Ahmed Al Motamassik, sociologue et formateur

Il aide les entreprises à  humaniser leur mode de gestion. Maîtrise en philo, docteur en science de l’éducation, diplômé du cycle supérieur de gestion de l’ISCAE, Ahmed Al Motamassik estime qu’il n’y a pas de frontières entre les disciplines.

C’est un rire saccadé qui accompagne ses premiers mots dès que vous vous rencontrez, même pour la première fois. C’est que l’homme est avenant et goûte peu au protocole ; il essaie avant tout de mettre à l’aise ses interlocuteurs pour mieux échanger, en toute simplicité. Ahmed Al Motamassik est ainsi, toujours disponible. Sa passion : donner et recevoir. «Il est impossible de s’enrichir tout seul dans son coin», dit-il pour expliquer sa propension à aller toujours vers l’autre. Une attitude qui confirme parfaitement l’idée selon laquelle «ceux qui sont bien instruits sont aussi simples et modestes que les benêts sont arrogants et vaniteux». A 62 ans, Ahmed Al Motamassik, connu dans nos colonnes comme sociologue d’entreprise, manifeste encore une soif insatiable d’apprendre, surtout de «chez ceux qui ont beaucoup à dire, mais à qui l’on ne donne pas souvent l’occasion de s’exprimer».Ce natif d’El Jadida a quitté très tôt ses parents. Son père qui voulait qu’il fasse des études à l’école française le confie à la fille ainée de la famille, mariée à un cousin, instituteur dans la même ville. Aujourd’hui encore, il ne tarit pas d’éloges sur ce monsieur qui lui a inculqué «le goût du savoir et de l’excellence». Après le primaire et le collège Abouchouaib Doukkali, que l’on appelait à l’époque «l’école des notables», il rejoint l’internat du Lycée Mohammed V de Casablanca. La séparation est difficile, mais il fallait s’y faire sans jamais se départir des recommandations de son tuteur : regarder toujours plus haut. En 1967, il obtient son bac lettres, avec comme bonus le premier prix en philosophie.Il s’inscrit dans la même discipline à l’université Mohammed V de Rabat, à une période charnière dans l’évolution du monde. Un peu partout, les jeunes veulent casser les codes qui régissaient jusqu’alors les rapports sociaux. Même si ce n’est pas à la même ampleur que d’autres pays, le Maroc est bien atteint par l’onde de choc de mai 1968. Ahmed s’imprègne de la pensée philosophique alors dominée par les écrits d’Herbert Marcuse, dont L’homme unidimensionnel écrit en 1964 devient l’incarnation théorique de la nouvelle révolte étudiante, et de Louis Althusser. A la faculté de Rabat, les étudiants imposent aux professeurs, tous français, l’enseignement de la pensée critique.

A juste 21 ans, il obtient sa maîtrise et débarque comme professeur de philo au lycée Abdelmalek Essaadi. Sur un effectif de 120 professeurs, il n’y avait que 4 Marocains. «En dépit de ma jeunesse, je n’avais aucun complexe, mais le fait que certains de mes élèves étaient plus âgés que moi m’a poussé à réfléchir à ma manière d’enseigner», explique-t-il. Son obsession était de savoir comment construire l’autonomie pédagogique des élèves. Ce désir de faire évoluer le mode de transmission du savoir l’a même poussé à déserter la salle des professeurs pendant la récréation -ce qui n’était pas bien vu par ses pairs qui avaient peur de perdre leur autorité- pour continuer les discussions avec ses élèves dans la cour. Ce choix a fait que pendant les périodes de grève, sa classe était la seule à fonctionner. Ahmed Al Motamassik, qui revendique clairement ses idées de gauche, avait pour ambition de former le citoyen qui allait contribuer au développement du Maroc parce que, pour lui, «l’engagement politique est dans la pratique».
Son abnégation n’est pas vaine. En 1976, Nourredine Sail, actuel DG du Centre cinématographique marocain (CCM), l’invite à siéger dans une commission de réforme de l’enseignement de la philosophie dont il a la charge. Dans la foulée, il accède au grade d’inspecteur, mais toujours avec la même approche : ne jamais réprimer, toujours accompagner. Dans le même temps, il intègre le cycle supérieur de gestion de l’ISCAE «parce que toutes les disciplines sont liées».

Fonction : «Réfléchir à ce qui fait avancer la société»

Les velléités de changements ne plaisent pas à tout le monde, la commission est ainsi invitée par la tutelle à travailler avec une équipe de chercheurs égyptiens. Compréhensif, mais pas complaisant, Ahmed jette l’éponge et se décide d’aller préparer son doctorat en science de l’éducation à la Sorbonne.
Après avoir soutenu une thèse sur Le temps dans la culture scolaire marocaine, il décline une offre à l’ONU et revient au Maroc. C’est le choc tant presque rien n’avait bougé dans le système d’enseignement. Il se sent à l’étroit à l’Ecole normale supérieure de Marrakech où il ne passe qu’une année avant de rejoindre celle de Casablanca.
C’est à ce moment qu’il décide de s’ouvrir à l’entreprise en réalisant des études dans les domaines social, organisationnel et du marketing. Quand on lui demande des précisions sur sa véritable fonction, il répond qu’il «réfléchit à ce qui fait avancer la société». En passant, il déplore l’indigence de la recherche dans le domaine des sciences humaines, alors qu’aucun peuple ne peut progresser sans se connaître sous tous les angles. Ce passionné de montagne pour qui aucun sommet de l’Atlas n’a résisté veut faire tomber des barrières dans l’entreprise. A son avis, la dictature des chiffres et le formalisme poussé à l’extrême, ce qu’il appelle «les excès de management», tuent l’initiative individuelle. Il faut de l’écoute et davantage de proximité.
Un doux rêveur ? Ce karatéka 3e dan qui a formé une vingtaine de ceintures noires en appelle simplement à la sagesse. Retraité de la fonction publique, Ahmed partage son temps entre l’entreprise, les écoles de management, les associations de la société civile et le centre Bensaïd dédié à la recherche sur la société marocaine.
Son projet, publier tout ce qu’il a amassé durant son parcours. Peut-être que ce sera enfin une base pour une connaissance plus fouillée du monde de l’entreprise marocaine.