Aïd Al Adha, fête du sacrifice dans tous les sens du terme

Au Maroc, l’Aïd Al-Adha, c’est l’«Aïd El-Kébir», la fête par excellence.
Le bélier, par les vertus qu’on lui prête, occupe une place centrale dans l’imaginaire marocain et donc dans le choix de l’animal à sacrifier.
«Timahdite», «sardi» ou «beni guil» au parfum d’armoise, des moutons, il y en a pour tous les goûts car, c’est connu, l’Aïd El-Kébir est surtout l’occasion pour les Marocains de faire ripaille.

Aune dizaine de jours de l’Aïd Al-Adha, Aziz se fait du mauvais sang. Videur dans une brasserie casablancaise, il veille en permanence au grain en contrepartie d’un chétif salaire mensuel : 1000 DH. Pas de quoi mettre du beurre dans les épinards, et encore moins pouvoir offrir à sa nombreuse famille le précieux ovin. Mais quelques habitués du lieu, auxquels il rend de menus services, lui ont promis de réunir la somme nécessaire à son achat. Seulement, la fête approche à grosses pattes et il ne voit rien venir.
Un mouton de bonne taille coûte, cette année, entre 3 000 et 4 000 DH
Aïcha, vendeuse ambulante, elle, rumine son chagrin. Elle a beau mettre les bouchées doubles, depuis un mois, et arpenter en long et en large le centre-ville de Casablanca, avec ses chewing-gum et ses kleenex, elle ne parvint pas à rassembler les 400 DH qui représentent son écot à cette fête passée en famille. Pour ne pas priver sa mère et ses deux enfants de ce qui leur revient de droit, estime-t-elle, Malika, femme de ménage, n’a eu d’autre recours que de brader son bracelet en or, le seul bien qu’elle possédait. Elle n’est pas un exemple isolé. Nombreux sont les infortunés qui se tondent de leurs maigres possessions pour arborer avec fierté la bête du sacrifice. Il n’y a qu’à faire un tour dans les joutias de Bab Jdid ou de Derb Ghallef pour prendre la mesure du tribut payé à l’observance du rite. Tapis, couvertures, plateaux en cuivre ou en argent, téléviseurs et divers objets indispensables y attendent preneur, sous le regard anxieux de ceux qui s’en sont, la mort dans l’âme, délestés.
Mais il n’y a pas que les gagne-petit qui appréhendent l’approche de l’Aïd Al-Adha. Cette année, un mouton qui «paie de mine» coûte entre 3 000 et 4 000 DH. Soit une sévère ponction sur le budget. Aussi, salariés et fonctionnaires sont-ils acculés à des palliatifs tels que les prêts consentis, pour la circonstance, par leurs employeurs ou les crédits contractés auprès de sociétés spécialisées.

On se demande qui, de l’homme ou de la bête, est l’objet du sacrifice…
Le prix du sacrifice n’est pas aussi doux que l’animal immolé. Ne serait-il pas plus sage d’en faire l’économie, quand on est aux abois, plutôt que de se ruiner encore et encore ? Si vous faites cette suggestion à Aziz, il prendra infailliblement la chèvre. «Vous vous moquez de moi ou quoi ! Que vont penser de moi mes parents et mes enfants si je ne suis même pas capable de leur offrir un mouton ? Je ne serais plus un homme à leurs yeux. Et ils me renieraient. Plutôt me pendre que de leur donner cette impression». Et de nous planter-là pour aller chercher des cigarettes pour un client moyennant un pourboire bienvenu.
Pour les «gens de peu», l’Aïd Al-Adha n’a pas de prix. Ils seraient prêts à tout pour trouver les moyens de le célébrer. La vendeuse ambulante se convertit, sans honte aucune, en mendiante, sollicitant l’obole auprès des clients qui lui achètent ses kleenex. «Je n’ai pas à rougir de ce que je fais. Car si je ne recours pas à la charité des gens, je ne pourrai pas faire la fête comme tout le monde. Et cette fête est sacrée pour moi». Elle ne croit pas si bien dire.
L’Aïd Al-Adha. Pour mettre à l’épreuve Abraham, Allah lui ordonna d’immoler son fils, Ismaïl. En signe d’obéissance, Abraham s’apprêtait à exécuter l’ordre divin, quand il entendit une voix lui enjoignant d’interrompre son geste. Ce sacrifice est commémoré chaque année le jour de l’Aïd Al-Adha. Au Maroc, le sens de ce rituel n’est pas souvent perçu, comme le confirme sa rebaptisation en Aïd El-Kébir, la grande fête. «La substitution de Aïd El-Kébir à l’Aïd Al-Adha n’est pas fortuite, nous dit le philosophe Otmane Benalila. Cela signifie que les Marocains ont tranformé une fête rituelle en une fête tout court. C’est-à-dire un moment de jouissance, de liesse, d’allégresse, où l’on fait bonne chère, où l’on exulte, où l’on danse et chante. Mais aussi un moment où s’exaltent nos vertus profondes, telle cette générosité qui se manifeste par le don aux plus démunis, par l’échange des plats, et par le partage». On ne peut que souscrire à cette vue. En ajoutant que l’Aïd El-Kébir n’est pas une simple fête, mais la fête par excellence. Parce que l’animal qui y est sacrifié, le bélier, occupe une place de choix dans l’imaginaire marocain.

