L’alcoolisme, première cause de mortalité évitable chez les jeunes

L’intoxication alcoolique aiguë, connue en Europe, commence à se développer au Maroc chez les très jeunes

La vigilance est de mise.

«Tu sais, Hicham a été exclu 48h. L’autre jour, il est venu bourré en classe et il a vomi». Cette maman qui attendait son enfant devant un collège de la mission française à Rabat a été estomaquée en entendant ces propos échangés par des adolescents de 12 à 14 ans. «Maman, je suis à l’anniversaire de Sophie. Un garçon de 13 ans est devenu tout blanc avant de tomber par terre, après avoir bu de la vodka. On n’arrive pas à le réveiller. Que faut-il faire ?», demande, tremblante, au téléphone, Mathilde, 12 ans. Cette deuxième scène se passe en France.

En France, les parents d’adolescents, quelle que soit leur origine socioculturelle, perçoivent avec une certaine impuissance le niveau inédit d’alcoolisation actuelle des jeunes. Combien de comas éthyliques chez des moins de 16 ans dans ce pays ? S’il n’y a pas de statistiques précises, la situation est devenue préoccupante. Au Maroc, il ne faut pas sous-estimer le phénomène.

«L’alcool est la première cause de mortalité évitable chez les jeunes», souligne le professeur Roger Nordmann, membre de la commission addictions de l’Académie française de médecine. L’enquête Escapad 2005 soulignait que déjà, à 17 ans, 18% des garçons (et 6% des filles) buvaient de l’alcool régulièrement. 46% de ces mêmes jeunes déclarent en avoir consommé de manière excessive, c’est-à-dire plus de quatre verres standard, de façon ponctuelle, selon les normes de l’Organisation mondiale de la santé, au moins une fois au cours des trente derniers jours. Mais le plus préoccupant, c’est le développement du binge drinking, un terme anglo-saxon pour désigner des beuveries dont l’objectif n’est pas le plaisir de boire, mais l’obtention le plus rapide possible de l’ivresse. «Cette intoxication alcoolique aiguë, bien documentée sur le plan clinique, peut entraîner des conséquences extrêmement redoutables notamment un coma éthylique parfois mortel et signalé dès l’âge de 12 ans», soutient le professeur Nordmann. 2,3% de jeunes de 17 ans, dans le cadre de l’enquête Escapad, ont déclaré avoir eu recours au binge drinking au moins dix fois au cours des trente derniers jours, soit un jour sur trois.

De surcroît, la précocité des comportements d’alcoolisation aiguë est un sujet de préoccupation supplémentaire. «Une étude très récente a montré, grâce à la neuro-imagerie, que la consommation d’alcool à un âge précoce entraîne une diminution de la matière grise dans plusieurs zones cérébrales», précise Roger Nordmann. Par ailleurs, les polyconsommations sont un sujet supplémentaire de préoccupation, avec 35% des jeunes de 17 ans qui, lors de la même enquête, ont déclaré avoir déjà pris ensemble de l’alcool et du cannabis et, pour 10%, de l’alcool et des psychotropes. Nous ne disposons pas de statistiques au Maroc, mais l’observateur averti pourra constater que les enfants marocains ne sont pas à l’abri de cette tendance.