500 000 mendiants ? Bientôt une enquête nationale sur la question

Le chiffre de 500 000 mendiants, avancé par une enquête de 2004, est considéré comme exagéré par le ministère du Développement social.
Ce qui est sûr, c’est que le fléau prend de l’ampleur.
Pauvreté, séparation des parents,culture familiale… sont les
causes essentielles de la mendicité exercée par nécessité ; à  distinguer
de l’activité quasi professionnelle des réseaux organisés.

Un spectacle quotidien, banal, désolant. Celui de ces mains, de plus en plus nombreuses, tendues pour demander l’aumône. Les mendiants sont partout : on les croise sur les grandes artères, à  tous les coins de rues, aux feux rouges, à  la sortie des mosquées et des grandes surfaces, dans les bus, aux gares routières, devant les distributeurs automatiques et les boulangeries. Il y en a de toutes sortes : gamins en âge d’aller à  l’école, femmes portant un bébé dans les bras, aveugles guidés par des enfants, adultes atrophiés, unijambistes, manchots… Ils sont là , dans les grandes villes comme Casablanca ou Rabat, harcelant de leurs sollicitations et de leur insolente misère, réelle ou feinte, passants et conducteurs de véhicules.

On croise aussi, de plus en plus, ces femmes tout de blanc vêtues, visage voilé, assises en tailleur à  même le sol, un bébé dormant, drogué, sur leurs genoux. Ces vendeurs de kleenex et de chewing-gum, ces essuyeurs de glaces. Et de plus en plus de mendiants subsahariens, en détresse, qui quémandent quelques dirhams. Et, nouvelle génération de mendiants : ces passants d’une éclatante santé qui vous tendent la main comme pour saluer. On croit avoir affaire à  une vieille connaissance qu’on a perdue de vue. Non, simplement des mendiants, qui demandent la pièce.

Un mendiant non professionnel récolte 50 à  100 DH quotidiennement
Combien sont-ils au Maroc? Comment deviennent-ils mendiants ? Que font les pouvoirs publics pour combattre le fléau ? Que prévoit la loi les concernant ?
Pour l’effectif, et faute de statistiques officielles, il serait hasardeux d’avancer un chiffre. Selon une enquête réalisée, en 2004, dans la wilaya de Rabat-Salé-Skhirat-Témara par la Ligue marocaine pour la protection de l’enfance, en collaboration avec l’Entraide nationale et l’appui du ministère de la Santé, ils seraient quelque 500 000 à  exercer la mendicité au Maroc de façon permanente ou occasionnelle. La même étude révèle que le gouvernement dépense annuellement 37,6 millions de dirhams pour lutter contre la mendicité et l’exclusion.

Ce chiffre de 500 000 mendiants au Maroc est fortement contesté par le ministère de Abderrahim Harouchi, celui du Développement social, de la Famille et de la Solidarité. Il serait exagéré et ne s’appuierait sur aucune base scientifique, selon Lahcen El Omrani, conseiller auprès du ministre, en charge du dossier de la mendicité, mais seulement «sur un échantillon, trop réduit pour être crédible». Justement, pour combler cette lacune, le ministère, nous informe M. El Omrani, prépare une «enquête nationale scientifique, qui obéira aux règles professionnelles, et pour laquelle il va solliciter le visa du Comité de coordination des études statistiques».

Les seuls chiffres disponibles et fiables datent, selon les responsables de ce ministère, de novembre 2004 : une enquête avait alors été menée au niveau de Casablanca par les ministères de l’Intérieur et du Développement social, de la famille et de la solidarité. Résultats : 71 000 personnes (2 % de la population de Casablanca) vivent dans une précarité extrême. Enfants de la rue, personnes âgées, femmes battues, mendiants, vagabonds, aliénés. 7 000 d’entre elles seraient des mendiants ou des vagabonds.

Au-delà  du nombre exact de ceux qui vivent de la charité, le mérite de l’enquête menée au niveau de la wilaya de Rabat-Salé-Skhirat-Témara par la Ligue marocaine pour la protection de l’enfance et de l’entraide nationale, est d’avoir révélé l’ampleur d’un fléau qui va en s’aggravant. D’avoir identifié les principaux facteurs de risque de la mendicité, déterminé les causes et les circonstances qui la favorisent. Et, surtout, d’avoir attiré l’attention des responsables sur la gravité du phénomène, de leur offrir, dit le document, «des outils précieux à  tous les niveaux. L’objectif final étant de lutter contre la mendicité chez la population, en général, et chez les enfants en bas âge en particulier.»

