Le technicien agricole qui fait de l’ombre à  Goodyear

A dix-sept ans, il est exclu du collège pour avoir manqué de respect à  un de ses professeurs.
Deux ans après, il intègre l’Agriculture en tant que technicien.
En 1986, il crée son entreprise par crainte de perdre son emploi chez
Goodyear.
Partie avec 4 employés, sa société emploie aujourd’hui
282 personnes et revendique 16 % du marché domestique des pneumatiques.

Une rencontre avec Khalid Moumni, directeur général de Pneu Amine, est un événement, tant l’homme est haut en couleur, jovial, généreux en confidences. D’autorité, il vous prend sous son aile protectrice et vous raconte sa vie de manière si prenante que vous éprouvez pour lui immédiatement un sentiment de sympathie. On a du mal à le cataloguer comme le commercial-né qu’il est pourtant. Et s’il avoue d’emblée se reconnaître dans la peau d’un vendeur d’élite, il ne se veut surtout pas un bonimenteur capable de «fourguer» n’importe quoi à n’importe qui. «Je dois croire à ce que je vends pour le mettre en valeur. J’ai appris très tôt qu’il fallait croire en ce qu’on fait et faire ce qu’on croit».

Joyeux drille, Khalid Moumni ? Oui, sûrement, mais la vie, dit-il, n’apas été pour lui un long fleuve tranquille. Cet entrepreneur, quis’est découvert des capacités d’adaptation surprenantessur le tard, a commencé sa vie par un grand raté. C’est que,très tôt, et alors qu’il est sur le point de décrocherson brevet au collège mixte de Fès – la ville où il estné, en 1951-, il va être expulsé à l’âge de dix-septans pour avoir manqué de respect à un professeur. Cet événementdouloureux le poursuivra longtemps, notamment à cause de la colèrede sa mère, qui mettra du temps à lui pardonner. Cette périodede «rupture sentimentale», il l’a durement vécue car,explique-t-il, «dans toutes les grandes décisions de ma vie, sabénédiction a été un préalable».

Pour se racheter, il s’inscrit à l’Ecole d’agricultureoù il s’appliquera tant et si bien qu’il sera parmi les troispremiers lauréats durant les deux années de formation du cursus.Il intègre ensuite le ministère de tutelle, à l’échelle10. Il a alors dix-neuf ans. Il se rappelle avec amusement son premier salaire: 720 DH, dont il donnait 100 DH à sa maman. Tout comme il se souvientde la première voiture qu’il achètera, en 1973.

Il découvre le monde du pneumatique dans une société dedistribution de matériels agricoles
En 1974, son oncle maternel, qui a remarqué ses capacités de persuasionet ses talents de blagueur, lui propose un poste de commercial dans la concessionde matériels agricoles qu’il dirige. Son salaire est multiplié pardeux, en plus du logement offert par son employeur qui prend à son compteles charges annexes. C’est dans cette entreprise qu’il fera sa premièrerencontre avec les pneumatiques, de manière accidentelle : les pneus dulot de matériels qu’il vend sont défectueux. Il s’enprend alors au constructeur qui accepte de les remplacer pour tout le parc concerné.Mais ce n’est qu’en 1978 qu’il entrera dans le monde du pneumatiquepour ne plus en sortir, en acceptant un poste de commercial chez Goodyear. Auparavant,il lui a fallu obtenir l’aval de sa mère, qui ne voulait pas levoir quitter son oncle, qui lui avait proposé le premier poste valablede sa carrière de vendeur. Contre toute attente, et pour la premièrefois, celle-ci lui pardonne ses erreurs de jeunesse et prononce la phrase quile fait encore pleurer : «Aujourd’hui, mon fils, je te fais confiance!».

Il s’abstient d’acheter un appartement et hypothèque la villade ses parents pour fonder sa société
Si l’idée de créer son entreprise lui avait trotté dansla tête de manière irrégulière, elle ne se réalisaque bien plus tard. Et c’est à la peur de perdre son emploi qu’ildoit le passage à l’acte. Il franchira le pas en 1985. Logiquement,il opte pour la distribution des pneumatiques.

Alors qu’il avait épargné 100 000 DH et que sa femme le poussait à acquérirun appartement, il va commencer par chercher un local. Il renonce à lefaire à Casablanca en raison des prix et se rabat sur Meknès, où ilopte pour un pas de porte dans un magasin qui ne paie pas de mine et qui, serappelle-t-il, était situé dans une rue peu fréquentée.Il hypothèque la villa de ses parents pour garantir le stock de marchandisesd’un million de DH que lui fournit son ex-employeur, Goodyear. Fin 1986,année de démarrage de son activité, il frôle déjà unchiffre d’affaires de 10 MDH. L’année suivante, il ouvre ledeuxième magasin d’une chaîne qu’il bâtit en réinvestissantcontinuellement ses bénéfices. Il installe de nouveaux points devente à Khemisset, Sidi Kacem, Larache, Fès, Tiflet…

Après avoir constitué une réseau de distribution dense,il commence à ressentir les limites du système d’approvisionnementde son fournisseur. C’est alors que lui vient l’idée d’importerses premiers conteneurs de pneumatiques. On est en 1990.

Mais le tournant dans sa trajectoire sera assurément sa rencontre avecdes partenaires tunisiens, en 1992. Elle se fera par le plus grand des hasards,alors qu’il avait fait le voyage pour assister à un match de foot.En dépit d’une concurrence exacerbée par l’existenceau Maroc de deux marques mondiales produites localement (General Tire et Goodyear),par les importations d’autres marques non moins célèbres(Michelin, Firestone, Bridgestone…) et par la contrebande, il décidede tenter le coup et importe des pneus sous la marque Amine, inconnue au bataillon,mais avec un atout majeur : un produit moins cher dans un pays où le coûtdu pneumatique reste relativement élevé. Pour installer l’imagede la société, il la rebaptise «Pneu Amine». Vingtans après avoir démarré dans le pneu, Khalid Moumni a réalisé unexploit. La société créée en 1986, avec 4 personnes,compte aujourd’hui un effectif de 282 employés. En 2005, elle aenregistré un chiffre d’affaires (hors taxes) de 243 MDH et ellerevendique 16 % du marché global national. Bien sûr, la vie de cetteentreprise n’a pas été toujours rose : à une époque,elle a même dû son salut à la solidarité du personnel.Mais cela semble bel et bien oublié !.