Après la retraite… le travail

Ecolier, il faisait dix kilomètres par jour pour rejoindre sa classe.
Diplômé de l’Ecole Mohammédia d’ingénieurs,
il passera deux ans à  la Somaca, puis cinq ans à  la Somadir avant
de rejoindre Auto Hall pendant 29 ans et d’en devenir le patron.
A 60 ans, il se lance dans le coaching et la médiation.

Quand on rencontre Mohamed Larhouati pour la première fois, il donne l’impression d’être à la fois simple d’accès et hermétique à tout élan de sympathie expansif. Un peu comme s’il se méfiait de toute forme d’empathie, de peur de perdre le contrôle de la situation. Il n’est pas besoin d’être grand clerc pour comprendre que c’est dans la capacité de distanciation et de recul qu’il puise sa grande force. En fait, il n’est ni méfiant ni distant, encore moins imbu de sa personne. Il écoute, il s’imprègne de la situation avant de mesurer les espaces de partage et, pourquoi pas,de complicité. Une fois rassuré, il rassure à son tour soninterlocuteur.

Cet homme qui ne paraît pas ses soixante ans est en fait un bon communicateur,et ce n’est pas un hasard si, aujourd’hui, quelques semaines à peineaprès son départ à la retraite, il crée sa propreentreprise : un cabinet de consulting en médiation et en coaching. A yregarder de près, il capitalise en fait sur ce qu’il a toujoursfait. Voici ce qu’il en dit : «Ma carrière de chef d’entreprise,comme pour tous mes pairs, consistait à gérer des conflits, à tracerdes stratégies pour obtenir des résultats. Souvent, on n’apas suffisamment de clés de lecture, sur soi-même et sur les situationsque l’on vit, pour y réussir. Aujourd’hui, j’en faismon activité non plus pour une entreprise mais pour tous les entrepreneurs».
Le parcours de Mohamed Larhouati, même s’il se confond avec celuid’Auto Hall, où il est entré en 1978 et qu’il a dirigé ensuite,entre 1999 et la mi-2007, n’a pas commencé chez ce concessionnaireautomobile.

Mohamed Larhouati, qui est né en 1947 dans la région de Fès,et plus exactement dans la localité de Beni Sadden, se souvient de sajeunesse avec une certaine délectation, même si ce ne fut pas toujoursrose. Appartenant à une famille de grands propriétaires terriens,ruinée par les colons et les expropriations pour cause de constructionde routes, il raconte une vie d’écolier plutôt pénible.Il devait faire une bonne dizaine de kilomètres en aller-retour quotidiennementpour aller en classe.
Il se remémore aussi, amusé, que son école, c’étaitune grande classe unique où étaient réunis tous les niveauxprimaires, du cours préparatoire au CM2. Les élèves étaientinstallés en rangs et le maître devait aller d’une rangée à l’autrepour dispenser des leçons différenciées selon le niveau.Cela ne l’empêchera pas d’être parmi les meilleurs etd’obtenir une bourse, après son CEP, en 1961. Il est alors interneau lycée Moulay Idriss à Fès. C’est là, dit-il,que sa personnalité va se forger et qu’il va apprendre la rigueur,la discipline, l’organisation et, surtout, à ne compter que surlui-même. Mais cela ne s’est pas passé sans heurts car ledirigeant d’entreprise posé qu’il incarnait ces dernièresannées a été un jeune homme fougueux et parfois révolté selonles critères de l’époque. Il eut droit à deux semainesd’ «exclusion» du lycée, une fois pour avoir été prisen flagrant délit ou délice de lecture d’illustréset une autre pour avoir porté, scandale à l’époque,une jaquette en… jean. La suite se passera sans mal. Le jeune lycéenest brillant en mathématiques. Il sera tenté, un moment, par lamédecine, mais c’est à l’Ecole Mohammédia desingénieurs qu’il s’inscrit après son Bac, en 1967.

Il n’a pas supporté le côté «fonctionnariat» dela Somaca qui appartenait alors à l’Etat
En 1971, il est reçu ingénieur, spécialité mécanique.Et c’est tout naturellement qu’il se fait recruter à la Somaca.Il n’y reste pas plus de deux années, rebuté par le côté «fonctionnariat» del’unité industrielle qui appartenait alors à l’Etat.Mais il aura le temps de se familiariser avec l’intégration de matériauxfabriqués localement dans l’opération d’assemblagede voitures.
Si l’expérience de la Somaca l’a refroidi, il ne quitterapas pour autant l’industrie. En 1973, il est recruté par la Somadir,unité de production de levure, avec des activités dérivéesde son métier de base. Après avoir occupé le poste de responsabletechnique, il deviendra rapidement directeur du développement de l’entreprise.A ce titre, il sera directement impliqué dans un premier projet d’envergure: celui du doublement de la capacité de production qui sera portéede 10 000 à 24 000 tonnes avec un investissement de l’ordre de25 millions de DH.
Ce chantier de taille lui aura permis de mettre en avant ses compétencestechniques, et de se rendre compte des limites et lacunes de sa formation d’ingénieur,notamment en matière de management. Il entreprend alors, parallèlement à sontravail, une formation dans le cycle supérieur de gestion de l’ISCAE.
En 1978, changement de cap à nouveau. Auto Hall, concessionnaire de Ford,entre autres marques, lui propose un poste d’ingénieur développement.Il n’hésitera pas et l’avenir lui donnera raison. Chez AutoHall, Mohamed Larhouati sera successivement responsable des pièces derechange, puis directeur commercial avant de passer directeur généraladjoint, puis de prendre la direction de l’entreprise en juin 2000. Ilsera l’artisan de l’introduction de la marque Mitsubishi au Marocavec l’importation des premiers poids lourds, en février 1986, puisdes véhicules de tourisme, au début des années 90, à lafaveur de la baisse progressive des droits de douane, qui atteignaient 275 % à l’époque.A son arrivée chez Auto Hall, en 1978, l’effectif de l’entreprise étaitde 80 personnes, avec des bénéfices ne dépassant guèreles 5 millions de DH. A son départ, en juillet 2007, le personnel compte800 personnes et les bénéfices culminent à 300 millionsde DH, avec un chiffre d’affaires frôlant les deux milliards de DH.Mais ce n’est pas la seule satisfaction de Larhouati puisque sa longueexpérience dans le secteur lui vaudra la reconnaissance de ses pairs quile portent à la tête de l’Association des importateurs devéhicules (Aivam), poste qu’il occupera pendant près de 7ans.

Pour lui le travail est un déploiement d’ingéniosité etde créativité
Après une carrière bien remplie, Mohamed Larhouati a pris sa retraite,un terme qu’il récuse. Il continuera à travailler. Sa brillantecarrière ne l’a pas empêché d’anticiper sur sasortie en décrochant un diplôme en médiation et en coachingau Conservatoire national des arts et métiers de Paris.
En fait, l’inspiration de Mohamed Larhouati tient en quelques mots : letravail est une valeur fondamentale et doit être envisagé non commeune tâche ou une corvée mais comme un déploiement d’ingéniosité etde créativité.