L’avortement clandestin, un drame médical et social

300 avortements clandestins sont réalisés chaque jour à  travers le pays.
Des médecins appellent à  une modification de la loi dans le sens
d’une libéralisation de l’avortement, avec des garde-fous
très stricts.

L’avortement clandestin se pratique quotidiennement au Maroc, par des gynécologues privés, par des médecins généralistes, par des sages-femmes et des infirmières à  domicile ainsi que par des charlatans. En dépit de cette réalité médicale, sociale et de santé publique, les professionnels de la santé et les autorités sanitaires font pour le moment la sourde oreille.

Pour le Pr Chafik Chraà¯bi, professeur de gynécologie à  la faculté de médecine de Rabat et chef de service au Centre national de santé reproductrice, l’avortement clandestin, effectué dans des conditions non médicalisées, hypothèque la fertilité future et met en péril la vie de la femme qui le subit. Il estime à  peu près à  300 le nombre d’avortements clandestins réalisés chaque jour à  travers le Royaume. Au Maroc, le taux de mortalité maternelle est globalement de 227 /100 000 naissances, et, sur 1 000 femmes qui décèdent chaque année durant l’accouchement, le pourcentage de mortalité par avortement est de 12%, soit 120 décès par an.

Le Pr. Chraà¯bi précise qu’au Maroc seule l’interruption thérapeutique de grossesse est légalisée et autorisée, ajoutant que l’avortement légal est indiqué dans des cas bien précis, dans les cas de pathologies maternelles graves ou pouvant être aggravées par la grossesse, comme les cardiopathies, les néphropathies ou rétinopathies, ainsi que les malformations fÅ“tales graves ou létales. Il n’en demeure pas moins que le législateur ne prévoit la légalité de l’avortement que dans le but de sauver la vie de la mère ou d’écarter une menace grave qui pèse sur sa santé physique ou psychique. La loi qui autorise l’avortement ne prévoit rien pour le produit de conception (fÅ“tus). C’est une première grande lacune, à  laquelle doit s’attaquer le législateur en urgence, alerte le Pr Chraà¯bi.

Que dit la loi actuelle ? Le Code pénal, dans ses articles 449 et 450, punit sévèrement l’avortement, prévoyant que quiconque, par aliments, breuvage, médicaments, manÅ“uvres, violences ou par tout autre moyen, a provoqué ou a tenté de provoquer l’avortement d’une femme enceinte, qu’elle y ait consenti ou non, est puni de l’emprisonnement d’un à  cinq ans et d’une amende de 200 à  500 DH. Si la mort en a résulté, la peine est la réclusion de dix à  vingt ans. Si l’individu se livre de manière habituelle à  ces actes, les peines sont doublées. Mais l’avortement, selon le même Code pénal, n’est pas puni quand il vise à  sauvegarder la vie de la mère, à  condition qu’il y ait consentement du conjoint. En l’absence de ce consentement, il faut avoir celui du médecin chef de la préfecture et, en cas d’urgence, il suffit que ce dernier soit avisé.

Confronté, dans sa pratique quotidienne, à  toutes ces femmes qui se présentent aux services des urgences après avoir introduit des objets contondants dans leur vagin, ou avoir absorbé des breuvages, parfois très toxiques, dans des tentatives d’avortements, le Pr Chraibi lance un appel au législateur en vue d’une actualisation des textes, et pour une certaine forme de libéralisation de l’avortement, assortie, évidemment, de garde-fous très stricts. Et il donne pour preuve les pays occidentaux, ou encore la Tunisie, qui, bien qu’ayant libéralisé l’avortement, n’ont pas constaté pour autant une augmentation du nombre des interruptions de grossesse, mais plutôt une activité médicale réglementée au profit de la santé maternelle et infantile.