40% des prisonniers deviennent récidivistes faute d’une réinsertion réussie

Le travail nécessaire doit se faire aussi bien en amont, pendant la détention, qu’en aval, à  la libération.
Les associations spécialisées organisent des programmes de réinsertion à  l’intérieur des prisons, peu font un travail post-carcéral.
La Fondation Mohammed VI pour la réinsertion des détenus a créé plusieurs centres d’accueil et a pu réinsérer 1 075 détenus ayant suivi une formation en prison.

Hassan R., 27 ans, a pu refaire sa vie, mais au prix de quels efforts ? Sa réinsertion dans la société après sept ans de prison n’a pas été chose facile. «Les gens ont toujours une attitude méfiante à l’égard d’un ex-prisonnier, et ce comportement ne facilite pas les choses», se plaint-il. Heureusement, «grâce à l’aide apportée par certaines ONG, j’ai fini par reprendre confiance en moi et gagner dignement ma vie», dit-il. Hassan avait 17 ans en 1999. Il était apprenti dans un petit atelier de menuiserie et gagnait tant bien que mal sa vie à Casablanca, ville où, de la campagne, il émigra en 1994 pour chercher du travail. Un jour, au cours d’une bagarre, il fracasse la tête de son adversaire d’un coup de bâton. Homicide involontaire. Son jeune âge aidant, il bénéficia des circonstances atténuantes et écopa de 15 ans de prison. C’est dans le Centre de réforme d’Aïn Sebaâ qu’il purgea l’essentiel de sa peine, jusqu’à sa libération en 2006. C’est là qu’il rencontre les militants de l’Association des amis des centres de réforme et de protection de l’enfance (ACRPE), rencontre qui se révéla déterminante dans sa vie carcérale, mais aussi après sa sortie. A l’intérieur, il apprend le jardinage et devient le jardinier attitré de la prison Oukacha, ce qui lui valut quelques privilèges comme celui de circuler librement à l’intérieur du pénitencier et de gagner la confiance des gardiens. Le voilà libre en 2006, plein d’espoir de trouver une place dans la société. Il n’a pas été déçu par ceux-là mêmes qui le soutenaient à l’intérieur et qui ne l’ont pas lâché une fois dehors. Bénéficiant d’appuis financiers de quelques philanthropes, les amis du centre lui achètent une moto, qu’il utilisera pour transporter ses marchandises dans son commerce. Trois ans après, il est toujours commerçant à Derb Omar.
Jamal, un autre ex-prisonnier, est du même âge que Hassan, dont 10 passés en prison. A 18 ans, dans la ville de Nador où le jeune homme baignait dans le monde du trafic des stupéfiants, à bord de sa voiture il faucha un policier, qui meurt sur le coup. Ce qui lui a valu une condamnation de 18 ans. Celui-là n’a pas chômé à l’intérieur de la prison. Il y décrocha son bac, puis une licence en droit privé. Ce n’est pas tout : par l’entremise de l’association CRARD (Centre relais d’aide à la réinsertion des détenus), créée en 2006, il suit une formation en maintenance informatique et obtient un diplôme. Il vient de recouvrer sa liberté au mois d’août dernier, les perspectives de trouver un travail et de réussir sa réinsertion sont prometteuses. Que compte t-il faire ? «Passer l’examen pour l’obtention de certificat d’aptitude à la profession d’avocat, et parfaire ma formation en maintenance», répond Jamal, sûr de lui. A l’extérieur, l’association CRARD lui vient en aide, après l’avoir soutenu à l’intérieur.

