«Moorishgirl», son blog, devient un rendez-vous littéraire aux States

Après des études à  Londres et un an de journalisme au Maroc, Laila Lalami s’envole pour Los Angeles avec 2 000 dollars cousus dans ses épaulettes.
Mariée et installée définitivement aux States, elle choisit
Portland et sa tranquillité pour écrire.
Elle crée, au lendemain du 11 Septembre, un blog qui reçoit…
8 000 visiteurs par jour, étudiants, éditeurs, journalistes. Portrait.

A trente-sept ans, Laila n’est pas seulement le premier écrivain marocain à publier un roman dans
une maison d’édition connue aux Etats-Unis(*). Son blog, www.moorishgirl.com,créé en octobre 2001, est en passe de devenir une petite institutiondans le milieu intellectuel américain. «Au lendemain du 11 Septembre,j’ai ressenti le besoin d’avoir une tribune libre, indépendantede tout journal, pour m’exprimer face à ce qui se passe. Mêmesi le blog demeure avant tout littéraire, Moorishgirl, prolixe alter egode Laila, dénommée en clin d’œil à ses origineset à l’art arabo-andalou qu’elle admire, dévore les livres, reçoit leurs auteurs, épluche les articles, ausculte l’actualité littéraireet réagit, avec authenticité, à l’actualité toutcourt, notamment marocaine. Ses 8 000 visiteurs quotidiens sont étudiants,d’Amérique ou d’ailleurs, férus de lecture, membresde maisons d’édition new-yorkaises ou journalistes des médiasles plus en vue.

D’habitude – quand elle n’est pas en promotion -, Laila avale uncafé pour se réveiller, avant de déposer sa fillette dedeux ans à la garderie, pour ensuite sauter sur la tonne d’e-mailsqui l’attendent : lecteurs, agent, éditeurs. Mais surtout, avantson check-up quotidien de Moorishgirl, l’écrivain doit trouver letemps d’écrire, écrire, écrire. Six ou sept heurespar jour, l’après-midi de préférence, «pendantque la petite fait sa sieste». A défaut de pouvoir la rencontrer,on l’imagine aisément, dans sa maison de Portland, vêtue d’unjean et d’un pull, regardant la pluie tomber tout en réfléchissantau chapitre qu’elle va entamer. Car Laila est déjà sur unnouveau roman, dont l’action se situe entre les Etats-Unis et le Maroc.Pour se plonger dans l’ambiance des années qu’elle dépeint,elle écoute Depeche Mode et «découvre» le raï qu’ellesnobait un peu, avant, pendant ses années marocaines.
On l’oublierait presque, Laila est d’abord une enfant du pays. UneR’batia du quartier de l’Océan, qui a été élève à l’écoleSainte Marguerite Marie, puis au lycée Dar Salam, enfin étudiante à lafac de lettres de la capitale, avant d’aller suivre un Master de linguistique à l’UniversityCollege of London, grâce à une bourse du British Council. «J’aid’ailleurs passé un bac sciences», rappelle-t-elle. Son père,ingénieur, la voyait en fac de médecine. Qui eût cru qu’unretard d’inscription en déciderait autrement ? Acte manqué oupas, la jeune Laila n’en a que mieux pu suivre sa vocation. Petite, ellealterne BD et romans policiers, puis découvre les auteurs marocains, Choukrilui laissant l’empreinte la plus indélébile. Plus tard vientla littérature étrangère, et Laila s’immerge progressivementdans la langue de Shakespeare, qu’elle maîtrise aujourd’huiavec un style parfait.
Après Londres, la jeune femme de vingt-quatre ans revient au pays et écrit,pendant un an, dans les pages d’Al Bayane, mais ne tarde pas à s’envolerpour les Etats-Unis, qu’elle n’a plus quittés depuis. Arrivéele 17 août 1992 à Los Angeles avec 2 000 dollars cousus dans les épaulettesde ses quelques vestes (pour contourner la législation marocaine sur l’exportationde devises étrangères), Laila suit un doctorat d’Etat enlinguistique à l’Université de South California. Elle penserentrer au Maroc pour rédiger son mémoire, puis rencontre l’hommede sa vie, l’épouse, et pose définitivement ses valises outre-Atlantique.

«Il n’y a pas assez de voix marocaines dansce pays»
De L.A. (Los Angeles), ville d’immigration pour près de la moitié desa population, l’arrivante marocaine garde un souvenir chaleureux. Le jour,Laila travaille comme linguiste pour un programme informatique ; le soir, elle écrit,encore et toujours. Mais ce n’est qu’à la fin des années90 qu’elle décide de prendre la chose à bras le corps, laissantson job pour se consacrer à sa passion. D’où Portland, villeprovinciale tranquille d’un million et demi d’habitants, entouréede verdure et à quelques heures seulement en voiture de sa librairie préférée,Elliott Bay Book Company, à Seattle. Loin des bourdonnements du petitmonde littéraire new-yorkais, cœur de l’industrie nationaledu publishing où il paraît si facile de «se détournerdu plus important: écrire». La preuve par l’exemple : dès2003, sa nouvelle, El Dorado, introduction de son futur Hope…, reçoitle prix littéraire du British Council.
Derrière tout ça, Laila est bien dans ses baskets comme dans sonpays d’adoption. Lorsqu’elle reçoit la nationalité américaine,c’est avec la ferme intention d’en assumer la responsabilité. «J’étaisl’unique personne à ma connaissance qui voulait être convoquéepour le devoir civique», confie-t-elle sur Moorishgirl. Celle qui n’ajamais voté quand elle habitait au Maroc – trop jeune à l’époque,mais non moins consciente de l’incurie du système – attend le 7novembre 2000 de pied ferme. Ce jour-là, Laila fait partie du contingentde démocrates censés barrer la route à Bush Junior. L’enthousiasmede déposer son premier bulletin de vote en tant que citoyenne américaineest à la mesure de la frustration qui suivra, quand la Cour suprêmeinterrompt le décompte des voix de Floride.
Quatre ans plus tard, à coups d’e-mails, de conversations enlevées,de billets littéraires et de billets tout court, Moorishgirl s’escrime à décrédibiliserle président sortant. La suite est connue. Mais si son blog n’apu empêcher le syndrome Bush II, il aura certainement contribué à boosterson roman. Et à faire parler d’un drame qui la travaille. «Iln’y a pas assez de voix marocaines dans ce pays», résume-t-elleavant de retourner à son quotidien, l’écriture, sa vie. Carson espoir à elle est une … «poursuite vertueuse».