Khaïr-Eddine ressuscite dans tout son génie

Méconnu, sinon inconnu du plus grand nombre durant sa vie, Mohamed Khaïr-Eddine
refait
aujourd’hui surface de la plus gratifiante des manières. Il a légué une Å“uvre
abondante,
rare, et de ce fait, complexe, à  l’image du personnage lui-même. Bref récit de
vie
d’un auteur unique dans la littérature marocaine.

Il n’était pas en odeur de sainteté auprès de ses pairs en écriture, dont il troublait le confort douillet ; les lecteurs ne s’arrachaient pas ses livres tant ceux-ci se révélaient inaccessibles pour le commun ; les consécrateurs légitimes ou autoproclamés ne tenaient pas en haute estime son Å“uvre. Mais, depuis sa mort, en 1995, tout le monde se découvrit une raison d’aimer Khaà¯r-Eddine, de l’aduler, d’entretenir sa légende ou le feu grégeois de son art incomparable. Les éditions Tarik ne cessent d’exhumer ses Å“uvres les plus difficiles (Une vie, un rêve, un peuple toujours errants ; Moi l’aigreÂ…), les Instituts français y vont, chaque année, de leur hommage rituel, la traduction en arabe de Légende et vie d’Agoun’chich vient juste de voir le jour, de même qu’un ouvrage, Les voix de Khaà¯r-Eddine, publié par Abdellah Baà¯da aux éditions Bouregreg, et, pour combler la mesure, Il était une fois un vieux couple figurera au programme du bachot à  partir de la rentré prochaine.

Enfance lisse, à  Tafraout, au sein d’une famille commerçante
Autant d’honneurs posthumes qui confortent la conviction qu’on n’est jamais très juste avec les monstres sacrés de leur vivant. Ils ont trop de gloire, trop d’argent, suppose-t-on, ils déplacent trop d’air. Et ils ont par-dessus tout trop de lecteurs, ce qui, pour la critique assise (les donneurs d’avis, de leçons, par opposition à  la critique debout, qui va voir ailleurs si les autres y sont), n’est jamais exempt de vulgarité. Ce n’est qu’une fois qu’ils ont lâché la rampe que les monstres sacrés trouvent grâce aux yeux de la corporation critique. Il y a douze ans, Mohamed Khaà¯r-Eddine s’est retiré d’un monde avec lequel il ne se sentait plus en affinité. Irréversiblement, cette fois-là . Car de morts, ce grand imprécateur en avait vécu de multiples.

A première vue, rien ne le prédisposait à  son destin tumultueux. Une enfance lisse, dans une ville banale, Tafraout, au sein d’une famille commerçante très ordinaire. Mais voilà , le père Khaà¯r-Eddine se sent à  l’étroit dans la cité des amandiers, alors il s’en va chercher fortune plus au nord. L’enfant, hypersensible, en perd le nord. Il passe le plus clair de son temps, au milieu d’un gynécée, à  ruminer la douleur provoquée par l’absence paternelle. Plus tard, son géniteur, dûment enrichi, renvoie sa Pénélope d’épouse. Un acte que son fils ne lui pardonnera jamais. Le sentiment d’abandon se transforme en une haine inextinguible. C’est sans doute de ce ressentiment intempestif qu’est née la vocation de Mohamed Khaà¯r-Eddine. «J’ai commencé à  écrire en classe de 5e année secondaire. Je publiais dans La Vigie marocaine, il y avait mêmes des professeurs qui m’y encourageaient, mais ma famille était contre. J’étais plutôt fort en sciences et en français, nul en arabe, sauf en poésie. J’ai même écrit des tragédies que mon père a vendues à  des marchands de cacahuètes qui en ont fait des cornets», confiait-il à  Zohra Mezgueldi, l’une de ses plus brillantes spécialistes.

La haine vouée au père fugueur va irriguer toute l’Å“uvre de Khaà¯r-Eddine
La figure parternelle honnie est centrale dans l’Å“uvre de Khaà¯r-Eddine, qu’elle irrigue en tant qu’incarnation de tous les autoritarismes contre lesquels l’auteur se rebelle avec une rage saisissante. Le moule enseignant en est une des formes. Aussi, l’élève doué dévisse-t-il du système scolaire pour mieux se glisser dans l’écriture. En 1960, la ville d’Agadir est engloutie par un cruel séisme. Le poète en herbe y séjourne pendant deux ans. De l’enquête auprès de la population sinistrée qu’il mène pour le compte de la Sécurité sociale, il envisage de faire un livre. Lequel ne paraà®tra que plusieurs années après, sous le titre Agadir. Mais il faut dire que son auteur, déjà  sensiblement secoué, a été ébranlée par le tremblement de terre au point d’en faire un symbole. On le retrouvera, à  Casablanca, répandant une parole poétique subversive, plaidant en faveur d’une poésie qui méprise les fondements et les normes convenus du genre. Poésie toute en sera le manifeste, Eaux vives, la fugace revue, l’expression. Très vie, Mohamed Khaà¯r-Eddine va renoncer à  la nouvelle-née pour s’enrôler sous l’étendard de Souffles.

