Abderrahim Harouchi : «Près de 8 000 projets sociaux financés en 2006 !»

Une étude en cours pour connaître le nombre de mendiants. Résultats attendus en avril.
Trois axes dans l’action du ministère du développement social : sensibilisation, insertion socioprofessionnelle, sanctions pour la mendicité professionnelle.
La tendance est à  la certification des associations, encadrée par une structure indépendante ou une commission paritaire.
Un plan national pour les personnes à¢gées en cours de finalisation.

Ex-doyen de la faculté de médecine de Casablanca, ministre de la santé entre 1992 et 1995, spécialiste en chirurgie pédiatrique, Abderrahim Harouchi est plus connu comme acteur de la société civile pour la promotion de la citoyenneté à  travers son association Afak. En juin 2004, il est nommé ministre d’un département nouvellement créé, celui du développement social, de la famille et de la solidarité. Le cheval de bataille du nouveau ministère est la lutte contre la pauvreté, l’exclusion, la précarité, et la promotion de la solidarité nationale.

Trois ans après, malgré les milliers de projets (8 000 en 2006) et des milliards de dirhams consentis (2,5 milliards en 2006), le Maroc est à  la traà®ne au niveau de l’indice du développement humain (124e place en 2005 et 123e en 2006). La mendicité, l’exclusion sociale et la précarité perdurent. Dans cet entretien, le «Monsieur social» nuance : en matière de développement social le chemin est encore long, mais une «dynamique exceptionnelle» est enclenchée. Un développement social auquel la population est étroitement associée.
Entretien.

La Vie éco : Le phénomène de la mendicité est une agression quotidienne pour le citoyen dans la rue. Le ministère évalue le nombre des mendiants à  18 000, mais une enquête avance le chiffre de 500 000. Quelle est le chiffre le plus proche de la réalité ?

L’enquête à  laquelle vous faites allusion a été faite sur un échantillon de 276 mendiants et le statisticien, par une surprenante extrapolation, en a sorti le chiffre farfelu d’un demi-million de mendiants au Maroc. C’est la démarche la moins scientifique et la moins rigoureuse qui puisse exister mais le plus étonnant, c’est que tout le monde a pris ce chiffre pour argent comptant. Les seules statistiques dont nous disposons sont issues d’un recensement fait à  Casablanca, et qui fixe aux environs de 6 700 le nombre de mendiants dans cette ville, mais sans que l’on fasse la distinction entre mendiants et vagabonds.
La carte de la précarité réalisée par l’INDH, suite à  un recensement effectué dans toutes les régions du Maroc, donne le chiffre de 18 000, entre mendiants et vagabonds.

Ce chiffre paraà®t un peu optimiste au vu de toutes les mendiantes flanquées d’enfants en bas âge, les éclopés, laveurs de vitres et autres faux vendeurs de kleenex qui vous assaillent à  tous les carrefours…

Se fonder sur l’existence de ces personnes qui mendient aux carrefours des grandes villes pour en conclure qu’il y a 400 000 à  500 000 mendiants au Maroc n’est pas non plus une démarche scientifique. Justement, pour barrer la route à  toute cette spéculation, une étude est en cours, lancée par le gouvernement, qui se déroule dans les règles de l’art, pour déterminer avec précision le nombre effectif des mendiants au Maroc. Les résultats sont attendus pour avril prochain. Nous sommes sûrs d’une chose : il y a des réseaux organisés de mendicité, et ils sont connus. A Casablanca par exemple, nous avons découvert une femme qui gère un réseau de 25 équipes de mendiants professionnels. Les rôles sont distribués à  partir de 5 heures du matin, et l’on part au «travail» avec des enfants loués à  40 et à  50 DH. C’est la mobilisation tous azimuts de ces mendiants professionnels qui donne l’impression que la précarité est en augmentation.

Que faites-vous pour solutionner ce problème dont le paysage urbain souffre sérieusement ?

Notre stratégie se base sur trois composantes. L’insertion socioprofessionnelle d’abord, à  travers des activités génératrices de revenus et de soutien aux familles dont les enfants sont loués pour les besoins de la mendicité. Pour ceux qui sont en rupture de tout lien familial, il y a l’insertion institutionnelle dans les centres sociaux pour lesquels un travail de mise à  niveau est accompli (c’est le cas du centre Tit Mellil) ou en train de se faire. Sachez que nombre de mendiants à  qui nous proposons un programme pour gagner leur vie préfèrent la mendicité au travail : elle leur rapporterait plus d’argent. Ceux-là  récidivent souvent.
Deuxième volet de notre stratégie : appliquer la loi, et la loi punit la mendicité qui exploite.
Troisième volet : mener des campagnes de sensibilisation pour attirer l’attention des citoyens sur la différence entre la charité, légitime, et la mendicité professionnelle punie par la loi, et qui existe d’ailleurs partout dans le monde.

