A. Harrouchi : contre la pauvreté, 1 600 projets lancés en septembre

Le taux de pauvreté atteint 13,7 %, celui de la précarité 20 %. D’où l’urgence, pour le ministère du Développement social, de faire face à ces deux phénomènes.
Le ministère entend s’attaquer aux déterminants de la pauvreté en projetant une action intégrée.
Un programme intitulé «Maroc social et solidaire», comportant 1600 projets de développement durable sera lancé fin septembre.

Mardi 8 juin, Abderrahim Harrouchi, ministre de l’inédit Développement social, soixantaine ardente, sourire charmeur, verbe lent et saccadé et mise impeccable, prend possession de ses quartiers sis dans les locaux du défunt ministère des Droits de l’homme. Les défis qui attendent le ministre et président de l’association Afak ne sont pas moins ardus que ceux qu’il a relevés à la tête du département de la Santé, il y a neuf ans. Et l’univers de la politique est plus féroce pour ceux qui, comme Abderrahim Harrouchi, l’ont toujours fui, que le milieu de la médecine, où sa compétence, sa discipline et sa volonté de fer, agrémentées d’un sens de l’écoute et d’un charme sans apprêt, lui ont permis de s’imposer naturellement.
Mais de tout cela, il n’en a cure. Seule importe la mission dont il est investi : soulager la détresse, réparer l’injustice faite aux pauvres, aux marginaux et aux exclus. Une mission taillée à sa mesure. Car Abderrahim Harrouchi a la fibre solidaire chevillée à l’âme. Il la tient de son père, un riche commerçant qui ouvrait sa porte aux nécessiteux, se souciait du bien-être d’autrui et réconfortait les malheureux. Hadj M’hammed Harrouchi était considéré comme un saint homme ; il repose dans la mosquée qu’il avait fait construire.
A cette enfance marquée par une psychologie altruiste s’est ajoutée l’immersion dans un espace hanté par la détresse à laquelle, en tant que chirurgien pédiatre, Abderrahim Harrouchi a été confronté. Ce qui a accru son besoin impérieux de passer à l’acte. Des actes solidaires impossibles à dénombrer, accomplis sans faire de vagues. Et aussi des actes citoyens au sein de l’association Afak, qu’il a créée en 1996, avec les moyens du bord et une grande ferveur.
C’est cet homme-là, altruiste, démocrate militant au sens civique vigilant, qui est aux commandes du Développement social.Quelle philosophie sous-tend les actions qu’il compte mener? Quels projets envisage-t-il de conduire ? Telles sont les questions que nous lui avons posées, et auxquelles il a satisfait avec sa douceur et sa simplicité coutumières.

La Vie éco : Après votre nomination en tant que ministre du Développement social, quels ont été vos premiers actes ?
Abderrahim Harrouchi : Dès ma prise de fonction, j’ai pris contact avec tous les ministères concernés par le social afin de m’informer des différentes politiques sectorielles qui y sont menées. Après cette consultation, le ministère du Développement social a organisé, fin juillet, à l’Université Al Akhawayne, à Ifrane, un séminaire auquel ont pris part les départements impliqués dans le champ social, dans le dessein de prendre connaissance, de façon substantielle, des divers programmes d’action sociale menés, d’entrevoir les synergies susceptibles d’être développées et de mettre en place les mécanismes de coordination pour une plus grande efficacité de l’action sociale. Sur la base de ces deux rencontres, le ministère vient d’élaborer une stratégie visant essentiellement à combattre la pauvreté et la précarité et à insérer dans le tissu social les personnes en situation difficile : femmes, handicapés, enfants des rues, enfants maltraités, enfants déscolarisés, personnes âgées, mendiants…

En somme, vous avez procédé à un état des lieux ; pourrait-on savoir l’évaluation que vous en avez dégagée ?
La principale concerne les formidables efforts déployés par l’Etat dans le domaine social, et qui se traduisent par la profusion d’intervenants étatiques, de ministères développant des politiques sectorielles, de secrétariats d’Etat, d’agences de développement social. A côté de l’Etat, il y a la coopération qui soutient les politiques sociales, ensuite les fondations privées, le tissu associatif et les acteurs économiques, de plus en plus sensibles aux plaies sociales.

