Un industriel qui ne jure que par l’action sociale

A la tête du groupe Richbond, il a présidé l’Amith et joué un rôle actif au sein de la CGEM.
Fondateur de la Banque alimentaire et du réseau entreprise/associations,
il consacre une grande partie de son énergie à  l’action sociale.
Agitateur d’idées, il braque les uns, passionne les autres et affirme vivre intensément ses différents rôles.

Il n’a pas de Rolex, ne roule ni en Mercedes ni en BMW. Pour se déplacer, il se contente d’un monospace qu’il a choisi, dit-il, pour avoir de l’espace justement. Et s’il ne conduit pas lui-même, c’est juste pour «pouvoir travailler sur ses dossiers durant les trajets». Il a une sainte horreur des signes extérieurs de richesse et accepte volontiers l’invitation d’un ami, «ou d’un journaliste», ajoute-t-il, à prendre une pizza. Tel est Karim Tazi, le bouillonnant patron du groupe Richbond.

Ses parents lui ont transmis la passion du social
Né à Casablanca en 1960 de parents militants de gauche dont il est l’aîné, il affirme que sa famille s’est enrichie un peu par accident. «Mes souvenirs, jusqu’à l’âge de dix ans, sont ceux d’un enfant ordinaire issu d’une famille très moyenne et je me souviens, tout jeune, des joutes oratoires de mon père avec Abdeslam Bourkia ou Ali Yata dans notre petit salon. A l’époque, parmi les grands débats, l’intervention américaine au Vietnam figurait en très bonne place. Maman, elle, était assistante sociale et a toujours été dans le caritatif. Mon père, un grand créatif, inventeur de la brosse ronde en plastique, a eu l’idée géniale d’introduire, durant les années 70, la mousse de polyuréthane (éponge) au Maroc et on sait la success story qui s’en est suivie. Mais je refuse d’être taxé de gosse de riche, je connais la valeur de l’argent et l’effort qu’il faut pour en gagner».
Quoi qu’il en soit, dans la famille, les études sont sacrées et Karim est envoyé en France à 18 ans, pour s’inscrire à la Sorbonne sur les conseils d’un parent qui lui avait dit: «Fais du droit, cela mène à tout». Quand il obtient son DES en 1984, il rentre tout de suite au pays et rejoint l’affaire familiale où son père lui confie la gestion du personnel. Il se rappelle son premier salaire :
5 000 DH, une fortune à l’époque où un enseignant de lycée touchait 1200 DH. Il mesure rapidement son impréparation et prend le temps de se frotter aux réalités. Il va alors être progressivement associé aux grandes étapes de l’évolution de l’affaire familiale qui, de grosse PME, se transformera en un grand groupe, avec la mise en place des structures de la holding et de ses filiales. Plus tard, d’autres métiers seront introduits dans l’activité industrielle comme le tissage et la filature.
L’implication de Karim Tazi dans le social ne relève pas du hasard car la famille a, depuis toujours, été imprégnée par cette activité. Le déclic, l’envie de faire mieux et plus se produira en 2002. Observant la générosité des Marocains à l’occasion du Ramadan, il se prend à rêver de poursuivre cet effort tout au long de l’année. C’est ainsi que la Banque alimentaire est née. L’idée : organiser la collecte de produits alimentaires et les distribuer aux associations caritatives, qui, mieux que personne, savent cibler l’aide aux nécessiteux. «Je me suis inscrit dans une démarche de marketing et de logistique et j’ai usé de mon carnet d’adresses pour créer le maillon manquant entre industriels et associations». Depuis, le concept a évolué et la Banque alimentaire, qui traite plus de 1 200 tonnes d’aliments par an et gère pour le compte d’entreprises privées des budgets caritatifs alimentaires (1 MDH par an), fait également bénéficier de ses dons des foyers de jeunes filles ou encore des cantines scolaires publiques – l’Etat arrêtant son activité cantine le 15 mai !

Ses prises de position lui ont valu de nombreuses inimitiés
L’autre initiative que Karim Tazi a lancée en 2004 est le «Forum entreprises/ associations», un autre maillon permettant au capital et aux talents cachés de saisir des opportunités de réaliser des projets qui peuvent assurer leur pérennité dans le respect des règles de faisabilité économique. Il affirme que chaque année une bonne soixantaine de projets sont retenus. «Le pays regorge d’idées et il fallait, pour le bénéfice de tous, mettre en place une plate-forme entre les industriels et les créateurs pour en faire de la richesse».
S’il est un mot que Karim Tazi affectionne entre tous, c’est celui d’«inventivité». Et ce terme s’applique aussi bien à sa fibre sociale qu’à sa fibre d’entrepreneur ou de président de corporation. «Pour matérialiser une bonne idée, il faut être désintéressé», affirme-t-il. Des idées qui lui ont souvent souvent valu des inimitiés, car il a parfois eu le tort, peut-être, d’être en avance sur son temps. Ainsi, un beau jour de février 2005, il s’était mis en tête, lors de l’AG de l’Association marocaine des industries du textile et de l’habillement (Amith) – qu’il a présidée de 2004 à 2007 – de défendre le démantèlement douanier, arguant que c’était le meilleur service à rendre à l’industrie. L’on se souvient également de son acharnement à faire accepter à l’Etat et à ses pairs l’instauration de la catégorisation des entreprises en Douane, un concept aujourd’hui largement accepté.

«Je peux être cynique, mais méchant, je ne pense pas»
Têtu ? Sans doute, rétorque-t-il. Mais on le dit aussi méchant, avec un côté «noir». Au temps où il siégeait au bureau de la CGEM, on disait de lui qu’il était l’âme damnée de Hassan Chami, patrons des patrons. Des assertions que Karim Tazi encaisse avec calme. «Je suis peut-être dur, je peux être cynique, mais méchant, je ne pense pas. Quant à mes prises de position au sein de la CGEM, je disais tout haut ce que beaucoup de patrons pensaient tout bas et cela, forcément, ça gênait». Frontal, quelquefois aveuglé par ses convictions, parfois injuste, «plus par incompréhension», affirme-t-il, Karim Tazi a certes des détracteurs, dont certains lui reprochent de vouloir politiser la CGEM. Il assume, rétorquant que le patronat, étant un acteur public, ne peut rester en dehors du jeu politique. D’ailleurs, il a quitté la CGEM il y a plus d’un an. Beaucoup mettent cela sur le compte de sa déception de ne pas avoir eu un poste de vice-président. Lui, a une autre explication : il ne se retrouve plus dans la confédération patronale, il ne partage pas ses idées.
Karim Tazi essaie de prendre du recul quand il en ressent la nécessité. C’est ainsi qu’il explique pourquoi, en 1994, il est parti aux Etats- Unis pour un Exécutive MBA ou encore pourquoi, en 2000, il a fait, avec trois de ses amis, une traversée à la voile de l’Atlantique. Mais, ce qui lui apporte un sentiment de plénitude, c’est l’action sociale. Peu importe alors pour lui qu’on le croise en plein Ramadan, en jean et polo, les yeux fiévreux, animant le kiosque de la Banque alimentaire. On aurait presque envie de donner à ce riche un sachet de harira pour son f’tour. Suspect aux yeux des riches, étrange et étranger dans le camp des pauvres, lui, répète qu’il vit «intensément, en tant que père de famille, patron d’entreprise et acteur citoyen».