Dans votre bilan de 2006 vous parlez de 1 818 projets et de 235 MDH dépensés…

D’abord les 1 818 projets et les 235 MDH dont vous parlez ne représentent que la contribution du pôle social. Il faut savoir que l’INDH a enclenché en 2006 plus de 5 800 projets de développement local pour un montant de 2,5 milliards de dirhams, avec un taux d’engagement de 84%. Dans toute l’histoire du Maroc, on n’a jamais vu cela. Cela ne veut pas dire que ces
7 600 projets vont éradiquer tous les déficits et fléaux sociaux que connaà®t notre pays. L’essentiel est qu’il y a maintenant une formidable dynamique en matière de lutte contre la pauvreté et les inégalités sociales. Mais le chemin est encore long.

Le PNUD classe tout de même le Maroc à  la 123e place en 2006, loin derrière des pays comparables !

Le classement du Maroc de 2006 est calculé sur la statistique de 2004. Notre classement sur la statistique de 2006 sera sans doute nettement meilleur. L’indice de développement humain (IDH) est un indice composite, calculer sur le revenu, l’éducation et la santé ; c’est un indice statique qui ne prend pas en compte la dynamique du développement d’un pays et c’est enfin un indice qui a ses limites. A titre d’exemple, il suffit que le cours du pétrole augmente pour que l’indice d’un pays producteur s’améliore, alors que celui d’un autre, non producteur, comme le nôtre, et qui fournit un grand effort en matière de développement humain régresse. Avec le PNUD et le Haut Commissariat au Plan, nous sommes en train de réfléchir sur d’autres indices qui traduiraient mieux la dynamique de développement humain. En matière de comparaison avec les pays arabes, l’indice IDH du Maroc est sur une courbe ascendante encourageante.

Votre ministère a été créé en 2004. On a l’impression qu’il pataugeait avant l’arrivée de l’INDH, un an plus tard…

Le ministère du développement social a été créé pour mieux structurer et coordonner l’action du gouvernement en matière de lutte contre la pauvreté et l’exclusion. En effet, malgré des dépenses élevées dans les secteurs sociaux (55% du Budget de l’Etat), le Maroc a enregistré en 2004 les déficits sociaux préoccupants en matière de pauvreté, d’exclusion et d’analphabétisme.

Cet effort d’institutionnalisation de la politique de l’Etat en matière de lutte contre la pauvreté a pris une dimension considérable avec l’événement de l’INDH lancé par Sa Majesté le Roi en mai 2005. L’INDH représente une innovation majeure en matière d’approche de développement locale participatif et intégré, de gouvernance et de mise en convergence des efforts de l’Etat. Le développement d’un territoire, par exemple une commune rurale, ne peut plus être piloté d’en haut ; il implique la participation communautaire et la mobilisation de l’ensemble des acteurs dans une démarche planifiée et axée sur les résultats. C’est là  la philosophie de l’INDH et la nouvelle politique de développement de notre pays. C’est bien sur une voie difficile, basée sur la démocratie participative mais qui, à  moyen terme, sera beaucoup plus payante qu’une aide matérielle aux plus pauvres adoptée par certains pays pour lutter contre la pauvreté.

Certaines associations accusent le ministère de lenteur administrative alors que les organismes internationaux réagissent vite à  leur demande…

Autrefois, les subventions n’étaient pas accordées aux associations sur la base de véritables projets, et les critères de leur octroi n’étaient pas clairs. Le seul critère était la notoriété ou l’influence de l’association. Or, le financement des associations par les deniers publics doit répondre à  des critères précis. La première chose que nous avons introduite, en juillet 2004, est la procédure de l’appel à  projet pour que toutes les associations soient traitées sur un pied d’égalité. Avant, les premiers venus étaient les premiers servis, les derniers étaient automatiquement exclus par manque de fonds. Avec l’INDH, tout est traité au niveau provincial selon des procédures rigoureuses et qui nécessairement demandent du temps, quand il s’agit de traiter des milliers de demandes, car c’est le cas actuellement.

Quelques associations se plaignent aussi d’une ingérence dans leurs affaires internes du fait que c’est le gouverneur qui choisit l’association bénéficiaire du projet et son représentant.

Il y a des procédures et des critères que les comités de sélection se doivent de respecter. En 2006, près de 6 000 projets ont été retenus par les différents comités de l’INDH sur un ensemble de demandes de loin supérieur. Les associations, dont les projets n’ont pas été retenus car ne répondant pas aux critères en matière de capacité de gestion, de pertinence ou de faisabilité de projet, crient au scandale et parlent d’irrégularités. Cela est classique et ne nous étonne plus.

Les audits que nous avons menés quant aux capacités des associations à  formuler des projets révèlent deux insuffisances : l’incapacité des acteurs locaux à  gérer le développement local, et un déficit en travailleurs sociaux, particulièrement en agents de développement. C’est pour cette raison que le plan 2007 du ministère est axé sur le renforcement des capacités des associations, le développement de réseaux associatifs et le démarrage de processus de qualification des associations. C’est là  une tendance mondiale, car les associations sont devenues des acteurs, des prestataires des services, utilisant de l’argent public. Elles doivent donc avoir les capacités des gestions et rendre compte.