«Un mouton sans corne s ? Je n’en voudrais pour rien au monde»
Plus le mouton est bien en chair et bien gras, plus son sacrifice peut prodiguer tous ces bienfaits. De surcroît, il doit être vendu sur pied, ce qui accroît sa «baraka». C’est pourquoi la plupart des Marocains boudent les grandes surfaces, malgré leur offre avantageuse, et fréquentent, à cette occasion, les souks, où ils risquent de se faire plumer. A moins d’être avertis.
Abdellatif, enseignant dans un collège, l’est au plus haut point. Avant de jeter son dévolu sur un mouton, il prend tout son temps, hante les souks à ses moments perdus, juge, jauge, soupèse. Le «sardi» (80 à 90 cm, 70 à 100 kg), sans doute en raison de son museau noir, ses lunettes autour des yeux et ses cornes imposantes, séduit les Marocains. A tort, vous dira Abdellatif, sont goût laisse à désirer et son poids rendement carcasse est faible. Le mouton «timahdite» du Moyen-Atlas, reconnaissable par sa coloration brune, ne serait pas recommandable non plus. Les amateurs de grands gabarits, selon notre expert, trouveraient chaussure à leur patte dans la race «boujaad», dont la tête jaune safran accentue la candeur. Mais les palais délicats feraient mieux de se porter sur le «Beni Guil». Se nourrissant exclusivement de l’armoise des plateaux de l’Oriental, celui-ci possède une chair fondante. Malheureusement, pour ceux qui ont les yeux plus gros que le ventre, il est disqualifié en raison de sa taille moyenne et de son poids (50 kg). Autant d’inconvénients que l’on retrouve dans le mouton «d’man», aux oreilles longues et tombantes et aux cornes absentes. «Un mouton sans cornes, je n’en voudrais pour rien au monde. Si mon mari me l’apportais, je ferais abstinence», nous dit une dame.
Dans cette affaire, ce sont les femmes qui ont toujours le dernier mot. Si leur mari leur apporte un mouton chétif, il est aussitôt sommé de le remporter, sous peine d’esclandre, voire de crise d’hystérie. Ceci concerne, bien entendu, les milieux populaires, où le mimétisme et la surenchère sont des règles de conduite et où le souci de son image est fort. Que celle-ci tienne à la taille d’un mouton laisse abasourdi. «Avant, j’achetais le mouton une semaine avant l’Aïd, ma femme lui trouvait à chaque fois des défauts en comparaison de ceux des voisins. Maintenant, on attend que ces derniers aient acheté leurs moutons pour en faire de même, mais en mieux, selon la volonté de ma femme». Une fois qu’il a pénétré dans sa dernière demeure, le mouton se voit, non sans plaisir, surgavé de petits pois. Puis, brutalement affamé, sans rime ni raison, la veille de son sacrifice. Mauvais présage. Son sort est scellé. Il le pressent et bêle à fendre le cœur. Mais les couteaux s’affûtent. Les bourreaux fourbissent leurs armes. Et s’impatientent. Après la prière de l’Aïd, on passe à l’acte. C’est en général le mâle le plus âgé de la famille, ou à défaut un boucher, qui se charge de l’exécution. En un temps record, il égorge le mouton, décolle sa peau, le gonfle, puis l’écorche comme un simple lapin. La dépouille est ensuite suspendue pour être vidée. Les femmes lavent, puis suspendent la péritoine, le foie, le cœur, nettoient et mettent à sécher les tripes, flambent tête et pattes. Après cela, on passe aux choses sérieuses. C’est-à-dire la grande bouffe. L’Aïd El-Kébir n’étant en fait que l’occasion de se goberger avec intempérance. Selon un mode variant, selon les régions. Boulfaf (brochettes de foie en crépinette), couscous à l’épaule ou à la tête et aux pieds de mouton, bekbouka (coussinets de tripes farcies), poitrine rôtie, mrouzia (confit de viande aux oignons et raisins secs), tripes… en sont les grandes déclinaisons.
Quelques jours plus tard, il ne reste plus du sacrifice que des traces, sous l’aspect de lanières de viande séchée au soleil. En apercevant celles-ci en compagnie du linge et de la parole, le peintre Abdelkrim Ghattas a pensé à une installation picturale. Une œuvre d’art ? Plutôt les stigmates des noces barbares, conduites à grands frais par un Marocain sanguinaire, avec un animal candide et doux.

«Que vont penser de moi mes parents et mes enfants si je ne suis même pas capable de leur offrir un mouton ? Je ne serais plus un homme à leurs yeux. Et ils me renieraient. Plutôt me pendre que de leur donner cette impression.»

«Avant, j’achetais le mouton une semaine avant l’Aïd ; ma femme lui trouvait à chaque fois des défauts en comparaison de ceux des voisins. Maintenant, on attend que ces derniers aient acheté leurs moutons pour en faire de même, mais en mieux, selon la volonté de ma femme.»

«Sardi» à lunettes avec de grandes cornes, «d’man» aux oreilles longues et sans cornes, «boujaad» à tête jaune… de quoi rester perplexe quand on n’est pas connaisseur. Ce qui n’empêche pas les Marocains de préférer acheter leur mouton dans les souks, au risque de se faire arnaquer.