Driss Bensouda : un banquier marocain aux fourneaux en Gambie

Après huit ans passés dans la finance aux Etats-Unis, il décide de s’installer en Gambie, où son père a fait du commerce.
Il ouvre une boucherie au départ
et se met bientôt à  confectionner
des sandwiches.
Aujourd’hui, il possède deux restaurants et emploie 70 personnes.

Avenue Karaba, quartier Fajara, dans les faubourgs de Banjul, la minuscule capitale de la Gambie. Une enseigne blanche détonne par son chic et sa distinction. Bienvenue au Butcher’s Shop, l’un des meilleurs restaurants du pays ! Driss Bensouda, la quarantaine fringante, déambule sous la pergola parmi les tables au blanc immaculé, un sourire pour chaque client, qu’il soit expatrié, homme d’affaires africain ou simple touriste. A l’arrière, une boucherie-charcuterie étale ses plus belles pièces de viande et son épicerie fine. Un décor inattendu dans lequel Driss détonne, lui aussi. Car il n’est pas gambien et encore moins boucher. «Si je devais me présenter, je dirais que je suis un fils d’Afrique (…), un chef marocain, créateur et gastronome, qui a gardé le sens des affaires», raconte le propriétaire des lieux ouverts en 1993. «Parce que le commerce, j’ai ça dans le sang !», ajoute celui dont le père a été un des pionniers de l’investissement en Gambie et se trouve à  ce titre encore reconnu comme une figure économique du pays.

Arrivé de Fès dans les années 30, Ahmed Bensouda, le père, a misé sur l’import-export de textile tout en continuant à  investir dans la terre au Maroc, dans sa région natale, notamment, o๠la famille possède encore aujourd’hui des centaines d’hectares et des milliers d’oliviers. «A l’époque, les Marocains travaillaient beaucoup avec le Sénégal. Mon père, lui, est allé jusqu’en Gambie pour s’y établir. Des cinq familles marocaines installées dans le pays, je peux dire qu’il n’en reste aujourd’hui qu’une seule, la nôtre !», poursuit Driss dans un éclat de rire.

Son frère est hôtelier dans le même pays
La communauté maghrébine est en effet très réduite dans cette ancienne colonie anglaise d’Afrique de l’Ouest, mais la famille Bensouda, qui compte sept enfants dispersés aux quatre coins du globe, occupe déjà  largement le terrain. Economique, bien sûr ! Farid, un des frères, possède le Coconut Residence, un hôtel de luxe situé dans le nouveau quartier touristique de Serrekunda. Récemment, il a reçu un prix pour sa participation au développement de ce pays à  l’économie encore fragile, qui mise tout sur le tourisme. «Par ce prix, on peut dire que c’est un peu toute la famille qui a été distinguée !», s’exclame non sans fierté Driss qui, fort du succès de son restaurant, vient d’ouvrir une deuxième enseigne sur la plage.
Car la cuisine, c’est aussi une affaire de famille ! «Je me souviens des heures passées en cuisine à  discuter avec ma mère. Je la regardais faire tout en lui tenant compagnie. Petit, j’avais des amis d’un peu partout. Je passais chez eux et, là  aussi, je parlais beaucoup avec leur mère pour comprendre leur gastronomie.»

Un tagine porte le nom de sa maman : Zoubida
Ce qui, au départ, n’était qu’un hobby a fini par devenir une «drogue». Ainsi, après huit ans passés en Californie à  travailler dans la finance, en tant que banquier d’affaires, Driss Bensouda décide de rentrer en Gambie, ce pays d’adoption «simple et chaleureux» qui l’a vu grandir. Comme il était impossible de consommer de la viande vendue sur les marchés, faute d’hygiène, il commence par monter une boucherie. «Puis, j’ai passé de plus en plus de temps en cuisine, à  préparer des sandwichs, à  inventer des recettes pour des amis de passage…». C’est ainsi qu’est né le Butcher’s Shop, un concept original de boucherie-restaurant de cuisine globale et métissée qui mobilise aujourd’hui pas moins de 70 personnes.

«Au début, j’étais comme un fou en cuisine !», se souvient cet esthète également féru de jazz et de décoration. «Je passais mes journées à  chercher la bonne recette, les bons ingrédients. Et pour cela, il faut reconnaà®tre que la cuisine marocaine est la meilleure des bases. Chaque saveur y est respectée sans exagération ni exubérance, contrairement à  la cuisine du Moyen-Orient trop aillée ou à  la cuisine noire africaine trop huileuse…». Ce goût du raffinement se retrouve dans les assiettes, préparées avec soin, ou dans la décoration du lieu, sobre et élégante. Histoire de famille oblige, certains plats portent le nom de l’épouse ou des enfants de Driss. On peut aussi savourer le tagine de sa maman, Zoubida… Depuis un an, Driss anime une émission culinaire diffusée dans le monde entier via Skynetwork TV. Un livre de cuisine doit sortir en novembre. Et quand il n’est pas aux fourneaux, notre chef conduit encore des affaires dans l’import-export. Un amoureux de la bonne chère, qui dit «travailler avec une mentalité de banquier». Un cocktail culotté au résultat savoureux.