L’ «homme des décollages» de Royal Air Maroc

A quarante ans, cet ingénieur issu d’une famille modeste est le directeur général d’Atlas Blue.
En trois ans, il a réussi le tour
de force de faire d’Air Sénégal international une compagnie rentable.
Une succession de hasards lui a permis de mettre en valeur ses talents. Le succès a été au
rendez-vous.

De son enfance, Zouhair Mohamed El Aoufir, né dans le quartier de Diour Jamaâ à Rabat, garde le souvenir de la joie de vivre. Il ne pouvait en être autrement car l’environnement d’un quartier populaire tient, tout à la fois, de la promiscuité et de l’ambiance bon enfant. Tout le monde parle à tout le monde avec familiarité et, dans une certaine mesure, avec tendresse. En un mot, pour la génération des chefs de famille de l’époque, proximité rimait souvent avec solidarité et les enfants étaient imprégnés de cette absence de séparation nette des espaces entre les familles.

Il respecte la volonté de son père qui voulait le voir devenir ingénieur
Zouhair Mohamed est un des quatre enfants du photographe Mohamed El Aoufir qui travaillait pour les journaux L’Opinion et El Alam. Cet autodidacte avait des rapports assez souples avec ses enfants. Mais sur la question des résultats scolaires, il était intraitable. Et, justement, Zouhair El Aoufir se souvient du «8» comme d’un chiffre fétiche. En effet, ce chiffre qui figurait sur son premier cahier en classe de CP (cours préparatoire) – il était classé 8e sur 40 élèves – inspira à son père un geste qui allait rester gravé dans sa mémoire. En effet, ce dernier était revenu le soir même avec une boîte de bonbons. Un déclic s’était alors produit et le jeune Zouhair comprit que, pour prétendre à une reconnaissance, il fallait s’investir sans compter dans ce que l’on faisait. Cela va se vérifier durant toute la trajectoire de Mohamed Zouhair El Aoufir, jeune homme féru de lecture et doué pour la musique dont il fit son violon d’Ingres.
Mais la vie n’est pas un long fleuve tranquille. Après un bac «sciences math», le jeune Zouhair trépigne d’envie d’aller continuer ses études en France. Son père, qui l’a toujours destiné à une carrière d’ingénieur, ne veut pas en entendre parler et va pratiquement l’obliger à déposer son dossier à l’Ecole Mohammédia des ingénieurs, en 1984, alors qu’il avait vingt ans. Sa passion pour la musique restera toutefois intacte car, en parallèle avec ses études supérieures, il montera un groupe de rock. Cela ne l’empêchera pas d’effectuer un brillant cursus en génie mécanique – et de découvrir que la décision de son père était loin d’être absurde. Entre-temps, celui-ci décède et cela ne fait que le focaliser sur des études qu’il mène si brillamment que la CTM lui propose un contrat avant même le verdict des examens. Il n’y restera pas longtemps. Six mois plus tard, il est recruté par la RAM où on lui a, dès le départ, signifié qu’on l’affecterait au service de l’entretien du parc de véhicules des services et non des avions dont il rêve pour mettre en pratique ses connaissances.
Le stage qu’il va effectuer avant de rejoindre son poste sera décisif car il va forcer le destin. En effet, il fait un rapport sur ce qu’il a constaté et propose des solutions d’amélioration et d’informatisation de certaines procédures. Son chef direct qui, par chance, ne cherche nullement à s’approprier le travail, le présente au boss de la direction technique de l’entretien. Ce dernier le reçoit et l’informe qu’il est revenu sur sa décision. Zouhair El Aoufir est effectivement affecté à l’entretien des avions. Il gravit les échelons et la RAM est si satisfaite de son travail qu’elle le choisit pour préparer un master en aéronautique.
Au bout de ses 18 mois à Toulouse, il va être orienté vers la gestion des hommes, tout en restant dans le domaine technique. Entre autres fonctions, il prend en charge le service «grands entretiens» que les avions subissent après des cycles de 6 ou 7 ans de service, selon le nombre d’heures de vol à leur actif.
L’année 2000 va être décisive car elle coïncide avec sa prise de fonction à la tête d’Air Sénégal international (ASI), dont la RAM a acquis 51% du capital. «D’abord, je voulais participer au premier concours interne pour un poste de direction organisé par la RAM. Mais ma femme pensait qu’un poste à l’étranger allait séparer la famille. Une heure avant la clôture du dépôt des candidatures, je déposai quand même mon dossier, révolté par la réponse de mon directeur qui avait “oublié” de me nominer pour une promotion».

Intraitable quand il s’agit de remplir sa mission
La suite est connue. Au bout de la troisième année seulement, la nouvelle entité, dont la direction lui a été confiée, a transporté 420 000 passagers contre 35 000 la première année. ASI a aussi réalisé un chiffre d’affaires de 100 millions de dollars (environ un milliard de DH) au lieu de 2 millions (environ 20 MDH) seulement pour le premier exercice.
Mohamed Zouhair El Aoufir explique que, parmi les choses qui ont assuré son succès à ce poste, il y a la logistique de la RAM mais aussi l’encouragement du gouvernement sénégalais. Il se souvient de cette phrase du président Abdoulaye Wade au démarrage de la nouvelle entité: «Si, demain, je devais voyager sur Air Sénégal, je commencerais, bien entendu, par payer mon billet». Le président sénégalais avait donné le ton.
Ces soutiens étaient importants. Mais Zouhair El Aoufir s’est montré intraitable quand il s’agissait de préserver les intérêts de la compagnie. Il a d’ailleurs vécu quelques croustillantes situations qu’il continue à entourer d’une sorte de secret défense. En voici cependant une: un jour, alors qu’un vol en était aux derniers préparatifs, un haut fonctionnaire fait téléphoner pour le retarder d’une demi-heure. Mis au courant, le patron d’Air Sénégal somme l’équipage de décoller à l’heure, estimant que la ponctualité est la moindre des civilités que la compagnie doit à ses passagers.
Le haut fonctionnaire appelle Mohamed Zouhair El Aoufir alors qu’il se dirige vers l’aéroport, pour lui signifier qu’il compte sur lui pour retarder le décollage. Réponse du patron d’Air Sénégal qui lui demande à quel endroit il se trouve : «Je vois que vous êtes dans l’axe de l’aéroport ! Levez donc les yeux vers le ciel, vous devez voir un avion qui prend son envol. Eh bien ! c’était le vôtre!».
Aujourd’hui, à quarantaine ans, Mohamed Zouhair El Aoufir est président du directoire d’Atlas-Blue et baptisé «l’homme des décollages». Comme quoi, on peut être commandant de bord sans forcément être pilote .
Zouhair Mohamed El Aoufir