De l’informatique à  l’huile de table, parcours d’un fonceur

PDG de Lesieur Cristal, il est également un personnage public, souvent sollicité pour son sens aigu
de l’analyse.
Avant de gérer le business de l’huile, il a été informaticien puis banquier pendant 17 ans.
Polytechnicien et ingénieur télécoms, il a réalisé un parcours académique sans faute.

Ahmed Rahhou, le PDG de Lesieur Cristal, est un homme pragmatique. Il écoute plus souvent qu’il ne discourt et parler n’a de sens pour lui que quand il s’agit de donner un avis pertinent ou agir. Sur son bureau, peu de dossiers car, dit-il, «si le temps, c’est de l’argent, une décision qui n’est pas encore prise sur un sujet actuel équivaut à de la richesse qui dort ou à une idée en souffrance. Et cela aussi coûte de l’argent». Ahmed Rahhou ne laisse pas traîner les choses.

Pourtant, rien ne prédestinait ce garçon d’une famille nombreuse et modeste à être un leader d’opinion et un homme public qui s’assume en toute simplicité. Il est étonnant de voir l’éventail des thèmes à propos desquels il est sollicité pour un avis ou une intervention. On le retrouve parfois conférencier, d’autres fois membre de telle ou telle commission, souvent associé à la réflexion sur des thèmes économiques (ou même sociaux !) transversaux. Les fruits de l’expérience ? Pas seulement, il y a aussi la capacité à aller à l’essentiel.
Mais Ahmed Rahhou, c’était d’abord un enfant rêveur adorant la lecture et qui «voyageait dans sa tête». Certes, il lisait les B.D.

(Bleck le Roc, Miki le ranger, Zembla…) comme les enfants de sa génération – il est né en 1958 à Meknès dans une famille originaire de Berkane -, mais ce sont les mots croisés, les énigmes et les chiffres qui éveillèrent son sens critique et son penchant pour l’observation. Curieusement, dit-il, c’est dans un environnement qui n’était pas du tout «lettré» qu’il a appris la sacralité de l’écrit et du livre. Elève brillant, le jeune Ahmed veut montrer son talent à ses parents qui tenaient à ce que leur progéniture fasse ce dont ils avaient eux-mêmes été privés : faire des études. Plus tard, son père lui dira: «Tu sais, mon fils, le jour le plus heureux de ma vie a été celui où ton frère aîné a eu son Bac.»

Son premier poste de responsabilité : le service informatique de Royal Air Maroc
A onze ans, Ahmed Rahhou est en «observation», une classe qu’on venait de créer pour permettre aux enfants de se mettre à niveau en vue d’accéder au collège. C’est l’époque où la famille s’installe à Casablanca, le papa, passé du corps des CMI à la police, ayant été affecté dans la capitale économique. Le collège Al Jahid et le lycée Moulay Abdallah le mènent aux prépas du Lycée Lyautey où il est admis après un Bac sciences maths, en 1976. Il est bien informé sur les grandes écoles et choisit Polytechnique. Il obtient son diplôme d’ingénieur généraliste en 1980. Après quoi, il opte pour l’informatique comme application et intègre l’Ecole nationale supérieure des télécommunications.

Armé de ces diplômes, il aurait pu faire une carrière plus qu’honorable en France. Il choisit pourtant le Maroc.

Un des artisans de l’introduction des cartes bancaires et des GAB au Maroc
A l’issue de ses études, il est recruté en 1982 par Royal Air Maroc en tant que chef du service informatique. C’est là qu’il affûte ses armes et met ses connaissances au service de l’une des premières entreprises publiques qui applique les règles d’audit et de gestion modernes. Le domaine va le captiver pour longtemps tant et si bien qu’il s’y consacre pour une bonne partie de sa carrière, d’abord comme consultant dans un cabinet international et ensuite dans la banque, précisément au Crédit du Maroc.

Ahmed Rahhou peut s’enorgueillir d’avoir été intimement lié à un des moments forts de la mutation du secteur bancaire au Maroc, qui avait compris assez tôt l’intérêt de recruter des profils pointus. Au Crédit du Maroc, qu’il a rejoint en 1986, le jeune cadre s’occupera de l’audit, du contrôle de gestion et des achats. Il passera ensuite à la fonction commerciale, et c’est là qu’il travaille à l’introduction du crédit à taux variable, à l’arrivée sur le marché marocain de la carte bancaire et du guichet automatique. Il gravit les échelons jusqu’à devenir DGA et membre du directoire. Il se rappelle, par exemple, que le paiement de factures et la recharge téléphonique sont entrés en service au Maroc avant que le Crédit Lyonnais, actionnaire de Crédit du Maroc, ne se décide à les adopter dans son réseau en France. En 17 ans de métier, l’informaticien sera devenu un véritable banquier.

Mais, en 2003, changement de cap. Pourquoi avoir quitté ? Ahmed Rahhou s’en explique : «En fait, ce n’est pas sorcier : je suis arrivé à un tel niveau de responsabilité qu’il n’y avait devant moi que deux solutions : soit j’acceptais l’idée d’une expatriation qui était dans l’air, soit je me décidais à changer de métier. Comme je n’étais pas prêt à aller vivre ailleurs, chose que je n’avais jamais envisagée même pas à la fin de mes études en France, les dés étaient jetés et c’est comme cela que j’ai accepté de diriger Lesieur». Actuellement PDG d’une société qui réalise un chiffre d’affaires de 3,4 milliards de DH et un bénéfice net de 191 millions, il met son expérience de manager au service d’une entreprise qui évolue dans un secteur fortement concurrentiel, après la libéralisation.

Quelle est la recette d’Ahmed Rahhou pour gérer les hommes et les affaires ? Cela tient en une petite formule, dit-il modestement : savoir s’entourer pour être en mesure de déléguer, ne jamais prendre de décision avant d’être en possession de tous les éléments, partir du postulat de base que les idées comme les produits ont un cycle de vie. Cela paraît simple, mais n’est-ce pas un vaste programme où l’essentiel n’est pas tant de dire que de faire.