2 500 DH pour une chambre, 30 DH la nuit pour un lit, ils ont choisi la colocation

Nouveau mode de cohabitation, la colocation prend
de plus en plus d’ampleur dans notre société.

La formule est pratique pour les petits budgets mais peut être contraignante.

Une chambre dans un quartier populaire peut coûter 700 DH?le mois. Le confort n’est pas toujours au rendez-vous

«Vivre avec quelqu’un en général n’est pas un fleuve tranquille, à plus forte raison quelqu’un qu’on ne connaît pas».  «Je pense que la colocation peut régler beaucoup de choses … vu que le loyer devient inabordable à Casablanca et que les salaires ne suivent pas forcément. C’est une solution palliative, mais à condition de bien choisir son colocataire».  Ce sont là les propos de Nadia et Brahim, deux des nombreuses personnes qui ont opté pour la colocation. La difficulté  de trouver un logement, la cherté des loyers, la peur aussi de la solitude justifient l’ampleur que prend de plus en plus ce nouveau mode de cohabitation.
Boulevard Hassan Souktani, en plein Gauthier, l’un des quartiers huppés de Casablanca. Nadia, jeune femme de 28 ans, y réside depuis bientôt un an. Chargée de communication dans une multinationale, elle partage l’appartement avec une autre femme âgée de 54 ans. «C’est vrai qu’il y a une différence d’âge entre ma colocataire et moi, mais cela ne m’a jamais dérangée, dans la mesure où  nous respectons chacune la vie intime de l’autre», affirme Nadia.

Bien choisir son colocataire, le test à ne pas rater  
Tout a commencé lorsque cette jeune française d’origine marocaine a décidé un jour de s’installer au Maroc. Ne connaissant personne et hésitant à habiter seule, elle a préféré co-louer. «Juste après mon arrivée au Maroc, j’ai rencontré une jeune Tangéroise qui louait un appartement au quartier Mers Sultan et qui était disposée à me céder une chambre à 1 500 DH par mois. J’ai accepté l’offre sans hésiter. C’était pour moi une aventure et je n’avais pas le choix». Mais l’expérience tourna court. Des divergences ont vite apparu. N’en pouvant plus, la jeune «beur» alla chercher ailleurs un coin plus tranquille :  ce fut au quartier Gauthier. «C’est vrai que je loue cette fois-ci la chambre à 2 500 DH, mais je dispose de tout l’appartement à ma guise. Je reçois mes amis quand je veux. Mieux encore, ma colocataire passe le plus clair de son temps chez sa fille à Rabat». Trouver la personne convenable avec qui partager le lieu d’habitation est le casse-tête majeur de tout colocataire. Il est toujours difficile de nouer, avec celui qu’on ne connaît pas, des liens qui ne soient ni une contrainte, ni un ennui, encore moins une agression, mais un enrichissement. Toutes les personnes interrogées insistent sur le mot compromis. «Chacun a ses petits caprices, ses sautes d’humeur… Il faudrait trouver donc un compromis», explique Brahim, un jeune cadre qui vit lui aussi en colocation.
Les cas de Nadia et de Brahim, qui ont co-loué avec des personnes qu’ils ne connaissaient pas auparavant, est différent de celui d’un groupe d’amis qui décident un jour de vivre sous le même toit et partager ainsi le loyer. Dans ce cas-là, les relations sont plus souples, car se connaissant, ils peuvent agir comme ils veulent, recevoir des amis, occuper l’espace comme ils l’entendent. Mais, c’est autrement plus complexe, plus délicat, lorsqu’il s’agit de gens qui n’avaient aucune relation auparavant. Nos projections fantasmatiques entrent en jeu, nous poussant à la méfiance. Pourtant, en dépit de certaines difficultés et contrain-tes, la relation peut se développer et devenir bonne. Nécessité fait loi. Une femme célibataire par exemple, de crainte de vivre seule, ce qui pour une femme est encore mal vu dans certains milieux,  est acculée à cohabiter avec une personne qui est prête à louer une chambre.
«J’habitais toute seule au quartier Beauséjour, mais les voisins me renvoyaient un regard qui en disait long. Un jour, je suis tombée sur  une annonce via internet : une femme qui cherchait justement à louer une chambre. J’ai sauté sur l’occasion», nous confie, d’un air candide, Ouassima, une jeune cadre dans une entreprise. On trouve aussi des personnes qui viennent d’autres villes : celles-ci recourent souvent à la colocation. Manquant de moyens, craignant la solitude, ne connaissant pas ou mal la ville, ces personnes préfèrent chercher un appartement à partager avec d’autres. Qui sait, se disent-ils, une grande amitié pourrait naître !

