Heureux qui comme Anass a fait un beau voyage

Depuis le 25 novembre 2012, Anass Yakine fait le tour du Maroc à  pied, et a déjà  parcouru plus de 2800 kilomètres. Un bel éloge de la lenteur, de la nature et du retour aux choses fondamentales de la vie, qui prendra fin dans quelques mois à  Tanger, et donnera lieu à  un documentaire.

Son instinct le réveille quand nous attendons, engourdis, l’injonction de l’alarme. Il déguste une poignée de dattes quand nous avalons un jus de chaussettes en grimaçant. Il s’étire, respire, délasse ses jambes, enlace un arbre tandis que nous appuyons fébrilement sur un klaxon, un champignon, un écran de Smartphone. Le soir, lorsque après une pâle journée nous regagnons nos clapiers, il plante sa tente, peu importe où, dort chez l’habitant ou poursuit sa promenade, car «marcher la nuit, dit-il, est une merveilleuse sensation, une des meilleures que l’on puisse éprouver».
Le 25 novembre 2012, Anass Yakine a troqué son morne quotidien casablancais contre une vie «d’aventure et d’inattendu». Depuis, chaque instant est pour ce voyageur de vingt-six ans «une nouvelle rencontre avec une personne, un paysage, un risque, une émotion». De malicieux enfants à Laâyoune, de jeunes militants à Essaouira, un Fqih «drôlement sage et sagement drôle» au douar Tissane, un instituteur japonais en vacances au fin fond de Oued Laqraâ, un globe-trotteur belge qui fait Bruxelles/Kinshasa en autostop… En plus d’un an de vadrouille, Anass en a croisé du monde. Sa rencontre la plus bouleversante ? «Un monsieur qui n’a pas vu un seul être humain pendant dix-sept ans, qui vit dans un endroit inaccessible, sauf à pied».

Qu’elle est belle, la liberté

«Je dînais au port de Laâyoune, lorsqu’une personne très sympathique m’a demandé pourquoi je voyageais à pied. Pour arriver à l’heure, ai-je répondu. L’homme m’a dévisagé longuement puis il est parti servir quelqu’un d’autre. Il n’est plus revenu». Anass était pourtant on ne peut plus sérieux. «Je marche pour arriver à l’heure à une destination qui n’est guère un lieu mais un point d’épanouissement et de maturité», a coutume de répéter le jeune homme sur sa page Facebook, suivie par plus de 30000 fans. «Dans un monde privilégiant la vitesse, la notion de voyage s’est altérée et ne s’exprime qu’en terme de kilomètres-heures», déplore le promeneur, qui cite Rousseau pour illustrer son propos: «Quand on ne veut qu’arriver, on peut courir en chaise de poste. Mais quand on veut voyager, il faut aller à pied», écrivait le Citoyen de Genève.

D’autres auteurs ont inspiré Anass, comme Nietzsche, Thoreau, Brugiroux, Chatwin. «Tous les grands écrivains étaient des marcheurs», soutient-il. Le plus grand de tous, celui qui a appris à Anass plus de choses que tous ses cours réunis, celui à qui il doit sa curiosité, son désir d’apprendre, de voyager, demeure le naturaliste et érudit Théodore Monod. «Enfant, j’étais fasciné par les documentaires de ce philosophe qui voyageait à pied à la recherche des secrets du désert. Ce qui m’a marqué le plus chez lui, c’était son âge: il continuait à marcher à 96 ans. Un jeune de 96 ans qui a su pleinement profiter de sa vie». Pas comme la majorité des humains, entassés dans leurs villes, écrasés par la routine, obnubilés par la consommation, par le temps qui n’en finit pas de s’accélérer.

Depuis leurs écrans, des internautes de toutes parts suivent les pérégrinations d’Anass avec avidité. «Le monde a besoin de plus de gens comme vous», commente Khawla Hadmi. «À chacun ses rêves et il ne tient qu’à nous de les accomplir. À vous regarder, nous nous rappelons que rien n’est impossible», s’exalte Ilhame Ellouk. «Anass marche avec sa tête», affirme Amazigh Kateb, le leader du groupe Gnawa Diffusion. «Ce qu’il fait est un fantasme pour moi», s’émerveille l’écrivain de Tazmamart Cellule 10, Ahmed Marzouki. Des vidéos de soutien, d’encouragements arrivent de Corée, du Vietnam, de Suède, de Belgique, d’Australie. De nombreux marcheurs le rejoignent, pour quelques kilomètres ou même quelques semaines de randonnée.

«Le vrai domicile de l’homme, c’est la Nature. C’est plus confortable, plus chaleureux et moins risqué», jure Anass, qui a remisé sa montre au placard et remis ses études à plus tard: «En 2005, je me suis inscrit à la faculté des sciences économiques uniquement parce que c’était l’établissement le plus proche de chez moi. Je n’avais aucun objectif en tête». Après deux ans d’errance à l’université, il lâche tout. «Je ne m’imaginais pas dans un bureau, avec une cravate, en train de faire et refaire la même tâche chaque jour».

Il empoigne alors son sac à dos, sa peluche d’enfant qui ne le quitte jamais et une caméra. Comme Monod, il racontera son périple dans un documentaire. «J’ai appris les techniques de réalisation cinématographique, en autodidacte. Après mon voyage, je partirai aux États-Unis pour faire des études de cinéma». Entretemps, la marche méditative d’Anass Yakine se poursuit et durera encore plusieurs mois, pour s’achever à Tanger. Ses quatre piliers : «La vie à chaque pas, les miracles à chaque pas, la guérison à chaque pas, la détente, la liberté à chaque pas».