De banquière à notaire, le parcours du combattant

Elle est la première femme élue présidente d’un Conseil régional. Son projet tient en trois mots : coordonner, former et communiquer. Elle invite ses pairs à plus de vigilance dans une ville où les biens en déshérence ne manquent pas.

Une première pour la profession. L’élection d’une femme à la tête d’un Conseil régional était la principale surprise du récent renouvellement de l’Ordre des notaires. C’est Mouna Oulehri, dont l’étude est installée à Tanger, qui perce le plafond de verre dans une profession dont les instances dirigeantes ont longtemps été dominées par la gent masculine. Mais l’intéressée, certes pas indifférente à cette donnée, préfère parler de son projet qui tient en trois mots: coordonner, former et communiquer. «Notre profession a longtemps été perçue comme mystérieuse, voire figée dans le temps. Il est temps de casser cette image et d’être plus présents dans l’espace médiatique, et rendre nos contraintes plus audibles auprès des citoyens». D’un ton calme, mais déterminé, cette quarantenaire compte bien bousculer les codes de sa profession.

Une de ses premières actions, créer plus de cohésion dans le circuit des transactions

Native de Rabat mais ayant passé une partie de sa vie à Meknès, où elle a décroché son baccalauréat en sciences économiques, Mouna Oulehri retourne dans sa ville natale pour y étudier le droit et obtenir sa licence en droit privé à l’Université Mohammed V, en 1992. Elle travaille alors en tant que cadre dans un établissement bancaire casablancais puis, en janvier 1995, décide de «s’enrôler» dans le notariat. Et avec brio: elle obtient son premier diplôme de clerc de notaire en 1997 et son diplôme de notaire en 2000. Début 2001, l’ancienne banquière devient notaire à Tanger. Et même en l’absence d’un ordre professionnel, Mme Oulehri s’engage activement dans les organes professionnels. Elle crée à ce titre la première chambre régionale du Maroc en 2006, et, en 2009, elle devient membre de la Chambre nationale des notaires, ancêtre de l’actuel Conseil national de l’ordre.

Désormais à la tête du Conseil régional de Tanger (qui regroupe également les villes Asilah et de Ksar El Kebir), Mouna Oulehri compte bien continuer à faire évoluer les choses, soutenue par un bureau composé de 8 autres membres. «Il faut d’abord commencer par créer plus de cohésion dans le circuit des transactions. L’on envisage de mettre en place des accords de collaboration avec nos trois principaux partenaires : l’administration fiscale, la conservation foncière et les établissements bancaires. Ensuite, la formation continue pour les notaires de la région, ainsi que des cycles de formation pour les notaires stagiaires. Et enfin, la mise en place de cellules de communication».

Un plan d’action qui va se heurter à la particularité du système foncier de Tanger. «C’est une ville qui a connu énormément de départs de populations étrangères après l’indépendance, ainsi que de la communauté juive marocaine dans les années suivantes. Beaucoup de biens sont tombés en déshérence et nous devons redoubler d’attention, notamment lors du contrôle des origines de propriété», explique-t-elle. De la vigilance ? Il lui en faut bien, compte tenu des récentes affaires de spoliations foncières qui ont défrayé la chronique ces dernières années dans le pays, notamment à Casablanca. Depuis, les autorités, le ministère de la justice en particulier, ont décidé d’être fermes sur les dossiers du genre.

Au-delà des difficultés endémiques de sa région, Mouna Oulehri sera également confrontée à une conjoncture globale. L’affluence d’un nombre inédit de praticiens lors de ces deux dernières années ainsi que le tassement de l’activité immobilière sont au cœur de ses préoccupations. C’est ainsi qu’elle dit adopter une «approche participative» avec les professionnels de sa région, notamment les plus jeunes.

Elle veut favoriser une plus grande équité dans la profession

Elle pourrait par ailleurs s’inspirer de ses confrères, notamment le Conseil régional de Casablanca. Ce dernier n’a ni plus ni moins envoyé des correspondances à tous les établissements publics ayant une activité immobilière dans la région du Grand Casablanca, leur demandant de coordonner avec l’ordre dans le but de confier les transactions aux notaires en fonction de l’emplacement des projets, et ce, dans le but d’assurer une plus grande équité entre tous les cabinets et surtout aussi, selon le conseil de l’ordre, d’assurer de l’activité à de nombreux jeunes notaires qui viennent de s’installer. Dans une profession où, et c’est naturel et normal, tout le monde essaie de faire le plein de dossiers, la tâche ne s’annonce pas facile pour une femme qui, dans le privé, dit être une chef de famille aguerrie : «Je suis mère de deux enfants, âgés de 10 et 12 ans, qui réussissent à l’école et qui sont épanouis, affirme-t-elle, sourire aux lèvres. L’essentiel, c’est d’être organisé»