Philippe Lorin : Le talentueux mister Tanjazz

On lui prédisait un échec cuisant, mais il a quand même tenu à  le faire : Philippe Lorin a refilé le virus du jazz aux Tangérois. Le mélomane revient sur douze trépidantes années de Tanjazz. 

«Le style musette a beaucoup apporté au jazz manouche, cette musique exquise que les Français font tellement mieux que les Américains», tacle Philippe Lorin, l’œil plein de malice. Sur le Gipsy jazz, l’homme est inépuisable, presque agaçant de maîtrise. Il vous en parle comme si, dans les années 1930, il buvait des coups avec Django Reinhardt, le fondateur himself. «Je sais ce que je dis, je suis un vieillard», aime à s’exclamer ce trépignant septuagénaire, qui ferait pâlir plus d’un jeunot à la course à pied. Car on l’a vu arpenter les sentiers du Palais Moulay Hafid. Asthéniques s’abstenir.
«M. Lorin explique mieux que nous ce que nous faisons», confirme Laurent Zeller, violoniste des Pommes de ma douche, ce quintette de jazz-swing gitan qui, quatre soirs d’affilée, a fait taper du pied et claquer des doigts à Tanger. «Aujourd’hui, grâce à tous ces jazzmen chevronnés qui viennent, ils sont au moins 500 fidèles à se pointer dès le premier soir aux portes du Palais des institutions italiennes», entonne Philippe Lorin, qui se souvient avec effarement des trois pelés et un tondu du tout premier concert en 1999. Et des rires sous cape, des exclamations incrédules, peu avant le lancement du festival : «Quoi ? Du jazz à Tanger ? Vous n’y pensez pas. Vous n’y arriverez jamais ! Faites plutôt du chaâbi, ça va marcher du feu de dieu». De quoi remballer vite fait trompettes et contrebasses, mais le père du Tanjazz est un passionné qui soulève le monde quand les sceptiques le laissent tomber. Même lorsque le destin s’acharne à lui jouer de sales tours.

Tanger, «ville déglinguée où il n’y avait rien»

«En 2001, le festival était prévu du 14 au 16, soit trois jours après le 11 septembre. Du coup, deux sommités américaines du jazz se sont décommandées. J’ai même reçu des coups de fil de gens me conseillant d’annuler le festival pour ne pas vexer l’ambassadeur des États-Unis». Deux ans plus tard, il a le malheur de programmer Tanjazz en plein mai, funeste mois pour Casablanca, endeuillée par les attaques terroristes à la Casa de Espana et à l’hôtel Farah. «Mais le festival est là depuis douze ans et nous n’avons eu à gérer aucune bagarre ou débordement».
Venons-en maintenant à la question qui turlupine : qu’est donc venu faire à Tanger ce publicitaire français, alors que son agence parisienne raflait des clients tels que Mercedes ? «En 1993, après le décès de ma femme, j’ai décidé de tout plaquer et de venir m’installer ici», explique Philippe Lorin, qui, l’année suivante, crée la Fondation Lorin et entame un vrai travail de médiation culturelle : avec l’Institut français, il monte un festival international de théâtre amateur, qui tiendra six ans. «Le nouveau directeur de l’IF n’aimait pas le spectacle vivant, il a donc annulé la subvention», regrette ce féru d’art dramatique. «On a essayé de tenir un an avec un seul moteur mais on n’a pas pu». À des enfants des quartiers pauvres, il explique les rudiments de la musique et, plus tard, des arts plastiques. Après ces ateliers, il les fait exposer, à quelques pas du Petit Socco, dans une ancienne synagogue reconvertie en Petit musée du Tanger international. «Ça a fait un petit ferment dans la ville, vu qu’à la base il ne s’y passait rien», lâche le Tanjazzeux-en-chef que les cités «déglinguées» fascinent. «Elles portent en elles les cicatrices de leur passé. Elles racontent plus d’histoires que les choses remises à neuf. On respire tout de suite ce qu’ont été ces villes et ce qui leur est arrivé». Mais Tanger n’est plus aussi déglinguée et, sur le plan culturel, Lorin y est pour beaucoup. Depuis dix-huit ans, il se bat contre un certain hermétisme qui imprègne les mentalités. «Le Maroc est un pays extrêmement ethnocentré, qui, à juste titre, adore sa musique, ses traditions, mais qui est peut-être moins ouvert que d’autres, comme la Tunisie, à la culture d’autrui. Pour revenir à ceux qui m’on conseillé de faire du chaâbi au lieu du jazz, je leur dis souvent ceci : Que penseriez-vous d’un Auvergnat qui n’écoute que de la bourrée auvergnate toute sa vie ? Ce n’est pas possible !» Mais Lorin sait que le Marocain n’y peut pas grand-chose, que l’éducation nationale a échoué dans sa mission de service public. «Dans les classes primaires et les lycées, qu’est-ce qu’on leur fait écouter comme musique à ces jeunes ? Qu’est-ce qu’on leur fait regarder comme films ?», se demande le directeur de Tanjazz, qui essaie de pallier modestement à la faillite de l’école, entre autres défis. «Nous sommes dans un pays où les gens n’arrivent pas à voyager, faute de moyens ou de visas. Notre travail à nous, c’est d’importer des choses et de les mettre à la portée de tout le monde, d’éveiller la curiosité de manière à ce que chacun puisse se frotter la cervelle avec d’autres cultures et voir s’ouvrir une fenêtre sur ailleurs. Plein de personnes ici à Tanger ont d’ailleurs réalisé qu’elles n’appréciaient pas une forme de jazz, pas tout le jazz. Toute généralisation est terrible».
Et de lancer son appel à manifestation d’intérêt : «Je souhaite qu’il y ait plus de monde pour nous aider à nous occuper du Tanjazz». Car Philippe Lorin ne veut plus entendre parler de badges à commander ou de barres de fer d’une certaine longueur à imbriquer dans une scène. «Je suis un vieux monsieur, comme vous pouvez le voir. À terme, je ne m’occuperai que de la programmation et de la com’. Ça fait des mois que je tanne l’architecte Nasser Amiar pour qu’il reprenne le flambeau, mais il résiste encore. Il est déjà quasiment vice-président du Tanjazz. J’aimerais lui en faire cadeau». Et ce serait tout sauf un cadeau empoisonné.