320 000 véhicules chaque année, saturation des fourrières à  Casablanca

Casablanca compte sept fourrières dont la plus grande, sur la route d’Azemmour, s’étend sur 3 ha.
Plus de 320 000 cas de mise en fourrière par an,
87 000 dans la seule fourrière de la route d’Azemmour, dans des conditions de travail jugées déplorables.
Les recettes des fourrières sont dérisoires selon le budget du conseil de la ville. Elles tournent autour de 3 MDH par an.

Fourrière de la route Ouled Ziane, commune El Fida. A perte de vue, s’étalent pêle-mêle des amoncellements de produits de tout genre. On a l’impression d’être dans un immense marché aux puces. Pneumatiques, charrettes, bric-à-brac de chaises, de tables, de fer, de bois, de plastique, des matelas usés, des panneaux publicitaires… Et bien sûr, ce qui constitue l’essentiel d’une fourrière : des voitures de toutes marques, des bus, des camions aux vitres cassées et à la carrosserie cabossée. Des carcasses de taxis rouge et blanc. Mais aussi des voitures en bon état, bien que couvertes d’épaisses couches de poussière, certaines portant des plaques d’immatriculation étrangères.  Au beau milieu de tout cela, un camion remorque immatriculé à l’étranger. Selon le gardien de la fourrière, le véhicule est là depuis 1996, du temps où ce dépôt élisait encore domicile sur un terrain sis boulevard Mediouna (actuel bd. Mohammed VI), transformé depuis en supermarché. Ce camion remorque a une histoire, qui nous est racontée par le préposé chargé de délivrer les quittances aux automobilistes venus récupérer leurs véhicules. Les services de police de la ville ont arrêté le camion pour contrôle, et l’on a découvert une quantité de cannabis caché sous le châssis. Le chauffeur et son assistant ont été arrêtés, la cargaison saisie et le camion envoyé à la «fouriane». Quel que soit le degré de véracité de cette version, l’engin moisit dans ce débarras depuis treize ans, et son propriétaire ne s’est pas manifesté pour le récupérer. Il fait partie des milliers d’engins, voitures, camions et vélomoteurs abandonnés dans les sept fourrières que compte la ville, dont certaines s’en trouvent du coup saturées. Alors que nous circulons entre ces tas de ferraille, deux dépanneuses font irruption dans le dépôt, avec à bord le chauffeur flanqué de son inséparable agent de circulation qui verbalise les infractions au code de la route. L’une remorquant une voiture Renault débusquée en position de stationnement interdit, l’autre traînant derrière elle trois vélomoteurs. Au moins une soixantaine de ces engins à deux roues sont déposés dans cette «décharge». Le piètre état où ils se trouvent montre qu’ils sont là depuis des mois. «On en confisque des dizaines par jour, à cause d’infractions souvent pour une assurance périmée, des papiers non conformes, ou à cause du non port du casque réglementaire», nous indique le policier.

100 DH pour la dépanneuse, 20 DH par jour pour la fourrière
Quinze minutes plus tard, un jeune homme se présente à ce qu’on peut assimiler à un bureau d’accueil. En fait, une pièce dépouillée de tout meuble hormis une table et deux chaises de fortune. Il y vient pour récupérer son scooter, ramené une demie heure plus tôt à la fourrière. Son tort est d’avoir circulé sur le tronçon de l’autoroute qui longe la ville, ce qui est interdit par la loi. L’acte lui a coûté 207 dirhams, 100 pour l’infraction commise, 100 pour le dépannage, et 7 DH comme taxe de séjour à la fourrière (20 DH pour les voitures, 30 et 50 DH pour les camions). En fait, c’est très peu comparé au désagrément que subit le propriétaire du véhicule, surtout les automobilistes qui laissent souvent leurs papiers à l’intérieur. Une voiture «enlevée» par exemple sur le boulevard des FAR est transportée à la fourrière sise route d’Azemmour. Le propriétaire doit alors se déplacer sur les lieux pour récupérer ses papiers, se diriger ensuite au poste de police au quartier Bourgogne pour payer l’amende contre le bon de retrait pour pouvoir finalement aller récupérer sa voiture. A Casablanca, comme dans d’autres villes, les services de la police de circulation sont à l’affût de la moindre infraction. Au grand bonheur des propriétaires de ces véhicules de dépannage, car ce sont eux qui encaissent, à chaque fois, les 100 dirhams. La commune de Casablanca dont relève la fourrière n’a droit, elle, qu’à 20 DH par jour en guise de taxe de séjour. Ce qui fait dire à Hassan Wardan, de la division du développement des ressources financières de la commune urbaine de Casablanca, que la responsabilité de cette dernière est énorme. «Il n’est pas normal d’héberger dans la fourrière l’engin saisi, le surveiller, en contrepartie d’une taxe de séjour journalière aussi dérisoire. La responsabilité est énorme quand on sait qu’il nous arrive d’héberger de belles voitures qui coûtent parfois très cher en contrepartie de broutilles», déplore-t-il.

