Mahi Binebine, l’expo à  ne pas rater

Jusqu’au 30 novembre, Mahi Binebine fait l’objet d’une exposition à  la galerie
Bab Rouah, à  Rabat. Courez-y ! Auparavant, feuilletez un de ses romans. Car c’est
également
un écrivain, dont les textes comme les toiles sont des odes à  la douleur infinie.
Parcours de ce personnage aussi secret que talentueux…

Vendredi 19 octobre, c’était la fête à  Mahi : un florilège de ses Å“uvres picturales abrité par la prestigieuse galerie Bab Rouah et la présentation d’un beau-livre qui reconstitue son impressionnant itinéraire artistique. Tout au long de la soirée, le peintre était assiégé par ses admirateurs et ses pairs. Ils étaient venus en nombre. A leurs témoignages d’estime, il répliquait par ce rire sonore qui lui est caractéristique. Cette réaction paraà®t à  première vue indue ; c’est sa manière à  lui de manifester sa viscérale pudeur. Laquelle déconcerte les amateurs de confessions croustillantes. Les contorsions du «je» ne sont pas son jeu favori, les épanchements le révulsent. Dès qu’on l’aiguille sur le chapitre de sa vie, il se braque et, courtoisement, prend congé du curieux. Sinon, le personnage est de commerce agréable. Volontiers disert, il pratique avec méthode l’humour, dont on dit qu’il est la politesse des désespérés.

Cancre surdoué, la réussite scolaire s’attachait à  ses pas
Comme l’écolier du poète Prévert, le fils de l’érudit Binebine passe, en classe, le plus clair de son temps à  contempler, à  travers la fenêtre, l’oiseau, dont il envie la liberté. Se retrouver enfermé le met dans un triste état. Aussi, guette-t-il impatiemment la cloche de la délivrance. Dès que celle-ci retentit, il s’empresse de rentrer chez lui, en empruntant le chemin des écoliers, à  travers les ruelles et venelles de la médina de Marrakech o๠il fait bon vagabonder. Il donnerait tout l’or qu’il ne possède pas pour se faire renvoyer de l’école, et ainsi pouvoir flâner à  loisir. Espoir déçu. Cancre par conviction, la réussite scolaire s’attache à  ses pas. Faisant contre mauvaise fortune bon cÅ“ur, il s’accommode de sa veine importune et poursuit, sans conviction, ses études.

A l’âge de quinze ans, Mahi se découvre des affinités avec la guitare. Il en gratte comme un fou, décide qu’il en deviendra virtuose, puis constitue une bande musicale. Mais maman ne l’entend pas de cette oreille. Vite fait, elle expédie l’ex-futur Jimmy Hendrix à  l’internat du lycée Moulay Youssef, à  Rabat. Loin de sa médina chérie, Mahi se sent perdu. Il s’ennuie tel un rat mort, tente plusieurs remèdes à  sa mélancolie, sans parvenir à  la vaincre. A chaque chose malheur étant bon, il trouve un efficient dérivatif à  son état dans ces études qui, naguère, lui déplaisaient tant. Mieux, il s’aperçoit que lui, l’écervelé et heureux de l’être, possède la bosse des mathématiques. Du coup, il s’éprend des nombres et des formules, qui le lui rendent bien puisqu’il obtient son Bac haut la main.

Des mathématiques, il a été détourné vers la peinture et vers l’écriture par l’écrivain Augustin Gomez-Arcos
A Paris, o๠il a débarqué pour approfondir sa connaissance des mathématiques, Mahi ne trouve pas le temps long. Il faut dire qu’il le meuble abondamment. Outre des études menées au pas de charge, il occupe ses loisirs à  dessiner et à  noircir des pages. Mais comme il prend son rêve de devenir musicien au sérieux, c’est à  la musique qu’il consacre l’essentiel de ses moments perdus. Une rencontre va infléchir le cours de sa destinée. Celle de l’écrivain espagnol Augustin Gomez-Arcos, qui décèle chez son matheux ami un talent prometteur à  la fois pour la peinture et pour l’écriture. Et voilà  Mahi lancé, sous le regard de son brillant mentor, sur des chemins insoupçonnés.