L’abondance nuit parfois. En l’occurrence, cette multitude d’intervenants ne conduit-elle pas à une dispersion fâcheuse de l’action sociale ?
Malheureusement, c’est le cas. Chaque intervenant mène sa propre politique, envisage ses propres projets, élabore ses propres programmes. S’ensuivent incohérence, dispersion et émiettement. Le budget alloué par l’Etat au social est de l’ordre de 49,3%, soit près de la moitié du budget global. Pourtant, la précarité est loin d’être jugulée. Le taux de pauvreté est évalué à 13,7%. Il est vrai que, sur ce plan, un progrès significatif a été accompli, puisque la pauvreté concernait, il y a quarante ans, la moitié de la population, mais 13,7%, cela reste une proportion importante pour un pays émergent.

Quelles sont les zones les plus affectées par le fléau de la pauvreté ?
La pauvreté sévit dans 40 communes urbaines sur 256 (16%) et 600 communes rurales sur 1200 (50%). Il s’agit de zones où le taux de pauvreté est supérieur à 20%. La pauvreté périurbaine est plus mal vécue que la pauvreté rurale, à cause des frustrations qui l’accompagnent. De surcroît, elle constitue non seulement un frein au développement et un démaillage du tissu social, mais aussi une menace sur la stabilité et la sécurité. A la pauvreté s’ajoute la précarité, laquelle affecte les personnes qui ne disposent pas de plus de 4 500 DH par an pour vivre. Et elles représentent 25% de la population. Autre plaie sociale, l’analphabétisme, qui touche 48% de Marocains, particulièrement les ruraux. Tout ceci se traduit par l’indice de développement humain, lequel est utilisé dans le classement des PIB. En 1995, nous étions au 117e rang, en 2004, nous en sommes au 125e.

Certains estiment qu’en prenant par la main les déshérités, l’Etat risque de développer une mentalité d’assisté chez les Marocains. Qu’auriez-vous à y répondre ?
Je répondrais que, justement, la stratégie de l’Etat dans le domaine social ne consiste nullement à encourager l’assistanat. Car, bien que nécessaire aux plus démunis, ce dernier n’est pas, quelle que soit son importance, le moyen le plus indiqué pour lutter contre la pauvreté. Seul le développement durable s’avère efficace. Et c’est pour cette raison que tous les projets menés par l’Etat, avec la collaboration des citoyens et des ONG, sont à caractère développement. Il s’agit de l’installation d’infrastructures de base (eau, électricité, voies de communication), de création de services sociaux (écoles, dispensaires, crèches, stades…), de formation qualifiante et de développement d’activités génératrices de revenus. En conséquence, l’orientation actuelle privilégie les projets de proximité destinés à permettre à une communauté de se développer de façon durable, puis de se prendre en charge.

Mais ce développement durable destiné à atténuer la pauvreté est-il l’affaire de l’Etat-providence seul ?
Il appartient à l’Etat d’envisager des politiques macroéconomiques et celles de proximité pour garantir le développement du pays et le bien-être des citoyens. L’Etat a maintenant mis en place une politique de proximité répondant aux besoins exprimés par les populations au niveau local, conformément aux instructions de Sa Majesté, qui en est l’initiateur. Mais le développement social ne peut être l’affaire de l’Etat seul, il concerne d’autres acteurs, les collectivités territoriales, le tissu associatif, le citoyen… C’est comme la démocratie. Elle ne se construit pas uniquement à coup de textes ou par la volonté de l’Etat, elle suppose aussi et surtout la participation et l’implication du citoyen.

