Le retour sur scène du roi de la tchatche

Après avoir explosé au cinéma, Jamel Debbouze retrouve la
scène, dont il fut absent pendant quatre ans. Il compte s’y vouer
désormais, tout en se consacrant à la cause des enfants abandonnés.
Retour sur un parcours atypique.

Savez-vous quel est l’acteur le mieux payé en France, en 2003 ? Inutile de vous le donner en mille puisque le magazine Marianne a vendu la mèche. Il s’agit, bien sûr, de Jamel Debbouze.
Avec ses 2,1 millions d’euros (environ 23 MDH) de revenus annuels, l’enfant des cités coiffe au poteau l’immense Depardieu (2 millions d’euros), distance les favoris Jean Reno et Christan Clavier (respectivement 1,7 millions d’euros et 1,6 millions d’euros), et laisse à la traîne l’académique Catherine Deneuve (1,1 millions d’euros). A la différence d’un illustre chansonnier qui, prétendait-il, était parti de zéro pour arriver à rien, Jamel peut s’enorgueillir d’être parti de rien pour parvenir à plusieurs zéros. Un conte de fées.
A une distance respectueuse de Paris se tient la tristounette Trappes. Trente mille âmes, soixante-sept ethnies, une maison des jeunes adossée au commissariat (les gamins la prenaient pour une prison) et une sale réputation de cité-dortoir du Far- West parisien. C’est là que grandit Jamel, au sein d’une famille aussi nombreuse qu’impécunieuse. Avec son salaire chiche de rentreur de trains d’atterrissage pour Royal Air Maroc, le père peine à subvenir aux besoins de ses cinq enfants. Les jours fastes, ceux-ci sont gavés de Mutella (une sous-marque) et de gâteaux secs, trop secs, que la grand-mère a pour mission d’attendrir auparavant. La plupart du temps, ils claquent du bec, sous le regard compatissant d’un huissier devenu tellement familier que Jamel le considère comme son tonton.
Que faire lorsqu’on se trouve dans les mauvaises grâces de Dame Fortune, qu’on est crânement incompatible avec le moule enseignant, qu’on mesure à peine 1 m 60, qu’on possède un nez en trompette, qu’on traîne une dégaine bédéesque et qu’on est privé de l’usage d’un bras, à l’âge de treize ans, par la faute d’un RER trop pressé ? Jamel choisit de faire le pitre. Amuser la galerie à coups de facéties, de farces, de tours et de drôleries, voilà à quoi il occupe le plus clair de son temps. Pour se venger des avanies de la vie, tromper la faim, s’attirer la sympathie des fiers-à-bras. Mais vite, le cabot se prend au jeu. Il compte récolter les dividendes de son talent. Il lui faut un tremplin, un homme le lui offrira sur un plateau, fortuitement.

Papy lui met le pied à l’étrier
Depuis des lustres, dans cette banlieue peu grisante, Alain Degois, alias Papy, anime des ateliers d’improvisation théâtrale. La technique, venue du Québec, tient du match de hockey: deux équipes de comédiens composées de six joueurs (trois garçons, trois filles) s’affrontent sur une «patinoire», un espace scénique circulaire délimité par des panneaux de bois. Chemise rayée noir et blanc, l’arbitre donne le thème, du genre «le Petit chaperon rouge s’est trompé de chemin», et les contraintes. En trois minutes, les candidats doivent broder sur le thème, à la manière d’un illustre dramaturge. Avec un culot stupéfiant, Jamel Debbouze entre en lice. Coup d’essai, coup de maître. Il remporte, haut la main, le championnat de France d’improvisation théâtrale. Il a quatorze ans.
Le but n’est pas de former des professionnels du théâtre, mais de donner du bonheur. Jamel ne peut se contenter de cette chère, si délicate soit-elle. Décidé à mettre le feu aux planches plutôt qu’aux bagnoles, il fait le siège de son Pygmalion, afin qu’il lui mette le pied à l’étrier. Devant la fougue de cet olibrius déjà affamé de gloire et d’égards, Alain Degois s’exécute. Quand on évoque Papy en sa présence, le roi de la tchatche en oublie de faire le numéro : «Je ne suis pas madame Soleil, mais sans Papy je ne sais pas où je serais aujourd’hui. Quand j’ai abandonné mes études, c’est lui qui m’a refilé la patate. Il m’a dit que je n’étais pas qu’un sale arabe. Il m’a poussé sous les projecteurs».
Du jour au lendemain, Jamel se retrouve écumant le Caveau de la Bolée, le théâtre de la Mainate, le Déclic Théâtre, et une kyrielle de scènes ouvertes, où il séduit, captive, magnétise par sa faculté à parler «caillera» («racaille», en verlan), plus vite que son ombre, son humour du presque rien, et l’absurde des situations dont se nourrissent ses textes. Jean-François Bizot, patron de Radio Nova, n’est pas le moins subjugué. Il l’embauche à prix d’or et ne s’en mord pas les doigts. Jamel n’est pas simplement le beur de service, il se révèle un véritable humoriste dont les chroniques speedées vissent l’auditeur à son fauteuil. Parallèlement, il se produit dans l’émission Atlas, le magazine des Marocains dans le monde, diffusée sur la chaîne câblée Paris Première. Ses sketches font merveille. Mais ce personnage, sans cesse en représentation, ne peut s’accommoder d’une caméra pour seul public. Alors il délaisse les cathodes et renoue avec les planches.