Des enfants loués pour mendier moyennant 50 à  100 DH par semaine
Justement, l’enquête se base sur trois échantillons d’enfants : les enfants âgés de moins de 7 ans, accompagnés par une personne de plus de 18 ans (273), les enfants âgés de 8 à  12 ans (230). La troisième catégorie a concerné, elle, 289 personnes ne pratiquant pas la mendicité. La pauvreté et l’indigence, souligne l’enquête, seraient le premier facteur qui pousse les gens à  pratiquer la mendicité. D’autres causes sont citées concernant les enfants : l’abandon par la mère ou le père, le décès des parents, le divorce, la maltraitance, la maladie, le harcèlement sexuel. Le phénomène serait dû aussi, selon l’enquête, à  des facteurs culturels comme l’appartenance à  une famille pratiquant la mendicité. Les mendiantes auraient souvent recours aux enfants de moins de sept ans ; 25 % parmi ces derniers pratiquent la mendicité de manière saisonnière ; le reste l’exerce tout au long de l’année.

D’autres chiffres sont révélés par l’enquête : 32 % de mendiants pratiquent leur activité aux portes des mosquées, 29 % dans les rues, et 16 % dans les souks et supermarchés. Et ce sont souvent les adultes exploiteurs des enfants qui accaparent la «récolte». La location de l’enfant par un adulte pour mendier est courante, l’enquête l’a confirmé : 15% des sondés ont avoué avoir «loué» des enfants, pour un montant variant entre 50 à  100 dirhams hebdomadaires.

Une autre catégorie de mendiants, pour gagner plus d’argent, se flanque, dans ses tournées, de handicapés pour apitoyer les âmes sensibles.
Combien gagne un mendiant ? La «récolte» oscille en moyenne, dit l’enquête, entre 50 et 100 dirhams par jour. Dans la réalité, et selon plusieurs témoignages, elle peut être beaucoup plus consistante, dans certaines artères d’une ville comme Casablanca : entre 200 et 300 DH par jour. Mais là , il faut distinguer entre un nécessiteux, qui pratique la mendicité par besoin, et celui qui la pratique comme un «métier», qui rapporte gros.

Des milliers de personnes en parfaite santé répugnent en effet à  effectuer des petits jobs qui ne rapportent pas plus de 1 000 DH par mois et préfèrent la mendicité. Ils gagnent plus, commente Chakib Guessous, radiologue, anthropologue et auteur d’un ouvrage sur le travail des enfants (L’exploitation de l’innocence). «Ces mendiants professionnels, affirme M. Guessous, ne sont plus au-dessous du seuil de pauvreté. Il y en a qui choisissent leurs horaires et lieux de travail : carrefours aux heures de pointe, le vendredi à  la sortie de la mosquée. Et il y a des saisons de l’année o๠la “moisson” est beaucoup plus abondante : la période de la zakat et des fêtes religieuses. De plus, ces mendiants professionnels ne payent pas d’impôt».
Qu’ils la pratiquent par nécessité ou comme profession bien rémunérée, les mendiants sont, dans leur majorité, issus du monde rural. Ils émigrent dans les grandes villes, de préférence à  Casablanca et Rabat, à  la recherche d’abord d’un travail : pure illusion. Ceux qui ont de la fierté cherchent des expédients, des emplois de fortune. Beaucoup d’entre eux rejoindront le secteur informel. Les autres, pour survivre, se tournent vers la prostitution et/ou la mendicité. D’autres enfin s’adonnent au vagabondage et à  la drogue.

La mendicité est punie de un mois à  un an de prison
Quelles que soient son origine et ses motivations, la mendicité et le vagabondage sont une menace qu’il faut combattre ? Comment ? Par l’application de la loi ? Le code pénal est clair. L’article 326 dispose : «Est puni, de un à  six mois de prison, quiconque ayant les moyens de subsistance ou étant en mesure de se les procurer par le travail, ou de toute autre manière licite, se livre habituellement à  la mendicité en quelque lieu que ce soit.» La sanction est plus sévère ( jusqu’à  un an de prison) si le mendiant se fait accompagner par des jeunes enfants ou s’il recourt à  la mendicité d’enfants de moins de 13 ans.

C’est l’une des mesures qu’envisage d’activer le ministère du Développement social, dans son plan d’action contre la mendicité. Mais elle n’est pas la seule, sinon, le seul résultat serait le surpeuplement des prisons. La problématique de la mendicité touche toute la société, le ministère du Développement social, seul, est incapable de le combattre.
L’approche de ce dernier se veut partenariale, se fondant sur l’implication de toutes les parties concernées par le fléau: organismes étatiques (ministères, wilaya, entraide nationale…), et les composantes de la société civile.