Le champ couvert par le social est vaste, et les plaies sociales sont nombreuses ; laquelle vous semble mériter d’être pansée d’urgence ?
A mon sens, c’est la pauvreté et l’exclusion. Jusqu’ici, nous avions tendance à confondre développement social et lutte contre la pauvreté. Ce sont deux axes parallèles, certes, mais différents. Lutter contre la pauvreté représente un programme à part, qui prend à bras le corps les facteurs et les déterminants de l’injustice sociale. Les politiques sociales y concourent sans toutefois la gommer. Quand on généralise l’éducation, quand on facilite l’accès aux soins, quand on désenclave un village, quand on achemine l’eau et l’électricité, on aura éradiqué quelques déterminants mais on n’a pas pour autant jugulé la pauvreté. Il est inadmissible que des poches de pauvreté subsistent dans un Maroc qui s’est résolument engagé dans la voie de la modernité.

Pour prendre le train de la modernité, le Maroc a opté pour le libéralisme, lequel laisse sur le bas-côté des cohortes de chômeurs et de laissés-pour-compte, et voilà qu’il préconise et exerce la solidarité, la fraternité, le souci d’autrui, ne trouvez-vous pas cela contradictoire ?
Libéralisme et solidarité sont tous deux nécessaires. Le libéralisme pur et dur engendre l’exclusion d’une masse importante de la population. Ce n’est pas le modèle adopté par le Maroc. Heureusement. La libéralisation, dans notre pays, touche un certain nombre de secteurs économiques, en vue d’une plus grande efficacité, davantage de rentabilité et d’une compétitivité maximale. Cela s’inscrit dans une vision moderniste et dans une perspective de mise à niveau du pays sur le plan économique et social. A cet égard, les efforts déployés sont ahurissants et le nombre de chantiers lancés proprement impressionnant. Rien que la composante plan Azur du projet «dix millions de touristes en 2010» coûte la bagatelle de 45 milliards de dirhams ! La modernisation des infrastructures, c’est 38 milliards de dirhams, en l’espace de quatre ans ! Maintenant, à côté de cet effort économique, l’Etat s’est imposé la lourde tâche de réduire la fracture sociale. Car, c’est en fin de compte la finalité de tout projet de développement économique. D’où l’instauration du ministère du Développement social, voué, selon la volonté royale, à lutter vigoureusement, efficacement, vigilamment contre la pauvreté et l’exclusion.

Maintenant que vous avez dressé un état des lieux et établi les concertations nécessaires, quelles sont les actions que vous envisagez d’entreprendre ?
Plusieurs actions sont prévues. Vers fin septembre, nous comptons lancer plusieurs projets de développement de proximité, dans la foulée de ce qui a été entrepris après le 16 mai. Ces projets vont être regroupés dans un programme intitulé «Maroc social et solidaire». Ils sont au nombre de 1 600 et ils consistent surtout en activités génératrices de revenus. Ce programme sera accompagné d’une campagne de communication mettant en valeur les actions déjà menées. Ils me semble que c’est le moyen idéal de conscientiser le citoyen et de le sensibiliser à la solidarité. Beaucoup de choses se font dans les régions et passent malheureusement inaperçues. Il y a peu, une fondation, œuvrant dans les provinces sahariennes, m’a fait part de ses projets menés, et qui sont générateurs de revenus, les uns utilisant l’arganier, les autres les figues de barbarie, pour en extraire des produits cosmétiques ou de la confiture… Les projets foisonnent, et nous envisageons de les inventorier, ensuite d’en discerner ceux qui ont le plus d’impact sur les populations, afin de les répandre. Donc, ça, c’est le premier grand programme.

Il s’inscrit dans la perspective du développement durable mais suffira-t-il à triompher de la pauvreté ?
Non. Et c’est la raison pour laquelle nous avons défini une stratégie à trois niveaux. Le premier est cette politique de proximité visant à répondre aux besoins exprimés par les populations dans différents domaines. Le deuxième consiste en un programme national d’insertion des personnes en situation difficile (handicapés moteurs, handicapés mentaux, non-voyants, malentendants, enfants des rues, vieillards, mendiants). Ce programme délimite les interventions nécessaires à la fois aux plans curatif et préventif. On a pris conscience de la nécessité, en amont, de la prise en charge de la personne en situation difficile, de prévenir le facteur d’exclusion. Nul n’ignore que, dans 95 % des cas, l’infirmité cérébrale est provoquée par une souffrance néonatale. Aussi convient-il de la prévenir. De même qu’il est louable de s’occuper des enfants des rues, de les éduquer, de les scolariser et de les intégrer dans le tissu social, mais mieux vaut agir en amont pour éviter qu’ils ne se retrouvent dans cette situation.

