Mohamed El Gahs, ministre peu ordinaire

Sport pour tous, vacances pour tous, livres pour tous, Mohamed El Gahs veut redonner
aux jeunes la place qu’ils méritent.
Depuis son arrivée à la tête du secrétariat d’Etat
à la Jeunesse, il a bouleversé les habitudes d’un département
considéré jusque-là comme la cinquième roue du carosse.
Malgré le peu de moyens mis par l’Etat à sa disposition, il
entend faire toujours mieux.

Un ministre qui accepte de vous recevoir un vendredi à 14 heures, qui vous consacre deux heures, montre en main, de son précieux temps, et qui ne vous sert pas un discours prémâché, ça ne court pas les lambris.
Il faut dire que Mohamed El Gahs ne prend jamais la pose du ministre, ni n’en adopte la mise convenue. Veste, pull et jeans, dans des tons sobres. En somme, le bleu de chauffe, car la jeunesse, dont il a la charge, est un vaste chantier longtemps laissé à l’abandon.
Indulgent, Mohamed El Gahs n’accable pas ses prédécesseurs : «A mon arrivée, j’ai découvert, dans ce ministère, le meilleur et le pire. Le meilleur c’étaient de belles traditions, de belles idées et de belles missions, portées et sauvegardées par des femmes et des hommes, dans des conditions très difficiles. Le moins bon, c’était une sorte de démission qui avait affecté ce secteur, sans doute à la suite du désengagement de l’Etat et de la propagation de l’idéologie libérale, dont toute la société n’est pas sortie indemne.»
Résultat de cette incurie : des maisons de jeunes en nombre très insuffisant, celles qui existaient se délabraient irréparablement. Faute d’espaces qui leur seraient dévolus, les jeunes erraient, devenant la proie de tentations coupables. Il fallait réhabiliter d’urgence la mission assignée au département de la jeunesse.
Elle est aussi immense que vitale : «Notre société a trop souvent considéré le jeune comme un élément inutile au motif qu’il n’a pas encore accédé à la vraie vie. Souvent, les jeunes ont intériorisé cette négation d’une période de leur existence. Or, c’est à cet âge qu’on apprend, qu’on est curieux au sens noble du terme, qu’on est généreux, qu’on a le courage ou la naïveté de se proclamer artiste ou écrivain. C’est à cet âge-là que se forme la personnalité. Il est du devoir de la nation d’accompagner le jeune dans cette phase décisive, en lui proposant des espaces, des orientations, des activités qui stimulent ce qu’il y a de bon et de noble en lui. En l’accompagnant ainsi, on le préserve de la délinquance, du désespoir ou du fanatisme, écueils dans lesquels tout jeune risque de sombrer s’il n’est pas soutenu».

Dès son arrivée, il fait le ménage : douze responsables mis à l’index
Du coup, la fonction, au département de la Jeunesse, relève du sacerdoce et requiert, par conséquent, une vocation, terme qui revient comme un leitmotiv dans la bouche de Mohamed El Gahs. Qui dit sacerdoce, dit ferveur et abnégation, autant de vertus dont certains fonctionnaires étaient loin d’être parés. C’est ce qui a incité le ministre à faire, d’entrée de jeu, le ménage. Il se murmure qu’une douzaine de hauts responsables ont fait les frais de ce coup de balai. Explication : «Il était impossible d’exiger beaucoup de mes administrés alors qu’on constatait un ensemble de dysfonctionnements. Que ce soit par incompétence, inconscience ou mauvaise foi, je trouve cela intolérable. Il faut que l’Etat donne l’exemple, à tous les échelons. Sans une pratique intègre en matière de gestion, on ne peut réussir la transition démocratique» L’humble serviteur de l’Etat ne badine pas avec la droiture.
Cependant, il a beau prêcher la discipline, certains s’y dérobent, ainsi que l’atteste une note de service adressée aux retardataires : «Pendant très longtemps, notre société a fonctionné soit avec la peur de l’autorité soit avec une activité permanente de recherche de subterfuges pour se soustraire à la règle. Après une longue marche, nous avons découvert les droits, la liberté, la justice, mais nos comportements, nos réflexes n’ont pas changé avec le même rythme. Pis : quand l’autorité ne s’excerçait que par la peur, elle niait le fondement réel de l’autorité, c’est-à-dire la conviction que doit avoir tout un chacun qu’il n’a pas besoin d’être surveillé, puni, sanctionné mais qu’il a un devoir vis-à-vis de lui-même, de sa conscience, de la collectivité.»
Mais au département de la Jeunesse, il n’y a pas que des brebis galeuses, il y a aussi des bourreaux de travail résolus à accomplir leur mission d’éclaireurs et de guides. Tâche ambitieuse qui exige des moyens colossaux. Leur sont-ils fournis ?