L’approche se veut ensuite sociale : les rafles pour nettoyer les villes de leurs mendiants et autres vagabonds ne sont pas la panacée : il faut trouver une issue sociale pour intégrer ces laissés-pour- compte dans la vie sociale et familiale. Dans sa quête de solution à  ce phénomène de la mendicité, le département de M. Harouchi a, depuis un an, lancé un programme de lutte contre le fléau : 37 conventions ont été signées avec 37 associations à  Casablanca, et 16 à  Rabat. Objectif : financer des activités génératrices de revenus, avec un accompagnement social et médical. L’une de ces associations, à  Casablanca, est Bayti, de Najat M’jid. Son créneau dans le programme est en fait la continuation du travail qu’elle a initié en 1994 : tendre la main aux enfants en difficulté sociale, à  ceux de la rue. Aujourd’hui, c’est au sein du centre social de Tit Mellil qu’elle compte apporter son expérience : réinsertion sociale des enfants recueillis dans la rue, éducation non formelle, formation socioprofessionnelle et formation sur place des cadres du centre.

A Tit Mellil, deux nouveaux pavillons pour les mineurs
La mise à  niveau du centre social Tit Mellil est d’ailleurs au programme du ministère. En 2005, elle a participé à  son budget par 207 000 DH. Le même montant lui sera attribué cette année. Pour agrandir sa capacité d’accueil, actuellement de 648 places, le ministère, dans le cadre de l’INDH, y construit deux nouveaux pavillons qui abriteront les mineurs. Coût de l’opération : 2, 37 MDH. Il y a déployé une assistante sociale pour faire une enquête sociale, un travail de tri, cas par cas, sur les personnes qui y résident pour dégager la forme d’intégration la plus appropriée à  proposer.
La Vie éco s’y est rendue le 16 courant sur place pour voir le centre. Son directeur, Abdelkrim Sebbar, engagé depuis trois mois, semble tout faire pour effacer l’image ignoble de ce centre dont les conditions de vie, il y a à  peine une année, ressemblaient à  celles d’un autre centre qui l’avait précédé en défrayant la chronique : celui d’Al Hank. Un camp de concentration pour handicapés, SDF, aliénés mentaux, orphelins et marginaux abandonnés par tout espoir, toute envie de vivre.

Pour la première fois depuis la création de Tit Mellil, en 1999, une lueur d’espoir anime ses habitants (dont certains y croupissent depuis vingt ans, depuis l’époque du centre
d’ Al Hank). L’embellie est due au coup de semonce du Roi depuis la crapuleuse affaire du centre social de Aà¯n Chok. Mais les centres sociaux du Maroc ne peuvent abriter tous les mendiants, ni résoudre leurs problèmes et la solution, encore une fois, ne peut être que globale.

32% des mendiants opèrent aux portes des mosquées, 29 % dans la rue et 16 % dans les souks et supermarchés.

La métamorphose d’un ancien mouroir

Lecentre social de Tit Mellil, appelé Dar El Kheir, est situé à  Médiouna, à  17 kilomètres de Casablanca. Selon les témoignages de personnes y ayant résidé à  sa construction, c’était un véritable dépotoir o๠l’on entassait, comme dans un chenil, après une rafle, une population de SDF, mendiants, enfants de la rue, prostitué(e)s, personnes âgées, vagabonds et autres exclus de la société. Selon le directeur actuel du centre, Abdelkrim Sebbar, ceux des fonctionnaires qui y entraient étaient révulsés par une odeur de charogne… Ce qui faisait dire aux gens qu’il y avait deux décharges à  Casablanca : celle des déchets ménagers, à  Médiouna, et celle des êtres vivants, au centre social.

De 1 000 résidents au début des années 2000, le centre est passé à  510, en 2005, pour en abriter 363 au mois de mars courant.
D’une superficie de 8 000 ha, dont 35 % construits, le centre est composé de sept pavillons, selon le type de résidents : 41 personnes âgées, 35 adultes en situation de précarité, 46 personnes âgées, hommes, avec handicap, 60 femmes en situation de précarité, 31 mineurs, 79 malades mentaux femmes et jeunes filles, 37 malades mentaux hommes. Les pensionnaires, autrefois mélangés, vivaient le martyre à  cause de la saleté, promiscuité et des mauvais traitements.

Le centre fait l’objet d’une mise à  niveau : nouveaux pavillons, tri des pensionnaires pour une réinsertion socioprofessionnelle, amélioration des services (douches, hammam beldi, terrains de sport).
Le souhait du nouveau directeur : réserver ce centre aux personnes âgées, et répartir les autres pensionnaires sur d’autres centres sociaux.