A chacun son Ramadan

Autant de Marocains, autant de manières de pratiquer le Ramadan.
La plupart des gens aiment le Ramadan pour son atmosphère de convivialité,
de sacralité mais aussi, dans les villes importantes, de permissivité.
Mais le Ramadan compte aussi des récalcitrants, qui ont fait le choix
de ne pas observer le jeûne mais évitent d’afficher publiquement
leurs convictions.

Assis sur une chaise branlante, le vieux Mabrouk prend l’air tout en égrenant un chapelet qu’il a rapporté de son dernier pèlerinage à la Mecque. L’horloge égrène ses heures. Il est dix-sept heures. Dans quarante minutes, ce sera la rupture du jeûne. Mais pour Mabrouk, ce sera surtout l’heure de la prière. De prières, il meuble ses journées et une partie de ses nuits pendant le mois de Ramadan. Face à lui, des jeunes, à peine sortis de l’adolescence, disputent une furieuse partie de football, manière de tromper leur attente.

«A Hay Salama les jeunes sont très pieux, rien à voir avec ceux du centre-ville»
A un certain moment, l’un d’eux, après avoir demandé l’heure à Mabrouk, stoppe net la rencontre et enjoint à ses camarades de se diriger vers la mosquée. Ayant surpris notre air intrigué, il nous aborde ainsi : «Ici, à Hay Salama, les jeunes sont très pieux. Aucune comparaison avec ceux du centre- ville qui sont habités par le diable. Pendant Ramadan, nous sommes, si j’ose dire, un peu plus pieux. Car, un bon musulman ne doit pas se contenter de s’abstenir de manger, il faut aussi qu’il accomplisse ses prières, les obligatoires comme les facultatives. Ainsi, il s’acquittera de ses dettes envers Allah». Vous aurez compris que ce jeune observe le Ramadan par conviction, à l’instar de millions de Marocains qui ont la foi chevillée au corps.
Maria, une lycéenne de 16 ans, ne fait apparemment pas partie de ce lot béni. Passé midi, ses joues prennent une couleur livide, ses yeux se ferment à moitié et ses mains tremblotent. Mais si elle ne cesse de tempêter, avec une rare verdeur, contre Ramadan, responsable de son affaissement, il ne lui viendra jamais à l’esprit de ne pas faire abstinence. Explication : pour la préparer à l’observance du quatrième pilier de l’Islam, sa mère lui a présenté Ramadan comme un être vindicatif susceptible d’infliger une maladie incurable à ceux qui ne le respectent pas strictement, de les ruiner ou encore de saccager leur existence. D’ailleurs, cette pratique est personnifiée dans la langue commune, où l’on parle de «Sidna Ramadan» et de «bouffeur de Ramadan», comme si ce mois était un être humain à qui on devait des égards particuliers, sans quoi sa vengeance serait terrible.
«Fadaises et billevesées que tout ça !», s’exclame Saïda qui, du haut de ses dix ans, se gausse de la naïveté de sa cadette. Elle perçoit plutôt le jeûne rituel comme une sorte de coutume, vaguement religieuse, intériorisée. «Vous pouvez interroger les jeunes, ils vous diront tous qu’ils ne savent pas au juste pourquoi ils s’astreignent au jeûne pendant un mois. Sûrement pas par dévotion, plutôt par mimétisme. Ils ont vu leurs parents, leurs voisins et leur entourage agir ainsi. Arrivés à l’âge requis, ils font comme eux». Dans la bouche de Saïda, la pratique réglée se trouve dépouillée de son caractère sacré, elle serait de l’ordre du suivisme. Ne suivons pas notre interlocutrice sur ce terrain glissant, qui pourrait nous valoir d’être voués aux gémonies par des oreilles chatouilleuses. Mais convenons, en aparté, qu’il y a du vrai dans ce qu’elle prétend.
«Vous me demandez pourquoi je pratique le jeûne. Sincèrement, je ne saurais vous répondre. Sans doute parce que Ramadan est le seul mois où les membres de la famille se réunissent, tous les soirs, autour d’une table, où l’on se régale d’un tas de friandises, où l’on regarde ensemble séries et feuilletons», affirme Akram. Tous les attraits déclinés sont résumés en un mot, «toqos», intraduisible sinon par le fade vocable d’«atmosphère» ou d’«ambiance». Ce sont ces fameux «toqos» qui encouragent nombre de Marocains à braver la faim et la soif, de l’aube claire au crépuscule du soir.