Du quartier chic au quartier populaire
La colocation ne touche pas que les cadres d’un niveau social et intellectuel plus ou moins élevé, mais aussi les personnes issues de couches sociales moins aisées et, naturellement, c’est plutôt dans les quartiers populaires qu’elles iront chercher : on le comprend, chacun gère son budget comme il peut. Si les premiers s’installent aux quartiers Racine, Gauthier, Mers-Sultan, Beauséjour ou Maârif, les autres se contentent de quartiers moins chic où le loyer est plus modeste : l’ancienne Médina, Derb Ghallef, Sidi Bernoussi, Salmia… Il y en a même, parmi les plus démunis, qui ne cherchent pas une chambre mais…un lit dans une chambre partagée avec d’autres personnes. Pour eux, c’est déjà un privilège.
On est dans la rue Abderrahmane Zemmouri, le cœur battant de Derb Ghallef, le décor est différent de celui du quartier Gauthier : on n’est plus devant des appartements dans des immeubles, mais des habitations très modestes proposées à la colocation. Ça pourrait être une chambre comme ça pourrait être un lit, selon les moyens de chacun. Milouda, femme de ménage travaillant chez un couple franco-marocain, a pu y trouver, non sans difficulté, une chambre qu’elle loue à 700 DH le mois tout de même. «Je trouve que c’est très cher pour mon budget, en plus il n’y a aucun confort». Un coup d’œil jeté à l’intérieur de la mansarde corrobore ses dires : la porte d’entrée donne sur un sombre vestibule, qui mène vers  deux petites «cages» faisant office de chambres. Point de cuisine, mais  un petit espace aménagé pour cela ; les toilettes sont à l’extérieur, quant à la salle de bain, dans ce lieu, cela relève du luxe.
«La personne qui m’a loué cette chambre est elle-même locataire de cette maison. Je sais que c’est illégal, mais je n’ai pas le choix. C’est pourquoi je tente tant bien que mal de garder une bonne relation avec mes colocataires. Et ce n’est pas toujours facile», se plaint Milouda.
Avec toute cela, on peut dire que cette dernière a plutôt de la chance comparée à Hamid. La quarantaine, originaire de la région de Safi, il est ouvrier de son état. Lui, en revanche, se contente juste d’un lit dans une chambre partagée avec d’autres personnes à Derb Bouhana, dans l’ancienne médina.
«Je ne connais même pas les deux personnes qui partagent avec moi la chambre. Je rentre tard le soir et je repars tôt le matin. Mais je peux vous assurer que ce n’est pas une partie de joie d’être à plusieurs dans une même chambre». Inutile de décrire l’environnement dans lequel vit Hamid. «Je paye 30 DH par nuit pour ce lit. Je pense que c’est correct par rapport au quartier, lugubre comme il est. Mais ai-je le choix ? C’est ça ou la rue».
Que ce soit dans des quartiers chic ou marginaux, la colocation réserve souvent des surprises. Les humeurs et les différences de tempérament entre les locataires  font que les différends sont monnaie courante. Parfois, cela peut aller jusqu’à la rupture. Comment gérer la situation pour le besoin d’une harmonie entre les différentes parties ? Il n’y a pas de recette magique. Mais une première ébauche de solution serait peut-être de communiquer le maximum avec l’autre. Comme dans un couple de mariés, les colocataires ont tout à gagner en respectant chacun la sphère privée de l’autre, même si ce n’est pas toujours facile. «Dès les premières semaines, j’avais un pressentiment que ça n’allait pas bien se passer avec ma première colocataire. J’ai essayé donc de prendre mes distances. Mais cela n’a fait qu’envenimer la situation», explique Nadia.

Colocation et tranquillité : la difficile équation  
Ne pas empiéter sur la vie privée de l’autre et veiller sur son intimité n’est pas, pour autant, synonyme de se recroqueviller sur soi et ignorer les autres. Investir l’espace commun, faire attention au lieu, à sa propreté, à sa décoration, c’est déjà faire attention à l’autre.
Il faut dire que se mettre à deux, à trois ou à quatre sous un même toit n’est pas toujours une belle aventure.  «Vivre ensemble sous un même toit c’est déjà abandonner une partie de son indépendance et de sa liberté», explique Ahmed Al Motamassik, sociologue (voir entretien). Mais les gens ont-ils le choix ?  «C’est souvent pour des raisons économiques que les gens recourent à la location. En général, ce sont les étudiants, les célibataires et les étrangers à la ville qui optent pour cette formule», ajoute-t-il. Une chose est sûre : comme disent les psychanalystes, pour comprendre l’autre il faut l’approcher, voire «s’identifier» à lui. «Les gens ont peur les uns des autres. Mais il faut crever la bulle, sortir de la méfiance», s’exclame Nadia qui a su établir une relation respectueuse avec sa colocataire. «Une parole, un geste mal interprété, et le pire peut arriver», lance Brahim, qui a su lui aussi s’adapter à son compagnon.