Abdelmjid Dolmi, légende vivante du foot

Karim Idbihi consacre une biographie à  Abdelmjid Dolmi, à  paraître en mars.?Une
première
En 1971, sur le terrain casablancais du Chili, Dolmi tapa dans l’Å“il de Mohamed
Bendriss, qui l’enrôla vite fait sous la bannière du Raja

Avec la sélection
nationale, ses relations n’étaient pas toujours sans nuages.?Il remporta quand
même la CAN, en 1976.

Vingt ans après s’être retiré des stades, Abdelmjid Dolmi, ex-joueur du Raja et de la sélection nationale, ne peut faire un pas dans la rue sans être accosté par un admirateur. Il répond poliment à  ces égards, autant qu’il s’en agace en son for intérieur. «Cela peut flatter l’orgueil de s’apercevoir qu’on n’est pas oublié. Ce n’est pas mon cas. La seule chose à  laquelle j’aspire, c’est de pouvoir mener une vie normale, être considéré comme tout le monde», confie-t-il. Inou௠! Alors que tant de retraités footeux se plaignent d’être tombés dans l’oubli, Dolmi, lui, exige de passer inaperçu. Non par caprice de star, mais par ce sentiment d’humilité, cette vertu rare qui s’est toujours attachée à  ses pas.

«Abdelmjid n’a jamais été de ces joueurs que grisent les bains de foule, témoigne Saâd Ennaji, ancien ailier du Wydad. Quand le match était terminé, il était le premier à  quitter les vestiaires, le plus discrètement possible». Il était tellement discret qu’il était devenu le désespoir des journalistes en quête de déclarations sensationnelles. Aujourd’hui, il fuit comme la peste les amateurs de souvenirs. Et ce n’est pas Karim Idbihi, auteur de sa biographie à  venir, qui nous démentira : il lui a fallu plus d’un an pour obtenir de Dolmi qu’il se mette à  table. «Je n’en reviens pas d’avoir arraché le consentement de Dolmi. Plusieurs personnes avant moi avaient tenté le coup, en vain. Moi-même, malgré l’amitié qui nous lie, j’ai failli renoncer à  mon projet, au vu du peu d’enthousiasme qu’il lui inspirait».

Un joueur étonnamment doué, modeste et discret
Abdelmjid Dolmi est d’un commerce aussi agréable que silencieux. Doué d’un étonnant sens de l’écoute, il aime apprendre des gens et manifeste une curiosité sans rivages. Mais passive, car il s’exprime parcimonieusement. «C’est dans sa nature, qui est celle des vrais artistes. Ils s’expriment par leur art, plutôt que par des mots», soutient Othman Benalila, un philosophe qui l’a longuement fréquenté. S’il accorde une attention manifeste à  tous les sujets, sans exclusive, il se renferme comme une huà®tre dès que la conversation s’aiguille vers le football. «Pour moi, le foot appartient à  une sorte de vie antérieure, que je ne renie certes pas, mais dont je ne voudrais pas être hanté. J’ai tourné la page de ce passé, et je ne tiens pas à  remuer les souvenirs. A quoi, d’ailleurs, cela servirait-il ?», explique Dolmi.

Couvert d’éloges, Abdelmjid Dolmi n’est pas né avec une cuillère d’argent dans la bouche. Cependant, il coula une enfance heureuse parmi une famille modeste et nombreuse (9 enfants), au Derb Lmitr, à  Casablanca. A une époque o๠la télévision n’avait pas encore envahi les foyers, il ne pouvait s’offrir qu’un seul loisir : le foot. Et c’était en tapant furieusement sur des balles de chiffons bricolées qu’il prenait son pied. Plus tard, Casablanca n’ayant pas encore, au début des sixties, été gagnée par la furie bétonneuse, il jeta son dévolu sur les nombreux terrains vagues à  la dispositions des mômes, pour s’exercer au shoot.

Dolmi fut révélé sur le fameux terrain du Chili
De ces parties acharnées disputées avec des cartables en guise de poteaux, Dolmi garde un souvenir ému : «On jouait sans entraà®neur, sans arbitre, pieds nus et en maillot de fortune. Mais qu’est-ce qu’on s’éclatait ! Les matches étaient interminables, et on rentrait chez nous exténués et heureux». A l’âge de sept ans, il avait déjà  attrapé le virus du foot. Il se gardait, toutefois, de sacrifier ses études. Sans mettre réellement du cÅ“ur à  l’ouvrage, il réussit, sans coup férir, son primaire à  l’école Nabigha Doubiani. «Comme tous les parents des années 60, les miens voyaient d’un mauvais Å“il mon intérêt pour le football. Malgré cela, ils se montraient conciliants. J’avais le droit de m’adonner à  ma passion tant que je ne renonçais pas aux études», raconte-t-il.

