’une réforme par le haut, il faudra une réforme par le bas: au sein de la classe.

Une réforme de proximité, vous voulez dire…

Exactement. Une réforme qui passe d’abord à l’intérieur de la classe. Qui passe par un directeur vigilant, qui joue le rôle de vrai manager au sein de son établissement, qui encadre les enseignants et qui soit formé à cette tâche. Cela passe aussi par le formateur qui dispense les connaissances et le contrôle de la manière dont il le fait. Il faut une responsabilisation et autonomie de l’école, et un système d’évaluation appropriée. Il faut célébrer le succès et aider ceux qui n’arrivent pas à suivre le rythme. Il faut la motivation, la concertation, la participation, l’organisation, il faut rendre compte de ce qui se fait au sein de l’établissement scolaire. Bref, créer une dynamique nouvelle pour maintenir l’élève en classe. Si l’élève n’aime pas l’école, c’est que l’école ne se fait pas aimer.

Et le préscolaire, base de toute éducation, y a-t-il une recommandation là-dessus dans le rapport stratégique ?

Evidemment. Le rapport d’évaluation de l’INE s’est penché d’ailleurs sur cette question. Nous avons constaté qu’au niveau de la gouvernance du préscolaire il y a plusieurs tutelles. Il y a le privé concentré dans les grandes villes, le travail des ONG, le système traditionnel, les m’sids, les kouttabs sous la supervision du ministère des habous… Il est du devoir du ministère de légiférer et de réguler ce préscolaire, avec un même modèle pédagogique et une même structure de gestion. Nous savons à travers des études que le préscolaire est la pépinière de l’éducation précoce, tout se joue à ce niveau-là: l’éveil, l’acquisition de la langue, de l’expression corporelle. A ceci on pourrait ajouter l’initiation au numérique qui se fait actuellement dans certains pays développés dès cet âge de pré-scolarité. Nous vivons une ère où les enfants sont nés dans le digital, ils manient la tablette mieux que les adultes. Notre évaluation sur le préscolaire révèle également qu’il est un facteur d’inégalités des chances à l’école. Ceux qui ont les moyens mettent leurs enfants dans des garderies payantes, ils accèdent donc au primaire mieux outillés, à tous les niveaux de connaissance, que les enfants qui n’ont pas eu la chance d’être dans ce préscolaire privé.

Pour la langue d’enseignement, on a décidé pour l’arabe, avec une bonne place à partir du collège pour le français, et de la première année du lycée pour l’anglais…

Il faut attendre le rapport stratégique finalisé pour se prononcer sur le sujet et sur la recommandation du conseil. Mais je crois personnellement que la question de la langue devra être résolue à partir de deux principes fondamentaux.

Le premier est que, quelle que soit l’approche et quels que soient les débats politico-idéologiques  sur cette question, le problème est d’abord celui de l’apprentissage, au-delà de la langue adoptée. Quand j’ai parlé tout à l’heure de la faiblesse des acquis des élèves, elle est dans toutes les langues, même au niveau de l’arabe, lecture et écriture confondues. Le problème de l’apprentissage voudrait dire qu’il y a un déficit au niveau des méthodes pédagogiques. Le deuxième problème est celui de l’aménagement des langues dans notre système éducatif (arabe, amazigh, français, anglais et autres). En 2011, j’avais écrit un article (en arabe) sur le pluralisme linguistique où je parle de la situation linguistique dans le système éducatif comme un assemblage des langues, sans cohérence et sans complémentarité fonctionnelle. En outre, je dirai que ce système  génère une injustice linguistique. Les langues sont devenues ainsi un facteur de disparité dans l’accès au droit à l’apprentissage des langues. Vous avez évoqué le privé, celui-là a introduit le français dès la première année. Les langues étrangères sont des langues d’ouverture sur le monde et les connaissances, dans un monde globalisé. La langue arabe est celle de la civilisation arabe, sur laquelle il faudra faire un travail énorme pour la réhabiliter, la positionner non seulement dans l’éducation, mais aussi dans l’économie et dans le numérique, c’est un problème que nous partageons d’ailleurs avec le monde arabe. Un aménagement donc de ces deux principes s’impose dans le système éducatif marocain: la qualité de l’apprentissage et la justice linguistique, pour que les élèves marocains aient la même chance dans la maîtrise des langues.