Aziza CHAOUNI : La fibre écolo, la consécration mondiale et 31 ans à  peine !

En un an, Aziza Chaouni a remporté le prix régional et le prix mondial de la Fondation Holcim et a été désignée comme l’un des cinq meilleurs jeunes architectes nord-américains.
Elle se bat pour faire de Fès une ville où il fait bon vivre.
Enseignante à  Harvard, puis Toronto, elle codirige le bureau d’études E.A.S.T qu’elle a fondé avec une associée d’origine japonaise.

Aziza Chaouni a 31 ans et déjà une carrière en béton, doublée d’une belle vue sur l’avenir. Lauréate de deux universités américaines des plus réputées : celle de Columbia à New York et de Harvard à Cambridge, son parcours en dit long sur son potentiel. Mais ce n’est pas pour ses diplômes qu’elle a été désignée il y a quelques jours comme l’une des cinq meilleurs jeunes architectes nord-américains par la Ligue d’architecture de New York. Elle savait que l’architecture serait son destin. Lorsque son père l’envoie aux Etats-Unis après le bac pour devenir ingénieur, elle s’applique d’abord à réussir ses classes, tout en prenant un maximum de cours d’architecture. Une fois le diplôme convoité par la famille accroché au mur, elle pouvait s’adonner à sa passion, surtout qu’elle avait obtenu une bourse pour étudier à l’école de ses rêves : la Harvard Graduate School of design. Là-bas, elle fera la connaissance de celui qui deviendra son mentor, le Libanais Hashem Sarkis, directeur de l’Institut Aga Khan, une sommité. Celui-ci l’initie à l’architecture dans sa dimension sociale en étudiant des cas de plusieurs pays, notamment dans le tiers-monde. Son autre mentor sera l’Italien Renzo Piano. «L’apprentissage avec ces deux maîtres était d’une grande valeur. J’ai appris que l’architecture était finalement une profession d’ordre public, puisque le bâtiment, une fois fini, ne vous appartient plus. Il doit avoir une vie de par lui-même».
C’est à Harvard également qu’elle rencontre sa désormais associée, Takako Tajimi. Urbaniste, paysagiste et architecte, elle sera la complice d’Aziza dans tous ses projets dans le cadre de leur entreprise, le bureau E.A.S.T. «Avec Aziza, nous avons les mêmes idéaux, le même sens de l’éthique, la même volonté que nos travaux fassent une différence pour les gens», explique Takako.

La dimension sociale est le cachet de son travail
Cette dimension sociale est le cachet du travail d’Aziza Chaouni. Même en tant qu’étudiante, elle enchaînera les travaux dans ce sens. Ainsi, pour sa thèse par exemple, au lieu de se focaliser sur un sujet, elle s’engage dans une recherche sur désert et tourisme, entame une étude sur le Marocain Jean-François Zevaco et co-écrit un livre sur la médina de Fès. «L’idée était de voir que la médina n’était pas un ensemble statique et qu’on pouvait préserver, restaurer, en ayant un nouveau type d’architecture innovante. J’ai prouvé que oui».
Fès, où elle est née, fera germer dès 2004 une idée de projet qui ne l’a plus quittée depuis. La cité millénaire est traversée par l’Oued Fès. Une rivière irriguant toute la région, d’où le choix même de Moulay Idriss de bâtir sa capitale dans une zone particulièrement fertile. «Encore aujourd’hui, la structure de la ville est clairement visible», soutient Aziza. Elle est basée sur le passage de l’oued. «On peut voir ça à travers les ponts historiques, les points d’eau, les hammams». Mais l’agrandissement de la ville et de sa population a fini par faire de la rivière un véritable dépotoir. Pis, un mécène aurait fait recouvrir de ciment une partie de l’oued dans les années 60. Récemment, le dallage de la totalité de la médina a été évité de justesse. Et c’est la colère d’Aziza suscitée par cette dénaturalisation de la ville qui a été le moteur de son projet.
«Mon idée est extrêmement simple et avait été envisagée dans les années 70 : évacuer les eaux usées dans deux canaux se trouvant sous la rivière, dépolluer le cours, recycler les eaux usées afin d’en permettre un nouvel usage et enfin créer un espace vert qui devienne un poumon pour la ville». Bref, une approche qui combine architecture, paysagisme et design urbain. Car ce qui importe chez Aziza, c’est que les habitants soient les premiers bénéficiaires du changement.
Cette approche pluridisciplinaire et environnementale a séduit la fondation Holcim pour  la construction durable qui a décerné, en novembre 2008, à Chaouni et Tajimi le prix Afrique/Moyen-Orient, équivalant à 100 000 dollars (800 000 DH environ). Un prix qu’elles ont décidé d’offrir à la ville pour l’aider à réaliser le plan de dépollution de l’oued, à titre totalement bénévole. «Nous sommes toujours en attente de la signature d’un contrat avec le maire. On ne comprend pas…Pourtant, il était enthousiaste», commente Aziza, perplexe. En attendant la réactivité tant espérée des autorités de la ville, les deux architectes ont remporté, le 8 mai, le prix mondial Global Holcim Awards 2009. Leur projet a surclassé les 5 000 autres en compétition et leur a rapporté, à toutes les deux,un jackpot de 300 000 dollars (2,4 MDH environ).

Elle veut construire un hôtel écologique dans le désert
Mais Aziza a d’autres idées pour son pays. Après sa thèse, elle était parvenue à décrocher un financement pour des éco-loges dans le désert. Elle contacte Adil Douiri, alors ministre du tourisme, pour lui en parler. «Il a été formidable, il a cru en nous. Il a mis en place une équipe enthousiaste et travailleuse chapeautée par Moha Errich». L’équipe étudie la possibilité de construire un hôtel à M’hamid El Ghizlane avec zéro impact sur l’environnement. L’énergie serait renouvelable, les matériaux locaux, les produits du terroir valorisés. «Du véritable éco-tourisme en somme». La Fondation Jeffrrey Cook qu’elle a démarchée apporte 25 000 dollars, complétés par le ministère du tourisme. Cette semaine, elle repart dans le Sud pour finaliser les dessins, toujours de manière bénévole. Puis passera par Fès, où elle a un bureau. Elle retournera ensuite à Toronto, où elle enseigne désormais, après avoir enseigné à Harvard. Et fera un crochet par Boston, par l’Institut Aga Khan, pour voir l’état d’avancement de son livre sur la médina de Fès avec Hashem Sarkis. Un autre livre sur le désert devrait être publié incessamment aux éditions Le Fennec. «Je n’abandonne pas car il y a des choses positives qui se font tous les jours», conclut-elle. Des pierres qui s’ajoutent tous les jours à son bien solide édifice.