Quinze ans passés au Raja, aucun titre, trois coupes
Des terrains vagues du quartier Bouchentouf au mythique terrain du Chili, planté au cÅ“ur de l’Ermitage, il y avait une distance de 500 mètres, que Abdelmjid Dolmi n’hésitait pas à  parcourir afin d’affûter son art naissant du football. «Tous les gamins des quartiers environnants passaient nécessairement par le terrain du Chili. C’était une véritable école de football d’o๠sont sortis de grands noms tels Hamid, Milazzo, Petchou, Houmane, Binini et j’en oublie beaucoup. Je lui suis redevable de ma carrière», reconnaà®t-il. Extrêmement doué, il s’y illustra tant et si bien qu’il tapa dans l’Å“il des recruteurs du Raja. Le voilà  intégré parmi les juniors du Raja, en l’an de grâce 1970. Un peu malgré lui, si l’on ajoute foi à  ses propos.

«Jamais l’idée ne m’avait effleuré l’esprit de me consacrer au football. Je jouais exclusivement pour le plaisir, tout en poursuivant mes études au lycée Mohammed V. Il s’est trouvé qu’un homme, Mohamed Bendriss, m’avait repéré, puis convaincu de rejoindre les Diables Verts», se souvient Dolmi. Grand bien lui fasse. Il ne tarda pas à  éclabousser de toute l’étendue de son immense talent coéquipiers et adversaires. Ce qui n’échappa à  la vigilance de l’entraà®neur, Abdelkader Lakhmiri, qui le hissa, en 1972, au rang de sénior, comme ailier droit, au côté de Saà¯d, Petchou et Houmane. Excusez du peu !

A l’époque, le Raja, en dépit de sa pléiade de virtuoses, n’était assoiffé ni de titres ni de grandeur. Il se contentait de développer un football chatoyant, tout en passes millimétrées, dribbles dans un mouchoir de poche et petits et grands ponts étourdissants. Armé naturellement pour le beau jeu, Dolmi se sentait, au Raja, comme un poisson dans l’eau. Sa faculté à  effacer aisément son vis-à -vis, quand il occupait le flanc droit de l’attaque ; sa vision du jeu et son sens de la relance, lorsqu’il se transforma, plus tard, en milieu défensif ; son pouvoir de stopper les attaquants adverses sans commettre de faute, en position de libéro, faisaient merveille. D’autant que ce joueur, formidablement polyvalent, était doué des deux pieds, possédait une détente fantastique, malgré son petit gabarit et ne «la ramenait» jamais.

Le talent de Dolmi ne lui est jamais monté à  la tête. C’est peut-être le secret de l’estime que lui portaient à  la fois coéquipiers et adversaires. En un mot, il forçait le respect. «Wydadis et Rajaouis ne pouvaient se sentir, sur un stade comme en ville, raconte Saâd Ennaji. Mais à  l’égard de Dolmi, c’était autre chose. Nous ne pouvions nous permettre comme on le faisait pour les autres joueurs, de le chahuter sur le terrain, et nous l’invitions volontiers à  nos soirées». Le Raja possédait en lui un joueur et un être d’exception. D’o๠une histoire d’amour parfait, filé pendant quinze ans, sans un seul titre de champion, mais avec trois trophées décrochés, en 1974, 1977 et 1982.

Avec la sélection nationale, il en fut tout autrement : beau fixe par moments, nuages en d’autres, sur lesquels Abdelmjid Dolmi a la pudeur de ne pas s’étaler. En tout cas, il y fut appelé en tant que junior, en 1971, lorsque, en compagnie de Chaoui (KACM), Anafal (KAC) et M’Barek (Salé), il réalisa l’exploit de remporter le tournoi du Havre et les prix de meilleur attaque et de meilleure défense. En 1974, l’entraà®neur roumain Mardarescu le retient dans la sélection nationale. Comme arrière gauche (!) celui qu’on appelait le «maestro» se distingua contre le Sénégal, fut élu meilleur joueur du match et séduisit Jo Havelange, alors président de la FIFA. «J’ai été agréablement surpris par la prestation du numéro 3 marocain, disait-il. Il possède un grand talent et d’immenses qualités techniques. Il ira sûrement loin».

Si les entraà®neurs successifs de l’équipe marocaine avaient eu un tant soit peu de jugeotte, Abdelmjid Dolmi aurait brillé de mille éclats parmi la sélection. Mais ils l’évinçaient ou le rappelaient au gré de leurs humeurs et de leur bon plaisir. Cependant, à  chaque fois qu’il était sollicité, il crevait l’écran. En témoignent sa présence sur tous les fronts, en 1976, en Ethiopie, qui permit au Maroc de remporter la CAN, pour la seule et unique fois de son histoire ; ensuite, sa démonstration, en qualité de piston entre la défense et l’attaque, en 1986, à  Mexico, o๠le Maroc fit jeu égal avec l’Angleterre et la Pologne, avant d’humilier le Portugal.

De l’homme comme du joueur, l’histoire conserve un radieux souvenir. Qu’il convient de raviver en ces temps o๠notre football pique du nez et o๠nos joueurs se distinguent plus par leur cupidité que par leur art. Chapeau bas, l’artiste !