Juan Goytisolo, l’Espagnol qui a sauvé Jemaࢠel Fna

Du 10 au 12 septembre, au Palmeraie Golf Palace, la Fondation des trois cultures
a concocté un hommage appuyé à  l’écrivain Juan
Goytisolo. Geste mérité, car l’auteur de «Juan sans
terre» n’est pas seulement prolixe (plus de trente romans, traduits
dans 25 langues) mais aussi vigilant, étant de toutes les causes, dont
celle de la préservation de Jemaࢠel Fna.

Il est à  peine dix heures du matin. La place Jemaâ el Fna commence à  s’animer, mais déjà  son amoureux insatiable, Juan Goytisolo, est installé aux premières loges pour se repaà®tre de ses charmes. Dédaignant la terrasse panoramique du Café de France, qui l’incommode par la horde de touristes envers lesquels il affiche un mépris souverain, il choisit celle de plain-pied, fréquentée par les modestes habitants du quartier. Ceux-ci ne manquent pas de saluer «Si Juan», certains avec déférence, d’autres avec familiarité, au point de s’inviter à  sa table. L’écrivain ne semble pas s’en formaliser. Manifestement, il goûte la compagnie de ces «gens de peu», si expansifs, si exubérants, si attachants. Au fond, l’exacte antithèse de leur hôte, un bloc monolithique, taiseux et cassant. L’Å“il rivé sur la place, l’esprit absorbé dans ses pensées, Juan Goytisolo feint de prêter une oreille complaisante aux bavardages de ses «invités». Peu d’entre eux savent qu’il est écrivain, rares sont ceux qui ont lu un seul de ses livres, mais tous paraissent fascinés par ce curieux étranger, qui leur parle dans leur langue, se soucie de leurs problèmes, et fuit comme la peste les rupins, les intellos et les notables. «Si Juan est des nôtres, témoigne Hamid, chômeur par nécessité et par conviction, il est plus marrakchi que les Marrakchis». Le bagout en moins, car Juan Goytisolo a le verbe chiche et surtout craintif. Dès que l’on s’avise de percer son intime, il se braque, sans doute par volonté de ne pas exposer au grand jour ses multiples fêlures. Celles-ci remontent à  loin.

Républicaine fervente, la famille de Juan Goytisolo est impitoyablement traquée par les sbires de Franco. Elle quitte alors Barcelone pour se réfugier dans un bled perdu. Mais un jour, la mère de Juan descend à  Barcelone pour faire ses emplettes. Elle est surprise par un bombardement franquiste. Elle y trouve la mort. De cette perte, l’enfant de huit ans est inconsolable. De là  naà®t son ressentiment contre le régime franquiste, qui le lui a bien rendu, puisque aucun de ses livres n’a été publié en Espagne du vivant du Caudillo, à  l’exception de ses deux premiers romans: Jeux de mains et Deuil au paradis. Avec son père et ses frères, Juan retourne à  Barcelone. Là , il est confié aux Jésuites qui l’éduquent sévèrement en usant d’arguments frappants. L’enfant vomit la bigoterie ambiante, et s’en distrait, dans le secret, par l’écriture. De 8 à  11 ans, il a déjà , à  son compteur, une quarantaine de nouvelles conservées, bien entendu, sous le boisseau.

Il a huit ans lorsque sa mère est tuée dans un bombardement franquiste
Bac en poche, il pense tenir son destin en main, mais son père, fouettard, pieux et coincé, le force à  s’inscrire en droit. Juan s’y plie, la mort dans l’âme. Deux ans après, il secoue ses fers, déserte la fac et tombe dans les bras de sa dulcinée: la littérature. En 1954, paraà®t son premier roman, Jeux de mains. Il est salué par les détracteurs de Franco, voué aux gémonies par les franquistes, qui y reniflent une odeur de rébellion. Le troisième roman, Fiestas, ne parvient pas à  tromper la vigilance des censeurs. Il est carrément interdit et son auteur sommé de s’expatrier.

De ses années de proximité avec les immigrés dans le Sentier, il a gardé le sens de la fraternité
Juan Goytisolo a vingt-cinq ans, beaucoup d’amertume et des comptes à  régler avec la dictature franquiste. Incorrigible, tenace, le cÅ“ur en marmelade qu’il récolte comme il peut, il pose son pauvre baluchon à  Paris. Plus précisément au quartier du Sentier. Lui, le fils de bourgeois promis à  un avenir précautionneux, va manger de la vache enragée. En compensation, il s’enrichira d’une valeur inestimable: la tolérance. A l’époque, le Sentier est fortement métissé. Tous les damnés de la terre en quête d’un eldorado y affluent. Peu à  peu, ils deviennent la terre de ce Juan sans terre, comme il ressort de son roman, Paysages après la bataille. En dix chapitres comme autant de madeleines espérées, Goytisolo arpente ces années passées parmi les commerçants juifs, les immigrés espagnols, portugais, turcs, afghans, pakistanais, arabes et berbères, «ces terrés qui manient énergiquement la pelle et la pioche». C’est sans doute de cette longue et empathique proximité avec les immigrés de tous les horizons qu’a émergé ce souci de l’autre, cette pulsion solidaire et ce sens de la fraternité inhérents à  la personne Juan Goytisolo.

