«En dix ans, beaucoup sont passés à  la cosmétique : ils exigent de belles dents»

Dr Amine Benkirane, Chirurgien dentiste, spécialiste en implantologie et parodontie.

La Vie éco : Soigner ses dents, ça coûte finalement  cher ?

Cela coûte cher, en effet, et tout est question de moyens. D’autant que la dentisterie de base qu’on a apprise dans nos facultés devient actuellement obsolète : si la majorité des Marocains n’a pas les moyens pour se faire soigner, il y en a qui sont très exigeants, et demandent des soins haut de gamme, quitte à payer le prix fort. Je reçois dans mon cabinet des patients qui préfèrent extraire une dent malade, mettre un implant à sa place, plutôt que de la traiter et de la couronner. Ils savent que si on la traite ou on la couronne, elle peut avoir une espérance de vie entre 5 et 10 ans, alors qu’un implant est supposé résister plus de 30 ans. Son prix est cher certes, il varie de 12 000 à 15 000 DH, mais pour eux, cet investissement en vaut la peine. Une chose est sûre : les clients deviennent de plus en plus exigeants, depuis la période où j’ai commencé à exercer en 1992. Ils se documentent via internet, et en dix ans, d’une simple demande de soins dentaires, ils passent actuellement à la dentisterie cosmétique. Les clients demandent à ce que leurs dents soient bien soignées, et esthétiquement belles.

Mais tous les chirurgiens dentistes ne sont pas suffisamment formés pour ce genre de soins sophistiqués…?

Je dirai plus, il y a vingt ans, époque où j’ai eu mon diplôme, la formation qu’on avait subie est rudimentaire par rapport aux avancées prodigieuses que connaît la médecine dentaire ces dernières années. Cette dernière n’a plus rien à voir avec ce qu’on a étudié à cette époque. Il y a maintenant beaucoup d’évolution en terme de cosmétique et d’esthétique. Quand on sort chirurgien dentiste de la faculté, on est encore “ignorant”. On ne pouvait faire que des soins dentaires élémentaires : extraction, traitement canalaire, prothèse… Pour évoluer, il faut faire des formations. A mon avis, dès la fac, on doit conseiller aux futurs dentistes de faire une spécialité, au Maroc ou à l’étranger après l’obtention du diplôme, au lieu de commencer à exercer et finalement payer des formations de sa poche. On n’a pas le choix : un médecin qui ne fait pas de formation continue et ne suit pas l’évolution, stagne, il est saturé cinq ans après avoir commencé à exercer. Et une formation continue de qualité coûte cher : en implantologie à New York, par exemple, elle coûte 1 800 dollars le cours, et il en faut plusieurs pour bien maîtriser le domaine, sans parler des frais d’hôtel et de transport. Or sans mise à jour, on est dépassé par les événements et on est dévalorisé. Comme dans tous les autres domaines d’ailleurs, si l’on n’évolue pas, on recule.

Et malgré ces avancées, les Marocains dans leur majorité n’ont même pas les moyens de se faire extraire une dent chez un médecin…

Oui, extraire une dent ne coûte pas moins de 200 DH, et un Marocain dépourvu d’une couverture médicale n’ose pas franchir la porte d’un cabinet dentaire, il se rabat en conséquence sur le «charlatan» du coin pour l’extraire à un prix moindre, ou laisse sa dent pourrir et tomber toute seule. On a au Maroc un vrai problème de prise en charge des soins dentaires, dans les deux secteurs, privé et public, et même pour les soins les plus élémentaires. La couverture sociale concernant les prothèses par exemple n’a pas évolué d’un iota depuis 1992 : elle va de 2 000 à 5 000 DH par prothèse. Aucune évolution, alors que le marché a évolué, et le prix du matériel a grimpé. Il y a même des contrats de certaines compagnies qui ont été revus à la baisse dans l’omnipratique, c’est-à-dire les soins de base. Les assurances ne prennent pas réellement en charge les frais des soins dentaires et des prothèses. Un chirurgien dentiste rigoureux dans son travail ne sera jamais remboursé à la valeur de l’effort qu’il accomplit, il n’est pas étonnant dans ce cas que nombre d’entre eux ne s’appliquent pas tellement quand leurs frais réels ne sont pas remboursés.