Et à faire aussi ceinture sur ses pulsions sexuelles. Le ventre repu, Saïda, Akram, Samira et les autres fondent sur les cafés chics de la ville pour courir la prétentaine. A ce jeu innocent, d’autres préfèrent les coucheries franches. Alors, ils se rendent en des lieux dits de spectacle, où s’affichent des belles de nuit en quête de clients. Et ça «débite» à un rythme vertigineux. Vertueuse pendant la journée, la ville se transforme en un gigantesque lupanar le soir. Cela fait partie des «toqos» de Ramadan. Mabrouk en est offusqué : «Qu’Allah me pardonne ! Je me demande à quoi sert à ces gens de jeûner, alors qu’ils vont se vautrer, après le coucher du soleil, dans la débauche. Et regardez-moi ces petits jeunes des beaux quartiers qui, le soir venu, sniffent, draguent et dansent. Pour eux, le Ramadan est un phénomène de mode et non un acte de piété». Propos que confirme Aziz, fils de bourges : «Ramadan c’est furieusement tendance. Avec les copains on a décidé, cette année, de le faire, bien qu’on ne soit pas très portés sur la religion, juste pour éprouver notre capacité de résistance. Le soir, on s’en paie une tranche, on s’éclate, on fait les fous : pépées, abordages sur lointaines planètes et tout le toutim». Ramadan, phénomène de mode ? On aura tout ouï. Inouï !
Quand bien même Mabrouk fulminerait-il contre ces jeunots peu orthodoxes, il ne leur promettrait jamais enfer et damnation ; «Allah les reconduira sur le droit chemin», prie-t-il. En revanche, il prédit la juste revanche de Dieu à tous ceux qui, l’offensant, n’observent pas le Ramadan. Ils sont légion, quoi qu’on dise. Ahmed, un pharmacien de 48 ans, confesse n’avoir jamais pratiqué le jeûne : «Quand je suis parvenu à l’âge fatidique, j’ai prévenu mes parents de mon refus de faire le Ramadan. Déjà, je ne voyais aucune raison logique à ce qu’un être, de chair et de sang, et donc vulnérable, se prive de nourriture douze à quatorze heures durant un mois. Je ne suis ni athée ni mécréant. Je crois en Dieu à ma manière, laquelle répugne à tout illogisme». Ahmed prend ses repas avec sa femme et ses deux enfants ; le soir, après être rentré de sa pharmacie, il sirote tranquillement son Martini vespéral ; au matin, il reprend son travail comme si de rien n’était. «J’exerce dans un quartier populaire. Et il m’arrive de me donner des frayeurs en imaginant que mes clients ont découvert le pot aux roses. Non seulement je les perdrais mais ils me cracheraient au visage, me lapideraient et me réduiraient en charpie».
Omar, lui, est professeur de philosophie. Ni sa femme ni ses enfants ne partagent son non-respect de Ramadan. Aussi prépare-t-il son propre café qu’il accompagne de trois ou quatre cigarettes avant d’aller dispenser ses lumières. Avec ça, il doit tenir toute la journée. «Quelqu’un de raisonnable aurait pratiqué carrément le jeûne, comme ça il aurait la conscience tranquille. Mais pour moi ces quelques cigarettes et cette tasse de café sont symboliques de ma révolte contre une aberration. Pourquoi condamner un être humain à l’abstinence, alors qu’il a besoin d’énergie pour professer, créer et produire ?».
Aucun récalcitrant n’aurait la témérité de dévoiler publiquement ses convictions, il s’exposerait à la vindicte populaire. Mais, au moins, ne serait-ce que dans l’intimité, il les met en pratique. Au rebours de ceux, et ils sont nombreux, qui, sans être convaincus, observent, parfois avec zèle, le jeûne, pour ne pas s’attirer le blâme de leur entourage ou les foudres des dévots. Hypocrite jeûneur, celui qui n’a pas le courage de ses convictions