Canal Plus le propulse au firmament
Les chansonniers de papa étaient en disgrâce, les imitateurs façon Sébastien ne se portaient pas mieux, les niaiseries télévisuelles de Vincent Lagaf’ agaçaient, le remake du «Petit théâtre de Bouvard» se révélait consternant de bêtise, Coluche, Le Luron ou Desproges qui avaient, en leur temps, révolutionné le rire, étaient morts. La tendance, pour le petit écran, était aux «produits d’appel» qui cassent l’image du comique traditionnel. Canal Plus l’avait très bien saisi. Il lui fallait dénicher l’oiseau rare. Jamel Debbouze était tout indiqué. C’est ainsi que l’olibrius devint, en 1997, le petit allumé de la chaîne cryptée. En clair, elle y trouva son compte : une caution morale, un pôle d’attraction pour l’énorme marché que représentait la jeunesse et un feeling qui mélangeait le gros rire «popu» et les finesses de la culture de l’immigration. Pendant trois ans, dans l’émission Nulle part ailleurs, Jamel fit brillamment son cinéma, donnant toute la mesure de son talent, nourri de l’exemple d’Eddy Murphy, du showman américain Jerry Seinfield et de Coluche, auquel on le compare volontiers.
C’est le début de la gloire. Demandé de partout, Jamel fait son one-man-show à la Cigale, déborde de gouaille facétieuse dans la série H, diffusée sur Canal+ France et Canal+Belgique, se retrouve à l’affiche de Le ciel, les oiseaux… et ta mère !, de Djamel Bensalah, qu’il dope par sa présence (1,2 million d’entrées en France). Son humour sur la société de consommation, sa dérision des ego surdimensionnés et sa caricature des banlieues ravissent. Son côté tête brûlée fascine. En pleine cérémonie des Césars, le petit prince de Trappes se love entre les seins de la sculpturale Adriana Karembeu. Présenté à madame la ministre de la Culture, il ne s’empêchera pas de lui demander si le clown Zapata lui a cédé son costume pour la soirée. Commis par le commun, ces actes seraient considérés comme impudents ; venant du bouffon impertinent, ils sont entendus comme un hommage. C’est ce qu’on appelle le charisme.

