Melehi, un peintre qui a beaucoup fait pour l’art moderne marocain

Cinquante ans de carrière, une cote qui a atteint des sommets,
une présence remarquable dans les collections les plus prestigieuses et une influence
considérable sur le cours de l’art contemporain marocain. Mohamed Melehi est un artiste comblé. Pourtant, sa vie a mal commencé. Récit de vie.

Il est quelques élus sur lesquels le temps passe sans laisser de trace. Mohamed Melehi est l’insolente incarnation de cette espèce rare. A soixante-dix ans passés, les cheveux, clairsemés, et la barbe, épanouie, sont d’un blanc de neige, mais l’allure demeure juvénile, le sourire enjôleur, l’œil pétillant de malice et le cœur vagabond. Après un divorce, le troisième de rang, un imbroglio amoureux dont il s’est tiré, ainsi qu’à son habitude, avec une aisance merveilleuse, le bourreau des cœurs a passé la corde au cou gracile d’une jeunette au regard enamouré. Car Melehi est un séducteur insatiable, dont la soif de conquêtes n’a d’égale que sa folle passion du corps féminin. Chaque femme conquise est une nouvelle source de jouvence et une victoire sur le nid puritain qui l’a vu éclore.
Melehi est issu d’une famille pieuse et puritaine
L’enfance de la future figure de proue de l’art contemporain marocain ne la prédisposait nullement à cette vocation d’homme à femmes. A sa naissance déjà, ce rejeton d’une illustre famille zaïlachie ne payait pas de mine. Son notable de géniteur espérait un solide gaillard apte à tirer tout le miel de ses terres âprement acquises ; il «hérita» d’un garçon maigrelet et souffreteux, ce qui ébréchait son amour-propre de terrien. Aussi assigna-t-il l’encombrant fiston au silence, le confina-t-il dans l’isolement et l’obligea-t-il à l’obéissance aveugle. Les cris joyeux des gamins de l’âge de Melehi transperçaient les murs épais de sa prison, mais il ne pouvait faire le mur pour participer à leurs jeux. Le bavardage intempestif de ses petits voisins espagnols lui parvenait aux oreilles, il n’avait pas le droit de s’y mêler ; son père, dont la piété était légendaire, l’en aurait châtié, un vrai musulman ne devant pas frayer avec des enfants d’infidèles.
En guise de «distractions», le petit Melehi s’est vu offrir d’abord un séjour à l’école coranique. Il s’y rendait la peur au ventre tant le fqih qui y officiait avait le fouet leste. Il n’en fut délivré que pour être enfermé dans une école, avec laquelle il eut, d’emblée, maille à partir. Il ne pouvait en souffrir la discipline rigide, réplique exacte de celle à laquelle il était soumis à demeure. Il ne tirait aucun profit de l’enseignement qui y était dispensé.
Il le jugeait vain, inepte et stérilisant. Doublement ligoté, il caressait, dans sa solitude forcée, un seul rêve, celui de briser un jour ses chaînes. En attendant, quand le père était absent, il fuguait vers la mer qui assiège Asilah. En face du grand bleu, il se laissait transporter par le rugissement des vagues bravant les rochers dressés face à leur fureur pour aller battre les flancs de la ville. De temps en temps, il scrutait l’horizon, au-delà duquel, songeait-il, poussaient de magnifiques contrées qu’il s’impatientait de découvrir.
Le paysage intérieur du petit Melehi était, on s’en serait douté, un paysage solitaire et fragile de poésie, de rêverie et de révolte contenue, qu’exacerbait, à chaque fois, cette contemplation rituelle de la mer. Ce grand vent intime, le futur artiste le faisait souffler à pleines voiles sur ses dessins et peintures, à l’insu prudent du père, avec la complicité affectueuse de la mère. A l’âge de douze ans, l’interstice entre enfance et adolescence, le regard de Melehi était naturellement piqué par ce trouble déconcertant qu’est la montée du désir. Du coup, hanté par les silhouettes affriolantes qui narguaient son désir impuissant, il se mit à voir la mer de manière moins innocente. La valse des vagues serait une métaphore de l’acte amoureux ; leurs ondulations figureraient les exquises protubérances féminines. Cette vision érotisante donnait lieu à des esquisses qui portaient en germe l’œuvre à venir.
