420 000 candidats au Bac : combien pourront décrocher du travail un jour ?

Le Maroc souffre d’un manque de conseillers en orientation. Les écoles supérieures privées ne sont pas à  la portée de tous : 50% de parents d’élèves touchent un salaire entre 1 000 et 6 000 DH, dont trois sur dix gagnent moins de 2 000 DH.

A quelques semaines des épreuves du baccalauréat, la tension monte d’un cran chez les 420 000 (chiffre non encore officialisé) candidats appelés à passer l’épreuve cette année, et, surtout, commence pour ces élèves en fin de cycle secondaire la recherche du type d’études supérieures à faire après le bac. On les a vus au Forum de l’étudiant de Casablanca dans sa 19e édition en cette fin d’avril 2012, la plus grande manifestation du genre à se produire chaque année à la Foire internationale de Casablanca. Des dizaines de milliers d’élèves (200 000, selon les estimations), parents d’élèves, cadres d’entreprises, venus de plusieurs villes du Royaume, ont pris d’assaut, l’espace de quatre jours, les 750 stands, occupés en très grande majorité par des écoles supérieures privées. Bien entendu, les académies régionales, les universités publiques, les écoles d’ingénieurs, celles assurant des classes prépas sont également présentes. Fait de plus en plus remarqué, écoles et universités étrangères sont également de la partie. Objectif de ces élèves : s’enquérir des filières et des formations qui marchent le mieux, et avoir une idée sur les métiers d’avenir les plus prometteurs.

Car, cela reste la question cruciale : vers quelle formation s’orienter après avoir décroché son bac ? La panoplie de l’offre est tellement large (de commerce et management jusqu’au paramédical, en passant par l’ingénierie, les métiers liés au droit, ceux ayant trait à la santé et ceux de la communication…) que les élèves n’ont que l’embarras du choix. Mais quelle formation serait le plus en adéquation avec le monde du travail ? Une autre interrogation et non des moindres était sur les lèvres des parents au cours de ce forum : combien coûtent les études supérieures dans les écoles privées ? Une question légitime quand on sait que la majorité de ces parents ne dispose que de moyens limités.

«Des milliers de parents et d’élèves sont venus s’enquérir sur des études courtes, deux à trois ans après le bac, qui mènent droit au travail. Ils se dirigent en premier lieu vers les stands des ENCG et de l’ISCAE, car ils veulent des études supérieures gratuites dans des écoles dont les diplômes sont valorisés sur le marché du travail», remarque Majda Skalli, directrice générale du Groupe l’Etudiant Marocain (GEM), organisateur du forum. Les universités publiques ne sont pas moins demandées, en raison de leur gratuité certainement, mais aussi «parce que des centaines, voire des milliers de futurs bacheliers, cherchent la facilité, se dérobent de la discipline et la rigueur et optent pour un cursus qui ne demande qu’un minimum d’efforts», ajoute Mme Skalli. Ce qui en dit long sur les conditions dans lesquelles se déroulent les études dans les établissements publics à accès ouvert. Une chose est sûre, les moyens des parents sont si modestes qu’ils ne peuvent supporter des études longues et coûteuses.

89,9% des élèves trouvent «médiocre» le système d’examen du bac

C’est ce qui ressort en tout cas des résultats d’une enquête nationale menée en 2011, par le GEM lui-même, pendant dix mois auprès de 286 000 lycéens du niveau bac (80% ont entre 17 et 19 ans, toutes branches confondues).
En effet, 50% des parents de ces élèves perçoivent un salaire compris entre 1 000 et 6 000 DH ; trois sur dix ont déclaré que ce salaire ne dépasse pas les 2 000 DH. Cela dit, seulement un lycéen sur 10 du niveau bac touche une bourse, révèle encore cette enquête. Or des études supérieures dans les écoles privées marocaines coûtent cher : au bas mot 30 000 DH par mois. Il y a certes, des actions de mécénat comme celle dela Fondation marocaine de l’étudiant (FME), qui viennent en aide à des bacheliers démunis, mais est-ce suffisant ?

