Une traduction du Coran pas comme les autres

Passionné de français et connaissant son Coran sur le bout des doigts,
un Marocain vient de publier une traduction originale du texte sacré. La
lecture en est fluide et aisée. Portrait.

Haj Ahmed Derrous est un vieux monsieur tout à fait charmant. On ne se lasse pas d’écouter ce retraité prolixe, fin rhéteur, au verbe impeccable, maniant avec brio aussi bien le français que l’arabe. Après une carrière de fonctionnaire bien remplie, entièrement dévouée à l’administration publique, il vient d’achever un travail titanesque auquel il a consacré sept années de son existence : la traduction intégrale du Coran en français (*).

Déçu par une traduction estampillée par les ouléma de la Mecque

C’est en 1996 que cette aventure commence : parti en famille accomplir le petit pèlerinage – Omra – à la Mecque, il tombe par hasard, au cours d’une prière dans ces Lieux saints de l’Islam, sur un exemplaire du Coran traduit en français, mis à la disposition des fidèles francophones. Curieux, Ahmed Derrous le ramasse et commence à le feuilleter. Aussitôt, son sang ne fait qu’un tour : ce Coran qu’il a entre les mains, pourtant approuvé et estampillé par le collège des ouléma de la Mecque, est selon lui constellé d’erreurs, d’approximations et, surtout, desservi par une traduction littérale qui donne lieu, parfois, à des passages inintelligibles pour le lecteur francophone.
N’écoutant que sa conscience, Ahmed Derrous décide d’aller trouver l’imam du Masjid Al Haram. Devant le saint homme, il y a foule, mais, têtu, il prend son mal en patience et attend longuement son tour… qui finit enfin par arriver. Face à l’imam, il se lance dans une longue explication : il ne suffit pas de traduire le texte sacré d’une langue à l’autre, en respectant les règles grammaticales et syntaxiques, il faut aussi savoir retrouver ce qu’il nomme «le génie de la langue», c’est-à-dire sa spécificité idiomatique, pour que la lecture coule de source, que l’on n’ait pas l’impression de lire du charabia… Las ! le dialogue s’éternise mais il n’est pas fructueux : l’imam ne saisit pas ce que ce Marocain essaie de lui faire comprendre. Pour l’homme de religion, traduire, c’est transposer un texte d’une langue à l’autre, un point c’est tout.
Ahmed Derrous ne se le tient pas pour dit. De retour chez lui, à Rabat, il décide de se mettre à l’œuvre, et commence d’abord par lire toutes les traductions en français du Coran disponibles. Toutes lui arrachent des soupirs, lui font secouer la tête avec véhémence. Sa décision est alors prise et il décide de se mettre au travail aussitôt. Il faut dire qu’il a été à bonne école et connaît son sujet sur le bout des doigts.

Le Coran par coeur à l’âge de 12 ans
Fils et petit-fils de fqih, Ahmed Derrous est né et a grandi à Tiflet. «J’ai ouvert les yeux sur le Coran», se remémore-t-il, un petit sourire ému au coin des lèvres. Dès l’âge de trois ans, son père le prend avec lui à l’école coranique qu’il dirige d’une main de fer. C’est le début d’un apprentissage «douloureux»… au sens propre du terme. Le père de Haj Ahmed ne badinait pas avec la discipline, et comme l’usage le voulait à cette époque, on apprenait le Coran aux enfants avec force coups de bâton. Derrous père ne dérogeait pas à la règle et ne tolérait aucun manquement, aucun oubli, surtout de la part de son enfant, censé donner le bon exemple. Sinon… les coups pleuvaient. «Mon père plaçait sa baguette sur ma tête pendant que je récitais les versets, se souvient-il. Gare à moi si j’oubliais le moindre mot, j’étais alors sûr de me faire asséner un coup sec sur le sommet du crâne. Il m’est souvent arrivé d’oublier des sourates, alors que je les connaissais sur le bout des doigts, uniquement parce que cette épée de Damoclès me coupait mes moyens…».
Neuf années d’apprentissage dans la sévérité et la rigueur se passent, dans cette atmosphère rigide. Neuf années durant lesquelles, sans relâche, assis sur une natte, tenant sa louha (planche en bois), Ahmed Derrous écrit et réécrit les versets qu’il récite à l’envi et qu’il finit par apprendre par cœur. «Mais mon père avait cette qualité, rare pour l’époque, de nous expliquer le sens des sourates. Nous ne nous contentions donc pas de les ânonner sans rien y comprendre, comme le faisait la majorité des enfants qui fréquentaient le msid. Cela m’a servi bien plus tard, lorsque j’ai voulu traduire le livre saint.»
A 12 ans, il connaît le Coran parfaitement : son père n’a plus rien à lui apprendre. Un cousin décide alors de l’inscrire à l’école franco-marocaine de Tiflet, qui se trouve à 7 kilomètres de chez lui. La distance ne lui fait pas peur: il la parcourt sans déplaisir tous les jours, car il y apprend avec émerveillement le français, la grammaire et l’orthographe, pour lesquelles il se découvre une véritable passion. «A côté de celui du msid, cet enseignement me semblait être un jeu, se souvient-il dans un sourire. Je m’amusais, et j’avais vraiment l’impression d’être dans une sorte de paradis scolaire…» Très vite, il devient premier de la classe. Il brûle les étapes : en trois ans, il obtient le certificat d’études et se prépare à entrer au collège, à Khémisset. Il obtient alors son brevet d’études en même temps qu’un diplôme d’arabe classique. Nous sommes en 1953 et la lutte pour l’Indépendance fait rage. Le directeur (français) de son collège l’accuse – avec raison – de sympathies nationalistes et refuse de lui donner les documents nécessaires pour qu’il puisse continuer sa scolarité au lycée Gouraud, à Rabat. Ahmed Derrous devient alors, pour un temps, instituteur, avant de s’orienter vers la fonction publique après avoir réussi le concours d’entrée de l’Ecole nationale d’administration. Sa carrière est alors lancée : il se retrouve intendant de collège, ensuite dans un lycée, puis inspecteur d’académie. Il sillonne les principales villes du Maroc au gré de ses mutations et se dévoue corps et âme à son métier.
Durant ces années de travail, Ahmed Derrous n’en a pas moins continué, en bon musulman qu’il est, à étudier le Coran et, en francophone convaincu, à pratiquer avec assiduité le français… Ces deux passions se sont alors rejointes, quand l’heure de la retraite a sonné. Sa traduction du Coran est donc le fruit de ces deux amours, et de fait, le texte se laisse lire avec aisance. Le traducteur n’a pas hésité, lorsque le besoin s’en faisait ressentir, à étoffer le texte sacré par des explications qu’il a incluses en italiques. «Ce n’est donc pas à proprement parler une traduction, c’est plutôt une lecture expressive», explique-t-il, passionné par cette longue tâche qu’il vient d’achever. Cette première impression, Ahmed Derrous l’a publiée à compte d’auteur : il a déboursé 104 000 DH pour couvrir les frais de cet ouvrage dont l’édition, soignée, est de bonne qualité. Coquette somme pour un fonctionnaire à la retraite, mais quand on aime, on ne compte pas… La prochaine édition sera plus étoffée, annonce-t-il : le texte arabe fera face à sa traduction en français et le ministère des Habous et des Affaires islamiques devrait le sponsoriser. Ahmed Toufiq, le ministre de tutelle, lui a même promis de le préfacer…
(*) Edité par l’imprimerie Al Maârif al jadida, Rabat. Bientôt en librairie.