Ahmed Darrab, la mémoire de l’agrumiculture marocaine

Il a été cadre de banque et inspecteur des Finances avant de rejoindre l’Association des producteurs d’agrumes (Aspam) en 1974.
Il se rappelle encore les caisses d’oranges exportées sous le
label «Oranges du Maroc français».
Pour lui, l’Aspam a été l’artisan du développement
du secteur.

Ahmed Darrab est le Monsieur «agrumes» du Maroc. Le parcours de l’indétrônable secrétaire général de l’Aspam (Association des producteurs d’agrumes du Maroc) se confond avec celui de cette association qu’il a intégrée en 1974. Pourtant, rien ne prédestinait ce jeune soussi, né en 1947 à Derb «Taliane», dans l’ancienne médina de Casablanca, à se retrouver aussi frontalement impliqué dans le monde de l’agriculture, l’agrumiculture en particulier.

Ahmed Darrab, dont les parents sont originaires de Tafraout, est né dans une famille conservatrice et nombreuse (il a huit frères et sœurs). Le père, commerçant de son état, est un homme autoritaire dont les décisions sont «sans appel», explique-t-il. Il se souvient de l’une d’entre elles, qui l’a marqué : après des études primaires, il rejoint le lycée Moulay El Hassan et, à la fin de la première partie du secondaire, son père choisit de l’envoyer dans un internat à Fès. Plus tard, il apprendra que c’est sur les conseils d’un ami que son père avait pris la décision. En pensant lui donner de meilleures chances dans la vie, il le coupa de ses amis et de l’environnement où il se sentait si bien. Mais un tel tournant dans la vie d’un jeune homme n’a pas que des mauvais côtés puisqu’il apprend à être autonome, et il se rappelle que c’est à l’internat qu’il a lu ses classiques, ce qui lui donnera la maîtrise de la langue de Molière.

Après un Bac sciences économiques, décroché en 1964, il se prépare à aller à l’Ecole supérieure de commerce, à Paris, avec une bourse. Mais la mort de son père l’oblige à renoncer au voyage. Qu’à cela ne tienne. Il se trouve un poste d’enseignant dans un collège privé tout en poursuivant ses études à l’Université Hassan II de Casablanca où il obtient une licence en sciences économiques avec mention en 1970. Il intègre, aussitôt après, la CMCB (Compagnie marocaine de crédit et de banque), ancêtre de l’ex- Wafabank, comme attaché de direction. Au bout d’une année, il change son fusil d’épaule et passe avec succès le concours d’accès à l’IGF (Inspection générale des finances). Suite à quoi il revient aux études pour un DES (Diplôme d’études supérieures), à l’époque obligatoire pour intégrer ce corps.

Ahmed Darrab raconte qu’il serait bien resté aux Finances, n’était une rencontre, capitale dans sa vie, avec feu Ahmed Nejjaï, un des premiers agronomes marocains, ministre de l’agriculture dans le premier gouvernement de l’après-indépendance et à l’époque président de l’Aspam, née sur les cendres du Siagma (Syndicat interprofessionnel des agrumiculteurs du Maroc), instance créée par les colons français. Pour l’anecdote, Ahmed Darrab se souvient de cette époque où les caisses d’oranges produites au Maroc et destinées à l’export portaient l’étiquette «Oranges du Maroc français» ou «Oranges françaises du Maroc».

«C’est l’Aspam qui a obtenu de feu Hassan II l’exonération fiscale de l’agriculture»
M. Darrab se rend alors aux arguments d’Ahmed Nejjaî qui lui propose de s’associer à cette belle entreprise qui est d’encadrer le nouveau départ de l’agrumiculture dans le pays.
Il n’aura pas à le regretter car l’Aspam, une des plus vieilles associations du Maroc, va être au cœur d’un processus capital pour le développement de l’agriculture du pays. En effet, du millier de sociétaires qu’elle comptait au départ, elle est passée à plus de 6 000 membres aujourd’hui. Et surtout, de l’association disparate et inefficace, elle s’est muée en un formidable outil de réflexion et d’action pour l’essor de la profession qu’elle représente. Elle fait alors du lobbying parlementaire. Comme l’explique Ahmed Darrab, «peu de personnes savent que l’Aspam est derrière l’exonération fiscale dont bénéficie encore le monde agricole. C’est l’Aspam qui a demandé l’arbitrage de feu Hassan II, qui accorda cette exemption. C’est aussi cette association qui a conduit, en 1986, à la décision de démonopoliser l’export des produits de l’agriculture. Nous avions alors proposé trois possibilités : la transformation de l’OCE (Office de commercialisation et d’exportation) en un organisme géré par les producteurs, son maintien avec ouverture au privé ou la libéralisation totale. C’est la deuxième solution que retint feu Hassan II».

Les agrumes rapportent au Maroc trois milliards de DH en devises
Aujourd’hui, après le plan agrumicole 1998/2010 qui prône le renouvellement de 34 000 ha, les professionnels projettent de soumettre un contrat-programme à l’Etat pour une mise à niveau du secteur. Dans le même ordre d’idée, un recensement général du verger, mené sous l’égide du département en charge du secteur, est en cours de conclusion. Les résultats seront connus en février 2007.

M. Darrab explique les avancées par des chiffres. «Aujourd’hui, rapporte-t-il, l’agrumiculture au Maroc représente 74 500 ha plantés, contre 50 000 ha dans les années soixante, et 1,2 à 1,4 million de tonnes produites par an (contre 450 000 tonnes seulement en 1960), dont 500 000 tonnes à l’export. Le secteur rapatrie l’équivalent de 3 milliards DH par an, avec un rendement qui est passé de 9 tonnes à 18 tonnes à l’hectare. Notre objectif est d’atteindre une production de 1,85 million de tonnes et d’en exporter près de la moitié». Tout cela, bien sûr, n’est pas le fait de l’Aspam uniquement, mais Ahmed Darrab veut croire que l’association, où il a fait pratiquement toute sa carrière, y est pour une grande part.