Expert-comptable et femme d’affaires au flair aiguisé

Partie d’un cabinet d’expertise comptable fondé grâce à un crédit Jeune promoteur, elle a ensuite monté une société d’édition spécialisée florissante.
Juris-classeur, CD-ROM comptable
et fiscal, abonnement par internet… Artemis Conseil est devenue incontournable.
L’affaire a intéressé Finance.com
qui y est aujourd’hui majoritaire.

Souad El Kohen n’a rien d’une femme d’affaires. Du moins en apparence. Elle semble si fragile qu’on lui donnerait le bon Dieu sans confession. On sent néanmoins chez elle une grande force de caractère. Quand elle raconte comment elle a créé son entreprise en 1991, elle donne l’impression que cela s’est fait un peu à son insu. Partie de l’idée de mettre sur pied un outil de travail pour son bureau d’expertise comptable, elle a vite fait de sortir de sa profession pour entrer dans le monde des affaires. A ce moment-là, elle était loin, confie-t-elle, d’avoir mis en branle ce qui s’appellera Les éditions Artemis.

Trois ans dans l’assurance avant de s’installer à son compte
Mais commençons par le commencement. Souad El Kouhen est née en 1959 dans une famille aisée, certes, mais qui n’a rien à voir avec le monde des affaires. Son père est médecin et sa mère femme au foyer. Son enfance ? Un long fleuve tranquille, dit-elle avec un sourire désarmant. Très vite, Souad, l’aînée de quatre enfants, est destinée et encouragée à de longues et brillantes études. C’est une enfant calme et discrète qui, après des études primaires et secondaires à Fès, «s’offre» son Bac C en 1976, alors qu’elle n’a que 17 ans, à l’issue d’un parcours sans faute à la Mission française.

La suite va se jouer à Toulouse où elle s’inscrit pour une maîtrise en sciences économiques. Mais elle se destine à l’expertise comptable, un long cursus à l’issue duquel elle suit un stage de 3 années dans un cabinet français. Souad El Kohen rentre au pays en 1987 et cherche à intégrer un cabinet international. Très vite, elle rencontre une certaine résistance. On lui fait comprendre qu’elle a choisi un métier d’«hommes».

Un travail de fourmi qui va aboutir à l’achat du Juris-classeur marocain
Souad El Kohen va tout de même tenter sa chance et travaille pour la compagnie d’assurance Es Saâda entre 1988 et 1991. Son désir d’affranchissement et son esprit d’indépendance vont la décider à ouvrir son propre cabinet. Avec Mounia Harouchi, une consœur, elles prennent un crédit Jeunes promoteurs et lancent leur cabinet d’expertise avec un capital de départ de 600 000 DH. L’expérience durera deux ans, au cours desquels les deux femmes se feront connaître du monde des affaires.

Deux ans qui leur auront également permis de se rendre compte que les textes de loi sont plutôt éparpillés, alors que nombre d’entreprises sont constamment à la recherche d’informations juridiques pointues et ont même créé des structures dédiées. Elles se mettent dans l’idée de réaliser un répertoire des lois fiscales. Ce premier travail aboutira à un classeur réalisé à l’aide d’un système d’impression numérique et vendu en quelques exemplaires seulement. Ce fut une période de tâtonnement car la peur d’être piratées a poussé nos éditrices à la prudence.

Souad El Kohen rappelle que, parmi les supports qui ont ouvert leur espace gratuitement aux éditrices afin qu’elles y présentent cet outil de travail, figurait en bonne place La Vie économique. Elle se souvient que, la première année, les ventes du recueil furent de 100 exemplaires à 8 200 DH la pièce. Le besoin d’une solution informatique s’est alors fait sentir. Elle contacte une société française et le premier devis est dissuasif. Alors qu’elle commence à désespérer, on lui propose un autre programme pour un coût de 300 000 DH. Elle fonce et cela donnera le premier CD-Rom d’Artemis. Une belle réussite, sauf que Souad El Kouhen va se rendre compte d’une dure réalité : les machines de l’époque n’étaient pas équipées de lecteurs.

Mais ce n’est qu’une difficulté de plus à surmonter et les clients intéressés vont vite comprendre l’intérêt de se mettre à la page. Il faudra juste un peu de patience. Artemis est lancée et le deuxième grand projet sera la numérisation des Bulletins officiels depuis 1912. Souad El Kohen souligne en passant le rôle joué par son époux, M. Sbata, informaticien de son état, dans la montée en flèche de l’entreprise qui, aujourd’hui, offre ses services dans le domaine de la formation continue et du recyclage.

Si l’élaboration du Répertoire des lois fiscales marocaines, en 1993, fut le premier tournant, le deuxième sera le lancement, en 1995, du premier CD-Rom sur la fiscalité marocaine, un outil qui en est à sa 21e édition. Le travail de fourmi d’Artemis Conseil mènera à une deuxième mutation, qui s’opère lorsque la société achète le fond éditorial du célèbre Juris-classeur marocain et gagne la confiance des éditions parisiennes du Juris-classeur.

Parmi les autres moments forts dans l’évolution de l’entreprise, l’ouverture du site internet www.artemis.ma en 2001 et l’édition du Juris-classeur en langue arabe en 2002. La dernière-née des publications d’Artémis Conseil, la Lettre d’Artémis, bulletin mensuel d’information juridique et fiscale, vient tout juste de fêter en grande pompe ses deux ans avec une nouvelle maquette. Dans l’intervalle, l’associée de Souad El Kohen se sera désengagée de l’affaire et la patronne d’Artemis n’exercera plus son métier originel d’expert-comptable.

Aujourd’hui, Artemis Conseil produit toujours son juris-classeur en version papier, mais également en format numérisé (CD-Rom) de même que la société commercialise un CD-Rom comptable, juridique et fiscal. Mais la plus grande avancée est sans doute la possibilité d’avoir tout cela par internet moyennant un abonnement annuel. Une sorte de produit «dérivé» qui génère tout de même 50% des 14 MDH de chiffre d’affaires que réalise l’entreprise qui compte parmi ses clients des banques, assurances, multinationales et ministères.

Cette vigueur n’a pas laissé indifférent Finance.com. Souad El Kohen se veut discrète sur le passage de son «bébé» dans le giron du groupe Othman Benjelloun et sur le montant de l’opération. Elle consent juste à dire que «ce fut un hasard». Et d’expliquer la chose : «Nous étions à la recherche d’un capital risqueur pour nous accompagner dans notre démarche d’anticipation. Et Finance.com que nous avons approché a accédé à notre demande, mais à une condition : prendre la majorité du capital.» Notons que Mme El Kohen garde la présidence et la gestion de l’affaire.