Binebine est entré en littérature comme on entre en religion. Avec un zèle ardent et une foi fervente. Il démontrera qu’il a le feu sacré. Le sommeil de l’esclave (Stock, 1992), Les funérailles du lait (Stock, 1994), l’Ombre du poète (Stock, 1997), Cannibales (Fayard, 1999), Pollens (Fayard, 2001) ou Terre d’ombre brûlée (Fayard, 2003) sont écrits au fil de la plume. Ce sont des jets fiévreux, imperceptiblement autobiographiques, au plus près des êtres et des choses, comme libérés des pesanteurs démonstratives. Les personnages mis en scène ont un relief certain : Dada, l’esclave affranchie, toujours emmurée dans son ancienne servitude ; Mamaya, la mère pleurant son fils disparu ; le Pacha El Glaoui, le satrape de Marrakech ; Seigneur Moussa, saigneur de Ketama ; Jilali Gharbaoui, le peintre fauché trouvé mort sur un banc au Champ-de-MarsÂ… Tous les romans de Mahi empoignent leur époque à  bras-le-corps, nous parlent du monde o๠nous vivons, véhiculent une morale désespérée, insurgée, tourmentée. C’est ce qui fait leur force et leur indéniable succès.

L’Å“uvre picturale de Mahi n’a rien à  envier à  son Å“uvre romanesque. Preuve en est : elle est constamment sollicitée par les galeries majeures européennes et américaines, et même «muséifiée» en ce haut-lieu de l’art qu’est le Guggenheim Museum de New York. La palette «binebinienne» est incomparable. Il faut s’y immerger pour s’inonder de son éclat. La couleur rouge, captée par l’artiste lors de ses fugues enfantines, y prédomine, sans éclabousser les autres. En effet, le rouge obstinément intense avec un bleu singulier, celui dont sont sertis les jardins Majorelle, mais aussi avec une tache de jaune ou des soupçons de blanc. «La couleur ne cesse de venir sous la main de l’artiste, décrit la critique d’art Nicole de Pontcharra. Elle afflue, s’affine, perd son agressivité, se patine parfois, la texture grattée, polie, prend l’apparence de vieilles murailles, peaux défuntes, doucement dorées par le souvenir.»

Ebloui par ce continent chromatique, on risque de s’y attarder et de perdre de vue l’essentiel. Un tas de choses se diluent dans l’espace coloré, qui laisse flotter des formes indéterminées, semblables à  des têtes, des masques, des scalps. Corps anonymes, ombres désincarnées, silhouettes soumises. Sur certaines toiles se détachent des masques ricanants, pourvus de barreaux en guise de dents. Sur d’autres surgissent des visages mutiques, sans yeux ni bouche. Des visages dont toute figure humaine est ôtée, dont toute marque identitaire est effacée. La négation de l’homme passe par celle de son visage, c’est ce qui le tire hors de l’univers humain, ce par quoi «se justifie» la contrainte le soumettant aux humiliations, aux sévices, à  la servitude fatale. Le bourreau veut imposer sa domination à  un peuple de «sans-visage». A l’opposé de cette négation barbare, l’amour conduit au ravissement par le visage de l’autre, à  une relation o๠le corps désirant tout entier et le visage se confondent. Chez Binebine, point de visages dans leur plénitude, rien que des visages défigurés par la haine ou dépouillés de leur aspect humain.

Le séjour de son frère Aziz à  Tazmamart obsède sa peinture
Les toiles de Binebine sont tissées de telle sorte qu’on peut imaginer une infinité de scènes. La sujétion de l’enfant, les tortures endurées dans les prisons, les affres de la censure, ou la pire image d’éthnicide. Comme on peut y entrevoir (voir la série des masques) la métaphore d’une Afrique, hier mise sous la coupe des colons, aujourd’hui meurtrie par la tyrannie. Toujours est-il que cette Å“uvre ancre une vision sombre et vigilante de l’humaine condition. En rameutant des spectres accusateurs, en faisant émerger des ténèbres des ombres endolories, le peintre dénonce les blessures infligées par les tortionnaires et les oppresseurs à  leurs semblables. En cela, son Å“uvre est un cri de révolte, un appel pour que l’humain échappe enfin aux fantasmes du mal, à  cette part d’ombre et d’animalité qui lui vient de la nuit des temps.

L’Å“uvre littéraire et picturale de Mahi Binebine serait-elle d’une veine moins noire si son frère Aziz n’avait pas été embastillé à  Tazmamart ? Sûrement. Il n’y a aucun doute que ce séjour dans les geôles a engendré, chez Mahi, une fêlure, qui irrigue ses romans et ses tableaux. Depuis belle lurette, Aziz est sorti de prison, tandis que Mahi y reste enfermé à  jamais. Pour notre bonheur, soit dit sans cynisme. Seuls les élus de toute éternité ont le privilège de la souffrance, et en tirent des gouttes de lumière.

Une fois éteints les feux de la rampe, ce vendredi 19 octobre-là , Mahi Binebine s’isole dans un coin, probablement pour méditer sur on ne sait quoi. Son visage fermé s’éclaire quand une de ses connaissances l’aborde. «Tu viendras me voir dimanche à  Marrakech, je te préparerai des chhiouate et il y aura des chikhate», lui promet-il. Mahi est ainsi, joyeux drille, viveur effréné mais aussi tourmenté insondable et profondément blessé.