Mais la mistoufle s’attachait aux pas de l’artiste en herbe. A peine avait-il atteint les rivages incertains de l’adolescence qu’il perdit sa mère. Elle était la seule à lui apporter une bienfaisante chaleur dans un contexte d’aridité sentimentale. Il la pleura longtemps de toutes les larmes de son cœur qu’il s’efforça de taire pour dire son fait à sa belle-mère, qui ne pouvait le voir en peinture. Vite fait, le père Melehi expédia l’insurgé dans un internat à Fès afin qu’il y purgeât sa peine. Ce fut le prélude d’une incessante errance. De Fès, Melehi bifurqua vers Meknès, puis il s’envola vers Tétouan. Naguère tenu en laisse, il décida de tirer sur sa laisse et de n’en faire qu’à sa tête. Son père s’accommoda, la mort dans l’âme, de cette mue, tout en espérant que son fils deviendrait ingénieur agronome selon son vœu. Espoir déçu.

Le chagrin, à la mort de sa mère, en fit un adolescent révolté
L’incompatibilité d’humeur de Melehi avec le moule enseignant était patente. Les études l’ennuyaient, les enseignants le barbaient, les bancs l’incommodaient. Il avait beau étaler sa «cancritude», il ne parvenait pas à sa fin, celle de se faire renvoyer, tant il obtenait, bien malgré lui, des notes honorables. En désespoir de cause, il prit sur lui-même de déserter le lycée, puis de franchir les portes de l’Ecole des Beaux-Arts de Tétouan. Doué comme il était, il n’eut aucune peine à décrocher brillamment son diplôme. Il aurait pu exercer immédiatement, il s’en retint et préféra parcourir le monde afin d’assouvir sa vengeance sur son enfance cloîtrée. L’Espagne, l’Italie, la France et l’Amérique formèrent des étapes édifiantes. En boulimique de l’art, que son père lui défendait de pratiquer, au nom de la religion, Melehi y affina sa maîtrise des arts graphiques, de la peinture, de la photographie, de la sculpture et de la gravure. De retour au Maroc, ce fut par son talent de peintre que Melehi se révéla. On découvrit, non sans stupeur, que ce timide maladif, élevé dans un milieu ultra conservateur, était devenu anticonformiste par l’impérieuse nécessité d’exister. En effet, se démarquant résolument de la figuration prévalente, il surfait sur la nouvelle vague de l’abstraction géométrique, peu prisée par l’establishment d’alors. Peu à peu, il se forgea son propre langage plastique, constitué d’alternances de couleurs chaudes et froides illuminant un motif récurrent : l’onde. Celle-ci toujours répétée, sans cesse recommencée devint, en quelque sorte, sa marque de fabrique.
A partir des années quatre-vingt, on vit flotter sur les crêtes des vagues des signes identitaires, tels que le croissant lunaire et des formes calligraphiques. Le peintre n’eut aucun mal à tenir sa ligne entre la rupture abstraite, prônée par Jilali Gharbaoui, et la présentification des racines, vantée par Ahmed Cherkaoui. Il avait trouvé son sillon, et il continua de le creuser. Avec une audace fulgurante, ainsi qu’en témoignent ses toiles composées depuis l’entrée du troisième millénaire, sur lesquelles trônent seins, croupes et rondeurs féminins, rythmant de volupteuse manière l’onde obsessionnelle.
«Melehi soulève les voiles, retire ce qui embrouille les yeux et les sens. D’un signe disant la vie, l’onde ou la vague, il est arrivé à une vision cosmique où le corps de la femme est suggéré : sous la lumière bienveillante des astres», écrit Tahar Ben Jelloun dans le catalogue de l’exposition à la galerie Linéart, à Tanger, en août 2007. Grâce à cette évolution jouissive de son travail, Melehi aura bouclé la boucle, puisque s’y rejoignent l’enfant fasciné par la mer, l’adulte dévorateur de corps féminins et l’homme mûr chantre de féminité.