La fourrière n’est autre qu’un débarras, sur terrain nu, dépourvu de toute plateforme, sans aucun mur de clôture
Et avec quels moyens ? On enregistre quelque 87 000 cas de mise en fourrière par an dans le seul site de la route d’Azemmour (relevant de Casa Anfa), de 3 hectares (la plus grande à Casablanca), et une moyenne de 40 000 pour chacune des six autres fourrières. C’est dire que la responsabilité est énorme en comparaison avec les recettes. Ces dernières ne dépassent pas 1 MDH/an pour la fourrière de la route d’Azemmour, et pas plus de 2 MDH pour toutes les autres. «3 MDH comme total des recettes par an, pour faire tout ce travail, c’est disproportionné. Il faut repenser toute la procédure de saisie en fourrière si l’on veut dégager plus d’argent, pourquoi ne pas partager la moitié des recettes encaissées par les dépanneurs ?», s’interroge ce régisseur.
Quant aux conditions de travail dans les fourrières, elles sont tout simplement déplorables, de l’avis de tous : la fourrière n’est autre qu’un débarras, installé sur terrain nu, dépourvu de tout, sans aucun mur de clôture, un vrai, sans barrière à l’entrée, sans bureaux de travail dignes de ce nom, sans éclairage, sans téléphone et encore moins du matériel informatique. Traiter plus de 320 000 véhicules par an avec ces moyens, «c’est tout simplement scandaleux», s’indigne ce même régisseur. D’ailleurs, avec de tels dépôts à ciel ouvert, et même avec des gardiens, il n’est pas étonnant qu’on enregistre des pillages. Des voitures neuves délestées de leurs feux rouges, leurs postes radio, leurs enjoliveurs, leurs sièges voire des pièces de moteurs. «Une voiture neuve dans ce débarras, c’est une invite au vol», fait remarquer un agent de l’une de ces fourrières. Bien sûr, ajoute-t-il, «aucune sortie d’engin ne peut avoir lieu d’une fourrière sans un bon de retrait, toute perte engage la responsabilité pénale de la commune, mais le problème majeur est celui de l’usure de ces véhicules exposés comme ils le sont aux intempéries». Certains le sont pour des années, si bien qu’à la longue ils se transforment en véritables épaves. Et cela est valable aussi bien pour les engins abandonnés que personne ne vient réclamer, que pour les autres, ceux immatriculés à l’étranger, ou encore ceux qui sont là sur ordre du tribunal (saisies douanières ou de justice) et qui ne peuvent en être retirés que par un ordre de retrait émanant de la même instance.
Pour la première catégorie des engins (les véhicules abandonnés), le règlement veut qu’une fois le délai d’un an et un jour dépassé, les autorités communales sont autorisées à les soumettre à la vente aux enchères ; pour les autres, c’est la justice ou la douane qui s’en occupe. Ce sont ces administrations qui ordonnent leurs ventes, auquel cas la commune n’a droit qu’à 50% des droits de fourrière. Mais il se trouve que, depuis 2003, avec l’unicité de la ville de Casablanca, ces ventes aux enchères deviennent de plus en plus rares. Résultat : des fourrières de plus en plus encombrées et saturées. En six ans, depuis 2003, seulement deux ventes aux enchères ont eu lieu (avant cette date il y en avait, selon un ex-régisseur, deux à trois ventes par an) : une a concerné les engins privés de la commune ; l’autre, qui a eu lieu en février 2008, a concerné les engins abandonnés (voitures, vélomoteurs et bicyclettes), c’est-à-dire, qui sont en fourrière sur ordre du corps urbain. La vente ne concerne pas uniquement les véhicules, mais elle se fait en un  seul lot qui peut englober aussi des pneus, du matériel de construction, du bois… Plus d’un millier de voitures et quelque 1 500 vélomoteurs ont été vendus lors de cette opération, la recette n’était pas fameuse : 2 MDH seulement. Normal : selon l’avis émis par l’expert, la plupart de ces engins étaient dans un état délabré et ne pourront, en somme, servir que de ferraille. Bien sûr, avant de lancer une vente aux enchères, il faut suivre toute une procédure : saisir les services d’immatriculation, avertir le propriétaire et faire procéder à une évaluation du prix du véhicule par un expert assermenté (voir encadré). Mais les ventes à elles seules ne permettent pas de décongestionner les fourrières. Loin de là. C’est toute l’organisation de la filière qui doit être revue, juge un régisseur. Pour ce faire, il faut obliger les conducteurs, suggère-t-il, à payer les infractions sur place, et revoir les prix de la taxe fourrière et même les redevances payées aux voitures de dépannage. «Un arrêté pour unifier les prix des dépannages, approuvé par le conseil de la ville, est en cours d’approbation par le ministère de tutelle», informe une source proche du dossier.