Jamais suffisamment de moyens ? On ne baisse pas les bras pour autant
«Il n’y aura jamais suffisamment de moyens pour une mission comme celle-ci. Surtout que nous sommes un pays pauvre. Devrait-on baisser les bras pour autant ? Non. Nous devons utiliser le peu de moyens de la manière la plus rationnelle, la plus efficace possible. Et quand on mène cette mission par vocation, volonté et sacrifice, on aboutit. Il y a dans l’histoire de toutes les nations des générations qui doivent se sacrifier, qui doivent accepter de ne pas être payées en retour.»
Vocation, volonté, sacrifice, termes tombés en désuétude que Mohamed El Gahs, en archéologue des valeurs, exhume pour les remettre au goût du jour; notions inaudibles qu’il ressasse à ses administrés tant et si bien qu’elles trouvent résonance chez eux. Ce qui montre combien cet homme de gauche, si tant est que le mot ait un sens appliqué à un esprit aussi libre, mais avant tout bretteur impassible des idées molles et des médiocrités frileuses, peut se révéler persuasif.
Avec bonheur : le millier d’espaces impartis à la jeunesse, naguère pratiquement désaffectés, sont aujourd’hui remis à neuf et dûment fréquentés ; des cours d’alphabétisation sont donnés à 35 000 personnes ; une centaine de jeunes troupes théâtrales ont été constituées depuis septembre dernier ; un festival national du jeune théâtre est annoncé ; des cinés-clubs pour jeunes s’installent ; des opérations s’enchaînent : «Sport pour tous», «Vacances pour tous», «Le temps du livre»…

150 000 bénéficiaires des colonies de vacances cette année
Les deux dernières non seulement représentent, de par leur ampleur et leur retentissement, des actions d’éclat mais confirment que Mohamed El Gahs est un homme d’alerte et de conviction.
Au fondement de «Vacances pour tous», dont le nombre de bénéficiaires est passé de 49 000 (2002) à 100 000 (2003) puis, bientôt à 150 000 (2004), le principe de l’égalité. Aux yeux du ministre, il paraît inadmissible que des enfants, pour la simple raison qu’ils sont issus d’un milieu pauvre, ne puissent pas jouir de ce moyen d’évasion, qui leur revient de droit.
D’autant que les colonies de vacances ont une portée hautement civique, elles sont «une éducation à la vie en communauté. En colonie, les jeunes comprennent qu’ils appartiennent à une nation, qu’il y a des valeurs, un destin, une culture, une histoire et un avenir communs. Pour moi, c’est un apprentissage fondamental de ce qui fonde une nation, c’est-à-dire le respect des règles élémentaires du vivre ensemble.»
La nation ? Encore une valeur «dépréciée» dont Mohamed El Gahs redore le blason. Ce qui prouve le degré d’attachement au Maroc de ce ministre qui a passé le plus clair de son existence à l’étranger. Une vraie passion.
Et il ne comprend pas que des jeunes puissent être tentés par l’aventure périlleuse qui consiste à s’expatrier. «J’ai la faiblesse de croire que si des jeunes natifs de régions reculées avaient pu visiter notre pays, et jouir de tous les paysages qu’il offre, ils n’auraient pas été attirés par l’étranger».
Avec «Le temps du livre», c’est la facette du bibliophile impénitent qui se découvre. Cet amour du livre, Mohamed El Gahs tient à l’inoculer aux jeunes. Pour le salut de leur âme. Convaincu que l’unité et la profondeur de toute vie sont dans l’appui et la force que lui donne la fréquentation des livres, et que ceux à qui manquent les livres, il leur manquera toujours la pensée, l’expérience élargie et la vie qui s’ouvre, le ministre a lancé, du 15 janvier au 15 février derniers, une campagne de collecte de livres destinés à meubler les rayons des bibliothèques des maisons de jeunes.
Depuis, des lieux de lecture sont aménagés. Ils sont pris d’assaut par des jeunes avides d’escapades spirituelles. Des clubs de lecture seront créés et un prix national récompensera les bons lecteurs.
Décidément, Mohamed El Gahs a la main heureuse. Ne vous avisez pas de le lui répéter, sa modestie en sera heurtée, lui qui se proclame simple passeur.