Il y a du Coluche dans Jamel
Evitant l’écueil où sombra le chanteur M.C. Solar qui, de poète des banlieues, se retrouva catalogué gentil troubadour des beaux quartiers, Jamel mit un terme à sa chronique quotidienne sur Nulle part ailleurs. La chaîne ne lui en tint pas rigueur. Mieux: à l’occasion du passage au nouveau millénaire, elle lui accorda carte blanche pour animer la soirée du réveillon. Il en profita pour recevoir le gratin du monde du spectacle. Elie Semoun, Dieudonné, Alain Chabat et de nombreux potes étaient là. Une consécration, et aussi une embellie furtive dans une année où de nombreux nuages s’amoncelèrent autour de la statue qu’on lui avait érigée. On s’amusait de son goût prononcé pour les belles femmes, on enviait sa faculté de jeter l’argent par la fenêtre, on comprenait qu’il brulât sa vie par les deux bouts, on lui pardonnait moins sa manie de rouler à tombeau ouvert dans sa rutilante Ferrari, mais on ne pouvait tolérer l’intolérable. Telle cette agression commise contre un jeune sur un plateau, en décembre 1999, sous couvert qu’il aurait lancé une réflexion irrévérencieuse. Ce fut l’amorce du roman noir de l’icône adulée. Le conte de fées vira au cauchemar. En janvier 2000, près de Bercy, une rixe l’opposa à des policiers. On n’en sut jamais le fin mot, tant les versions étaient contradictoires. Toujours est-il que Jamel se retrouva à l’hôpital Saint-Antoine. De cette ténébreuse affaire, la presse fit ses choux gras, tirant à vue sur ce surdoué du rire qu’elle avait naguère encensé pour être sorti de la banlieue grâce à son seul talent. Elle redoubla d’ardeur corrosive quand le gorille attitré de Jamel fut assassiné. Et pour cause, Boualam Talata, tel est son nom, était un caïd des machines à sous dans la région de Dreux. Pourquoi Jamel Debbouze avait-il besoin d’un garde du corps ? Pour se protéger, se défendit-il, contre les mille sollicitations dont il était assidûment l’objet. Soit. Mais alors, qu’est-ce qui l’a poussé à enrôler un truand dans sa garde rapprochée ? Mystère. «Je dois faire gaffe, disait-il à Papy. Le showbiz, c’est un monde de requins».
La mauvaise passe ne dura pas. Heureusement. En 2001, la cassette vidéo Jamal en scène fit florès, 400 000 exemplaires s’arrachèrent. Mais sorti de son cauchemar, Jamel tissait un rêve : devenir encore plus grand. «Ma chronique sur Canal m’a fait naître, puis H m’a lancé. Mais c’est le cinéma qui me fera grandir».
En 1994, il avait composé le personnage principal du court métrage de Nabil Ayouch, Les pierres bleues du désert. En 1999, il incarna le rire de la cité, dans la virée tchatcheuse et fauchée du Ciel, les oiseaux… et ta mère. L’année d’après, il était l’épicier poète du film de Jeunet, Zonzon. Mais c’est dans Astérix et Obélix : mission Cléopâtre qu’il démontra toute l’étendue de son art insoupçonné de la comédie. Sous la baguette de son complice Alain Chabat, il éclaboussa de son talent les interprètes superstars, Christian Clavier et Depardieu, les confinant à une stupéfiante discrétion. En petit architecte angoissé, il se mua en clé de voûte du film. Silhouette bondissante ou écrasée, marmonnant et protestant, Jamel créa un personnage comique inédit, avec son débit à la mitraillette, ses bredouillements, ses dérapages verbaux et ses écarquillements enfantins. A la clé, l’équivalent de 8 millions de dirhams.
Aujourd’hui, le petit prince de Trappes se dépense comme quatre pour conjurer le cauchemar vécu. Il vient de tourner avec Spike Lee, il se lance dans la réalisation d’un premier film, un conte pour enfants inspiré de Blanche-Neige et les sept nains, et surtout il renoue avec la scène, dans un spectacle délirant, Jamel 100% Debbouze, qu’il donnera en janvier, respectivement au Casino de Paris, au Bataclan et à l’Olympia. Mais s’il a quitté Trappes pour un bel appartement à Paris et qu’il a déserté les scènes pouilleuses pour les temples du spectacle, il n’a jamais oublié d’où il sort. Il demeure attentif à la détresse.
Aussi met-il son argent, sa célébrité et son charisme au service de l’association marocaine, l’Heure joyeuse. «Mon action de soutien à cette association a débuté cet été avec une énorme fête à Marrakech. On m’a accusé de faire du people en invitant Puff Daddy. Mais trois cents Américains d’un seul coup au Maroc, c’est symbolique et ça rapporte gros. Cette fois, je lance un modèle de baskets, au profit de la même cause», déclarait-il récemment au magazine Téléstar (en date du 28 novembre 2003). Explication : Jamel Debbouze offre l’utilisation de son image à la marque Reebok et, en échange, sur chaque paire de tennis vendue en France, 15 euros iront directement à l’Heure joyeuse. N’est-ce pas là la signature d’un homme au grand cœur ?