Si la part du peintre, chez Melehi, est, par la force de son apport, mise en lumière, une autre part est pourtant laissée dans l’ombre, celle de l’homme d’action. Elle n’échappe heureusement pas aux observateurs avertis. Tel le critique d’art, Pierre Restany, qui disait à l’occasion de la rétrospective consacrée par l’Institut du monde arabe à Melehi, en mars 1995 : «Mohamed Melehi occupe une place à part dans l’histoire de l’art contemporain au Maroc. D’abord, parce qu’il s’identifie avec elle, il fait partie de cette génération qui a dû assumer la recherche d’une identité culturelle et artistique dans la période immédiatement post-coloniale de son pays». Selon un autre critique d’art, Aziz Daki, Melehi «est si présent dans les petits et grands actes qui ponctuent l’histoire de la peinture moderne au Maroc qu’il en constitue – très probablement – la conscience la plus aiguë». On ne saurait en disconvenir.
Invité, en 1964, à se joindre à l’équipe professorale de l’Ecole des Beaux-Arts de Casablanca, Mohamed Melehi ne se contentait pas de répandre ses lumières en contrepartie d’émoluments, chiches par ailleurs, il dépensait son temps précieux en réflexion sur un enseignement artistique et fécond. A l’époque, la contestation artistique, entamée par Gharbaoui et Cherkaoui, s’était mise en sourdine. Un establishment intouchable occupait le terrain. L’œil blasé naviguait en sentiers battus. Mais quelques électrons libres déboulèrent sur la scène, brandissant l’étendard «Pro Arte». Ils croisèrent le fer avec le service des Beaux-Arts, ce poussiéreux legs du colonialisme, qui privilégiait l’art naïf, le folklorisme et l’académisme. Dans cette croisade, Mohamed Melehi fit preuve de bravoure. Ce fut en grande partie grâce à son ardeur au combat que le service honni finit par s’affaisser lamentablement.
Tandis que ses compagnons d’armes s’endormirent alors sur leurs lauriers, Melehi se constitua en vigile veillant au grain. La peinture avait besoin de sang neuf, il se fit un devoir de débusquer des talents prometteurs pour les mettre en vive lumière, devenant de la sorte le démiurge providentiel de plusieurs fins pinceaux qui ont aujourd’hui palette sur rue. La peinture n’était pas intégrée à l’espace urbain ? Melehi allait en faire une cause à plaider. Ce dont il s’acquitta, alors qu’il était conseiller municipal de la ville d’Asilah, avec une ferveur telle qu’il obtint gain de cause. En mars 1978, onze peintres exécutèrent des fresques murales. L’expérience est renouvelée à chaque édition du moussem culturel d’Asilah, est tentée, avec un bonheur inégal, dans d’autres cités.

Il est de tous les combats pour la cause de l’art
Après une décennie lumineuse, l’étoile de la peinture avait commencé à pâlir. Melehi, nommé à la tête de la direction des arts, en 1985, mit un point d’honneur à lui faire reprendre des couleurs, de sorte qu’elle se remit à briller, avec encore plus d’intensité au Maroc et à l’étranger. Aujourd’hui à la tête de l’Association marocaine des arts plastiques, il poursuit le combat sur un autre front, celui du mieux-être des artistes.
De jouet passif entre les mains de la fatalité, Melehi est devenu acteur de sa vie ; d’enfant condamné au mutisme, il s’est mué en porte-voix de ses pairs ; de jeune bon à rien, il s’est transformé en artiste majeur. Ce revirement du destin, le futur peintre de l’onde ne l’avait pas lu sur l’écume des vaguelettes, tant son regard était troublé par le désir. Ce désir d’enfant parcourt toute l’œuvre de Melehi, car, si ce peintre a vaincu son enfance, il n’en est jamais sorti.