Alger, Gaza, Sarajevo…, il est de tous les combats
Les trois premiers romans de Goytisolo vont être traduits chez Gallimard, grâce à  l’intercession de Monique Langue, devenue entre-temps son épouse et égérie. L’exilé volontaire voit enfin le bout du tunnel. Il est admiré, consacré, grassement payé. Sa rage contre le franquisme ne s’émousse pas pour autant, il continue à  le honnir avec verve et éclat. En même temps qu’il fourbit ses armes contre les jougs que les humains subissent. Sur ce la guerre d’Algérie éclate. Sans barguigner, Goytisolo se met du côté du FLN. Il en soutient la cause dans la presse française de gauche, et va jusqu’à  abriter des armes, des valeurs et de l’argent des «indépendantistes» chez lui, malgré les risques encourus. Une fois l’Algérie libérée, Goytisolo s’engage sur tous les fronts, toujours sous la bannière des victimes. La Palestine occupée retient son attention. Il se déplace à  Gaza, rencontre des Palestiniens, prend la mesure de leur détresse, et adresse plusieurs réquisitoires contre Israà«l qui seront publiés dans le journal El Pais. Et pour mieux incriminer l’envahisseur, il troque la plume contre l’image, et tisse un film incendiaire intitulé Intifada. En 1993, Sarajevo est étranglée, les Bosniaques souffrent, Goytisolo compatit d’abord, s’insurge ensuite. Il compare la ville à  une Jérusalem martyrisée et en prend le chemin. En résultent plusieurs témoignages, sous forme de film pour Arte, de reportage, Sarajevo, 40e mois du siège, publié dans El Pais, puis d’un livre, Etat de siège.

Fasciné par la civilisation arabe, il en a appris la langue et lu le Coran
De par son ascendance, Juan Goytisolo est à  la fois basque, catalan et andalou. En visitant l’Andalousie de ses racines, il se découvre des affinités avec la civilisation arabo-musulmane, et s’en trouve fasciné. Dès lors, il apprend la langue arabe, et le Coran, fréquente les penseurs et auteurs arabes emblématiques, et se met à  parcourir les pays arabes et musulmans. De cet amour éclosent deux joyaux, Les chroniques sarrasines, qui étudie les relations entre les cultures arabe et espagnole, et Barzakh, traité sur le mysticisme musulman. Sans oublier Makbara, qui lui est inspiré par la ville de Marrakech. La cité almohade est l’ultime étape de Juan Goytisolo dans sa flânerie à  travers le Maroc. Ni Tanger, pourtant terre d’élection des écrivains occidentaux, ni Rabat ou Fès, cités gorgées de mémoire, ne trouvent grâce à  ses yeux. Arrivé à  Marrakech en 1975, c’est la révélation. Goytisolo est littéralement enchanté. Sans plus attendre, il y prend souche. Pas dans un lieu huppé, comme le lui permettent ses revenus, mais à  la Qennariya, quartier populeux, populaire, crade et bruyant. Dans un derb paisible, il transforme une demeure en riyad et s’y fixe.

«Le souffle oral de la place m’a stimulé dans la rédaction de mon roman “Makbara”»
La place Jemâa el Fna est à  portée de fusil du riyad de Goytisolo. L’écrivain l’appelle simplement «la place», comme si cet endroit gommait tous les autres, devenait le centre du monde. De sa contemplation, il n’est jamais rassasié. Qu’il vente ou qu’il pleuve, Goytisolo est assis à  10 h à  la terrasse du Café de France, à  18 h au restaurant CTM, à  20 h au Café Satas, changeant ainsi de plans, car, selon l’heure, la place change de physionomie. «C’est un cinéma permanent», s’émerveille-t-il. Et de sa voix rocailleuse, il se met à  exalter les vertus de ces conteurs qui ont infléchi le cours de son écriture : «En ce qui me concerne, je souhaiterais souligner à  quel point le souffle oral de la place m’a stimulé dans la rédaction de mon roman Makbara. Sans lui, mon Å“uvre serait probablement différente. L’audition, c’est-à -dire la présence simultanée de l’auteur ou récitant et du public attentif à  son écoute, confère aux textes poético-narratifs une dimension nouvelle, comme aux temps de Chaucer, Boccace, Juan Ruiz, Ibn Zayid, ou Al Hariri», déclare-t-il, dans un appel lancé à  l’Unesco, en 1997, en faveur de la préservation de la place Jemaâ el Fna. Convoitée par les spéculateurs, la place, à  cette époque-là , est vouée fatalement à  la disparition. Mais c’est sans compter sur le caractère de battant de Goytisolo. Il fonde une association, harcèle les autorités, dissuade les entrepreneurs, implique les intellectuels dans son combat, et obtient toujours gain de cause. L’Unesco ne se montre pas sourde à  son appel, elle inscrit le chef-d’Å“uvre au Patrimoine oral et immatériel de l’humanité. Un triomphe pour Goytisolo.

Mais l’écrivain a le triomphe modeste. A 20 h, on le trouve installé au Café Satas. Il savoure la vue imprenable sur les cimes enneigées de l’Atlas, tout en photographiant des touristes comme s’ils étaient des objets exotiques. Du tourisme à  l’envers, s’amuse-t-il. Il faut imaginer Goytisolo heureux.