Présidée actuellement par Hamid Ben Elafdil, cette dernière arrive tant bien que mal à caser chaque année quelques dizaines de bacheliers brillants issus des établissements de «protection sociale» (khiriyates) dans des écoles supérieures privées, tout en leur octroyant une bourse. Le résultat est satisfaisant : depuis la création de cette fondation en 2002, 346 bacheliers ont bénéficié, en effet, de cette aide, dont 133 ont obtenu leur diplôme et intégré brillamment le marché du travail, et parmi eux «quelques-uns sont devenus des chefs d’entreprise», se félicite Mehdi Bouziane, directeur de la FME.
Problème de moyens, oui, mais si élèves et parents hésitent beaucoup sur le choix de la formation à suivre à la veille des examens du bac, c’est souvent à cause de l’épineuse problématique de l’orientation : en fin de parcours secondaire, des milliers de lycéens (surtout ceux des établissements publics) se rendent compte que l’orientation suivie n’est pas la bonne. «Mon fils était brillant dans les matières scientifiques et a été poussé par le conseiller en orientation dans son lycée à faire branche sciences maths. Le voilà à la veille de l’examen, et il hésite encore sur le choix de la formation à suivre après son bac. Maintenant, il souhaite faire plutôt une école de commerce et de management qu’une école d’ingénieurs, je ne comprends pas», se plaint ce père d’élève rencontré au forum.
Ce père est perdu, le fils ne l’est pas moins, et à raison : avec le système du bac actuel, seule une élite qui décrochera ce sésame avec mention aura droit d’accès aux grandes écoles d’ingénieurs, et seulement après avoir fait deux ans de classes prépas. L’enquête sus-mentionnée du GME montre, en effet, des élèves déçus par le système du bac tel qu’il est pratiqué actuellement : pas plus de 11,9% de lycéens interrogés sont satisfaits du système d’évaluation actuel de cet examen. Le reste, soit 89,9%, le trouve «médiocre» et pense qu’il faut impérativement le changer.
Le système d’orientation tel que pratiqué actuellement avant le bac n’est pas moins décrié, et participe amplement à la perte des repères quant aux choix de la filière à suivre après le bac.

Un conseiller d’orientation pour 2 500 élèves

Rappelons que cette orientation se fait, en principe, dès la troisième année du collège et la deuxième année du baccalauréat. C’est un service gratuit offert par les cadres d’orientation (conseillers ou inspecteurs en orientation scolaire) dépendant du ministère de l’éducation nationale, au sein des délégations pour un public restreint (élèves des établissements dépendant de cette délégation et leurs parents…), ou bien au centre de consultation et d’orientation pour un public plus large (élèves de la délégation du ministère de l’éducation nationale et leurs parents, chercheurs et autres…). Le hic, selon les élèves, est que le conseiller en orientation se contente simplement de donner de l’information et de vagues conseils aux élèves et aux parents, avec comme seul paramètre les notes obtenues. Or,  comme l’explique Mostapha Hamdi, secrétaire général national de l’Association marocaine des cadres d’orientation et de planification de l’éducation (A.M.C.O.P.E), il faut que cette information, «soit exacte, récente et précise et il faut que l’élève dispose déjà d’un projet personnel». Ce n’est pas tout, il faut aussi accompagner les élèves dans l’élaboration de ces «projets personnels», de sorte que la formation à suivre corresponde aux compétences de cet élève, et qu’elle soit conforme aux exigences du marché de l’emploi.

Cela n’est malheureusement pas toujours le cas. «Le conseiller d’orientation se contente de donner de simples informations sur les branches à suivre. A quelques jours de l’examen, on constate que le lycéen se demande toujours pour quelle formation va-t-il opter», indique Abdellatif Youssoufi, directeur de l’académie régionale de Kénitra. «L’orientation doit, à mon avis, commencer dès le primaire. On a certes dans nos collèges et lycées des spécialistes en orientation, mais outre le fait que leur effectif est réduit et insuffisant, leur formation laisse à désirer», soutient Hassan Fnine, directeur pédagogique de l’ESG.

En effet, ce n’est pas qu’une question de compétence et d’investissement du conseiller en orientation, si cette dernière est déficiente c’est aussi en raison d’une carence en ressources humaines : un conseiller en orientation se retrouve avec 2 500 élèves à encadrer ! Il doit en outre couvrir trois à quatre établissements relevant de son district, sans parler du travail de recherche et d’actualisation de l’information qu’il doit mener en permanence. Il y aurait, selon les estimations de l’AMCOPE, un déficit d’un millier d’encadreurs à combler, auquel il faut ajouter autant, sinon plus, si l’on veut mener à bien «le projet E3P7 relatif à la mise en place du système d’orientation efficient prévu par le programme d’urgence», système censé donner à chaque élève les moyens de s’orienter vers une formation adaptée à son profil et offrant les meilleures perspectives en termes de débouchés sur le marché de l’emploi. Car, au Maroc, comme dans beaucoup d’autres pays d’ailleurs, «le grand défi est d’offrir une formation au futur étudiant en adéquation avec les besoins de l’entreprise, et de donner le droit d’ingérence à cette dernière dans le processus de formation post-bac», estime Mohamed Horani, président de la CGEM.
La dernière question des élèves qui s’apprêtent à passer leur bac, partagée par leurs parents, est relative à l’accréditation et la reconnaissance par l’Etat des diplômes des écoles supérieures privées. Ce problème a fait couler beaucoup d’encre, mais tout indique que le processus d’accréditation entamé depuis trois ans touche à sa fin. Mohamed Diouri, président de la conférence des grandes écoles, rassure : «La première vague des filières accréditées et qui verront leurs diplômes reconnus par l’Etat aura lieu au mois de juin prochain».