En quoi réside l’intérêt d’un programme national, c’est-à-dire un programme où l’Etat et ses parrains agiraient de concert ?
L’intérêt d’un programme national réside dans le fait qu’il permet, en premier lieu, de définir les modes, modalités et normes d’intervention ; ensuite d’assurer la coordination entre les parties concernées. Quand on établit un programme national, il devient plus aisé de circonscrire le rôle de chaque intervenant (Etat, collectivités territoriales, associations, fondations, particuliers…) et le lieu de son intervention.

Reste que ce programme national se préoccupe essentiellement des exclus, qu’en est-il des pauvres ?
Justement. En mettant en œuvre le programme national, on aura combattu l’exclusion, mais on n’aura pas atténué la pauvreté . D’où le troisième palier de notre stratégie, celui d’une politique nationale de lutte contre la pauvreté. Elle repose sur une action intégrée, que j’appelle un tir groupé. A quoi cela sert-il d’amener, par exemple, l’électricité dans une région si ses habitants sont incapables d’en payer la facture ? En toute logique, il faut agir sur l’ensemble des déterminants, si l’on veut sortir une poche de pauvreté de son état. C’est cela qui faisait défaut jusqu’ici. Les programmes étaient très verticaux et l’on ne se souciait pas de les coordonner. Donc, il convient d’intervenir simultanément sur les infrastructures de base (réseau routier, assainissement, école, santé, animation sportive), doter les personnes qui se trouvent dans une poche de pauvreté d’une formation professionnelle, et leur procurer des activités génératrices de revenus. Mais cela ne suffit pas s’il n’y a pas d’accompagnement par le microcrédit. Et c’est là que réside la nouveauté de ce programme de lutte contre la pauvreté : une action intégrée. Et cette action intégrée ne peut porter ses fruits sans une coordination entre les parties intervenantes. D’où notre slogan : «mieux agir ensemble».

Vous avez fait une brève allusion à la mendicité, tout à l’heure. Or, c’est un fléau très répandu dont pâtissent les personnes sollicitées. Envisageriez-vous une campagne de lutte contre cette forme de harcèlement ?
Non seulement la mendicité est un phénomène fort répandu mais il prend aussi des aspects intolérables. D’une part, l’exploitation des nourrissons, loués à la semaine, drogués par des somnifères, exposés au soleil toute la journée et affamés. D’autre part, l’exploitation des handicapés, particulièrement les vieillards. Pour l’heure, notre ambition est très limitée dans ce domaine. Nous espérons démarrer, dès que notre plan d’action sera prêt, par deux projets pilotes à Casablanca, puis à Rabat. Nous distinguerons, bien sûr, entre la mendicité de nécessité, et celle qui met à profit les enfants et les handicapés, sachant que cette dernière tombe sous le coup de la loi. Mais nous préférons traiter ce phénomène sur le plan social et ne faire intervenir la loi qu’en dernier recours

«Notre stratégie prévoit un programme national d’insertion des personnes en situation difficile (handicapés moteurs, handicapés mentaux, non-voyants, malentendants, enfants des rues, vieillards, mendiants).»

On a pris conscience de la nécessité de prévenir les facteurs d’exclusion. Nul n’ignore que, dans 95% des cas, l’infirmité cérébrale est provoquée par une souffrance néonatale. Aussi convient-il de la prévenir. De même qu’il est louable de s’occuper des enfants des rues, de les scolariser et de les intégrer dans le tissu social, mais mieux vaut agir en amont pour éviter qu’ils ne se retrouvent dans cette situation.