Trouver un travail pour un ex-prisonnier, un prélude à la réinsertion sociale
Ces deux exemples de réinsertion réussie ne doivent pas être l’arbre qui cache la forêt. Le taux de récidive, selon les statistiques des associations des droits de l’homme, dont l’OMP, dépasse largement les 40% dans les prisons marocaines, et les structures d’accueil pour aider les ex-prisonniers à trouver le chemin de la réinsertion se font plutôt rares. Le CRARD, créé par Youssef Madad et Fatna Bouih, membres fondateurs de l’Observatoire marocain des Prisons (OMP), et les amis des centres de protection de l’enfance, sont parmi les rares associations marocaines à s’occuper des prisonniers dans la phase post-carcérale. Pour elles, aider les ex-prisonniers à reprendre goût à la vie après leur sortie pour ne plus retourner derrière les barreaux est aussi important que de les aider à l’intérieur pour leur prodiguer une formation. Trouver un travail pour un ex-prisonnier est en effet le prélude à une réinsertion sociale assurée. La population carcérale (on dénombre
60 000 détenus dans les 60 prisons du Maroc) est constituée majoritairement de jeunes, de désœuvrés de quartiers à risque, ceux qui baignent dans la drogue et la délinquance. Et toute réinsertion passe obligatoirement par l’obtention d’un travail…
Des associations comme l’OMP, «ou même une structure aussi bien organisée que la Fondation Mohammed VI pour la réinsertion des détenus, axent l’essentiel de leur travail à l’intérieur des prisons. Le prisonnier une fois dehors est livré à lui-même, il n’y a pas de centres d’accueil pour prendre le relais et accompagner les prisonniers pendant la période post-carcérale, pour capitaliser le travail de réinsertion entamé à l’intérieur», souligne M. Madad, le secrétaire général du CRARD. Ce n’est qu’en partie vrai : à partir de 2005, la Fondation Mohammed VI pour la réinsertion des détenus, outre la création de centres de formation professionnelle dédiés aux jeunes prisonniers désireux d’acquérir un métier (voir encadré), a piloté l’ambitieux projet de centres post-carcéraux pour accompagner les prisonniers ayant purgé leur peine, à suivre une formation et acquérir un diplôme, pour les aider à retrouver le chemin de la vie active. Jusqu’à maintenant, trois centres de ce genre ont été créés par la fondation dans trois villes (Agadir, Salé et Casablanca), six autres verront le jour entre 2009-2012 selon le programme de la fondation (à Oujda, Fès, Tanger, Marrakech, Laâyoun et Settat). En fait, le suivi du prisonnier pour sa réintégration se fait d’abord en amont, à l’intérieur de la prison, tout au long de sa formation (au centre professionnel ou à l’école) par le biais d’une cellule opérant au sein même de l’établissement pénitentiaire. Trois mois avant la date de sa libération, le centre post-carcéral opérant à l’extérieur prépare le dossier du futur libéré et entame les premières démarches pour trouver l’embauche correspondant à la formation du détenu. Depuis la création de ces centres en 2005, quelque 1 075 ex-prisonniers, selon Kabira Lify, chef de projet au sein de la fondation, ont été réinsérés, dans plusieurs secteurs d’activité. Certains ont bénéficié du programme Mouquawalati.

11 fois récidiviste, Saâdia a fini par trouver le chemin de la réinsertion
Mais la vocation de ces centres n’est pas essentiellement et uniquement d’aider le prisonnier à trouver un travail. Selon K. Lify, le but des centres post-carcéraux est «après sa formation en prison, d’aider l’ex-prisonnier à acquérir une autonomie pour réaliser lui-même un projet». Le résultat est plutôt probant, le taux de récidive parmi ceux qui ont été accompagnés par les services de la fondation ne dépasse pas 2,29%, un taux nettement inférieur à la moyenne générale. Le cas de Saâdia Fouiteh, 32 ans, divorcée et mère d’une petite fille, est emblématique. Onze fois récidiviste, elle a connu très jeune l’univers carcéral, mais elle a fini par acquérir une formation, et trouver un travail dans une société pétrolière. Comme tous ceux qui ont été accompagnés par la fondation, le centre post-carcéral de Casablanca ne lâche pas de l’œil Saâdia et continue de suivre son cas.
Sans avoir ni les moyens ni les compétences humaines et logistiques dont dispose la Fondation Mohammed VI pour la réinsertion des détenus, les associations apportent aussi une pierre à l’édifice de la réinsertion des prisonniers. Le CRARD, dont les membres ont une riche expérience au sein de l’OMP, a pu contribuer à la formation de dizaines de prisonniers à la prison Oukacha. Bénéficiant d’une aide de 250 000 DH octroyés par l’ambassade de France, 24 personnes y subissent actuellement une formation en informatique. «Dans quelques jours, ils auront leur diplôme. On va les suivre après leur libération, soit pour approfondir encore leur formation, soit pour aider ceux d’entre eux qui sont bien formés pour trouver un travail», déclare M. Madad. Mais cette association, comme la fondation d’ailleurs, ne se contente pas uniquement d’un travail de proximité, mais il y a aussi le volet communication. «Impossible d’avancer sur le volet réinsertion, si l’on ne favorise pas un climat favorable pour les actions de proximité que nous menons. Sensibiliser sur la thématique de la réinsertion et sur le rôle social de l’administration pénitentiaire est aussi important», estime M.Madad. (lire ci-dessus).