Qui va s’occuper de cette qualification ? On ne sait pas encore, peut-être une structure indépendante qui devra disposer des moyens logistiques et financiers pour mener à  bien son travail. Sinon, ce sera une commission paritaire d’association composée pour moitié d’associations «crédibles» et pour moitié des pouvoirs publics. La décision sera prise au cours d’un atelier organisé en avril prochain.

Vous êtes ministre et professeur universitaire. Comment êtes-vous rémunéré ? Vous êtes aussi président d’Afak, chirurgien pédiatre, membre du CCDH, membre du collectif Démocratie et Modernité… On dit pourtant qu’on ne peut être au four et au moulin...

J’ai pris ma retraite proportionnelle comme professeur universitaire en 1998, je ne touche donc que mon salaire de ministre. Si j’arrive à  mener toutes les activités que vous citez, c’est au détriment de ma vie privée, de mon repos hebdomadaire. C’est aussi au détriment de mon travail de chirurgien : j’ai un cabinet à  Casablanca, mais je ne peux y être qu’une fois par semaine. Pour l’association Afak, c’est la vice-présidente et le bureau qui s’en occupent au quotidien.

On vous appelle «Monsieur social». Les élections approchent. Vous reconvertiriez-vous un jour dans la politique ?

Je ne suis affilié à  aucun parti, mais mes sensibilités vont à  tout ce qui est démocratie, modernité, social et solidarité, c’est là  mon seul parti. Pour les prochaines élections, Afak prépare une campagne de sensibilisation au vote. Je ne me porterai pas candidat, mais j’accomplirai mon devoir civique d’électeur.

Vous imaginez-vous au poste de Premier ministre ?

Cela ne m’a jamais traversé l’esprit et je vous avoue que je ne me sens pas capable d’une telle responsabilité. Une chose est sûre : le Maroc a la chance inouà¯e d’avoir actuellement un Premier ministre de l’envergure de M. Jettou. Il a su développer, sous le leadership de Sa Majesté le Roi Mohammed VI, une dynamique exceptionnelle de développement, dont le taux de croissance de 8,1 % est un des multiples résultats. Le Maroc a changé d’échelle : il y a à  peine cinq ans, le nombre des projets de développement social local ne dépassait pas quelques centaines. En 2006, on en était à  8 000 projets, mobilisant près de trois milliards de dirhams, sans compter les autres investissements dans les secteurs sociaux estimés à  55% du Budget général de l’Etat. Jamais le social dans notre pays n’a connu un tel intérêt, un tel effort.

Doit-on en conclure que vous êtes pour un Premier ministre technocrate ?

Je ne fais pas cette opposition entre technocrate et politique, comme j’ai toujours refusé de m’enfermer dans l’opposition parti politique/ association. Tout technocrate qui accède aux affaires de l’Etat a nécessairement une vision politique pour remplir sa mission. De même tout politique qui accède à  la responsabilité publique a forcément des capacités managériales pour gérer le département dont il a la charge. En somme, chaque institution et chaque structure joue son rôle dans le domaine qui est le sien.

On accuse M. Harouchi d’utiliser son poste au gouvernement pour financer son association Afak…

C’est de la diffamation. Ce qui s’est passé, c’est qu’en 2005, nous avons financé 1 815 projets, au profit de 2 000 associations. Afak a bénéficié du financement d’un projet, d’ailleurs exécuté à  100%. Il s’agit de la production et de la diffusion d’un programme radiophonique de mobilisation sociale pour le compte du ministère, domaine dans lequel Afak a beaucoup d’expertise. Grâce au partenariat avec Afak, le ministère a bénéficié d’une réduction exceptionnelle pour la réalisation de ce projet. Pourquoi exclure cette association du moment qu’elle a un projet pertinent et qu’elle est capable de le mener à  bien ? Parce que son président est ministre ? C’est absurde.

Un seul projet ?

Un seul projet, pour une enveloppe de 300 000 DH et qui aurait coûté au moins le double s’il avait été réalisé autrement. Vous savez, quand on cherche à  nuire à  un ministère ou un ministre, les personnes averties se posent toujours la question du pourquoi d’une telle malveillance …

Dans les spots que diffuse Afak sur la propreté, la corruption et autres thèmes d’éducation à  la citoyenneté, c’est toujours le petit citoyen qui est accusé. L’incivisme n’est pourtant pas l’apanage des classes défavorisées.

Cela n’a jamais été l’intention d’Afak. On a peut-être cette impression parce que ces programmes sont diffusés en arabe dialectal. L’incivisme n’épargne aucune catégorie sociale. La preuve : on voit des gens dans des voitures luxueuses baisser la vitre pour jeter leurs ordures sur la chaussée.