Sa nature nomade ne pouvant saccommoder d’une quelconque fidélité, Khaà¯r-Eddine est attiré par les sirènes françaises. Il débarque, sans armes ni bagages, dans le Midi de la France, un matin de 1965. De petits boulots en piètres emplois, il ne parvient pas à  joindre les deux bouts et s’abà®me dans une détresse profonde. «J’ai un mauvais Å“il, je n’ai pas de logement, j’écris au prix de mille souffrances dans les cafés, c’est là  que je me terrorise», écrit-il à  Abdellatif Laâbi en 1966. Pour distraire sa malvie, il la traà®ne dans les estaminets, l’exorcise par force beuveries aussi élégantes que tonitruantes. Entre deux cuites, il écrit comme un forcené. Ses textes rageurs séduisent des revues prestigieuses telles Encres vives, Dialogues, Les Lettres nouvelles, Le Journal des poètes ou Les Temps modernes.

En 1967 paraà®t Agadir. Le roman déconcerte les lecteurs non avertis par son opacité ; il est peu lu. En revanche, les censeurs marocains, qui ont leurs lettres, faut-il le reconnaà®tre, l’apprécient à  sa juste valeur dénonciatrice. Il sera interdit au Maroc, et son auteur condamné à  l’exil. «Y-a-t-il des buildings ici ? Ce qu’il y a, c’est le silence et la résignation marquant jusqu’aux pierres», s’écrie le narrateur. Le sort fait à  son livre, s’il écÅ“ure Khaà¯r-Eddine, ne va pas paralyser son exaltation créatrice. Prolixe, il publie coup sur coup L’Enterrement (1967), Corps négatif et Histoire d’un Bon Dieu (1968), Soleil Arachnide (1969), Moi l’aigre (1970), Le Déterreur (1973), Le Maroc (1975), Une odeur de mantèque (1976), Une vie, un rêve, un peuple toujours errants (1978).
Sous des dehors d’écorché vif, Khaà¯r-Eddine cèle un cÅ“ur assoiffé d’amour. Malheureusement, il a beau butiner, il ne trouve pas fleur à  sa guise. Liaisons éphémères, amours sans lendemain et coups de foudre déçus semblent être son lot. Jusqu’à  ce qu’une certaine Annie entre dans sa vie. Il la courtise, s’en entiche, l’épouse, lui fait un enfant, Alexandre. Cela ne durera pas longtemps. Le couple va se déchirer scrupuleusement. A l’origine de ce désamour, les emportements de Khaà¯r-Eddine, ses fugues et ses frasques. Ce peu doué pour le bonheur sera éjecté comme un malpropre du domicile conjugal. Il en ressent une inapaisable souffrance, qu’il reportera sur le climat parisien.

Errant, il va du Midi français à  Paris, de Paris au Maroc, puis retour, jusqu’à  la fin
Malgré sa gloire naissante, Paris lui mène la vie dure. Inclémence exprimée dans Une vie, un rêve, un peuple, toujours errants : «Peut-être que les Hemingway bouffaient bien, baisaient bien, buvaient bien, et sortaient bien à  Paris, en leur temps, mais nous autres, voyons! Nous autres à  Paris nous crevons la dalle, nous sommes ratiboisés et insultés comme pas un!». Sur le dénuement, l’incroyable solitude et les stations prolongées de Khaà¯r-Eddine au Rosebud montparnassien, pendant lesquelles l’écrivain se livrait à  des imprécations, des élucubrations et autres manifestations délicates, beaucoup ont témoigné. Pourtant, ce personnage impulsif, entier, affranchi des conventions parvient à  gagner à  Paris l’estime des illustres Malraux, Sartre, Beauvoir, Césaire et Senghor. Tous l’encouragent, lui viennent en aide, lui ouvrent des portesÂ… qu’il se claque au nez, par dégoût de soi viscéral.

Khaà¯r-Eddine ayant l’errance chevillée à  l’âme, retourne au Maroc, sans crier gare, en 1980. Un recueil passionnant, Résurrection des fleurs sauvages (1981), va étrenner ses retrouvailles avec un pays qui le fascine autant qu’il le révulse. Ensuite, une ode à  la «sudité», Légende et vie d’Agoun’chich (1984). Puis, plus rien de transcendant, juste quelques articles parus dans les quotidiens et périodiques marocains. Là  o๠le culbuteur iconoclaste, chahuteur intempérant à  l’égard des coteries et pourfendeur infatigable des cercles bien-pendants, se fait remarquer, c’est dans les bistrots, o๠il s’acoquine, de préférence, avec les faillis de la vie. Fin 1989, coup de théâtre: il refait le chemin vers Paris, afin, annonce-t-il, d’y cultiver son attirance pour le théâtre.

La pièce promise, Les Cerbères, ne sera jamais montée. Un cancer l’habite. Il revient au Maroc pour l’apprivoiser. Il n’y réussira pas. En 1995, il meurt sans avoir réellement vécu. Le désespoir et la frustration ayant fait constamment ombrage à  sa vie. Aujourd’hui, il ressuscite dans tout son génie. Autant dire qu’il a survécu à  sa mort, ce qui est l’apanage des destins exceptionnels.