Abdesselam Fazouane, directeur de l’INSEA

Un statisticien au cÅ“ur des problématiques de développement.Né d’une famille modeste, Abdesselam Fazouane a construit sa carrière à  la force du poignet. Il débute sa carrière
à  l’INSEA en tant qu’assistant et gravit les échelons pour en devenir le directeur.

En allant à la rencontre d’Abdesselam Fazouane, on s’attend à retrouver un homme rompu aux pratiques mathématiques et statistiques, à l’attitude stricte, dont l’esprit ne tolère aucun écart, à l’image des sciences dures qu’il enseigne. Ce n’est qu’à moitié vrai. Au-delà de la maîtrise de ses spécialités, M. Fazouane reste un personnage jovial, très humble et conscient de l’importance de la dimension humaine et des sciences sociales dans les disciplines plus «strictes». Cet intérêt le conduira d’ailleurs à faire des recherches sur les thèmes de la pauvreté, des inégalités et de la condition de la femme, et son expertise dans le domaine fera de lui un spécialiste régulièrement sollicité par les instances nationales et internationales. Pourtant, le chemin n’a pas été facile et Abdesselam Fazouane se rappelle sans fausse modestie de ses débuts difficiles et du travail accompli.

Originaire de Rabat, Abdesselam Fazouane voit le jour en 1960 dans une maison du quartier populaire de Yacoub El Mansour. Ils y sont neuf frères et sœurs à se partager les revenus d’un père chauffeur de municipalité et d’une mère femme au foyer. «Dès le départ, on savait que les études étaient le seul moyen de s’en sortir et aujourd’hui on peut tous se vanter d’avoir eu un bon parcours professionnel», se souvient-il. Il fait ses études dans le même quartier et intègre le collège Ibn Rochd avant de le quitter pour des études secondaires en sciences mathématiques au lycée Moulay Youssef. Réputé pour la qualité de son enseignement, le lycée est très loin de la maison et le jeune Abdesselam éprouve des difficultés face au trajet quotidien. Il y passera une semaine avant de changer d’établissement et de filière et rejoint le lycée Abdelkrim El Khattabi où il décroche en 1979 son baccalauréat en sciences expérimentales.

Après le bac, l’orientation est difficile, d’autant plus qu’à l’époque les événements politiques qui secouent le Maroc lui font tourner le dos à l’université, véritable vivier des mouvements politiques. D’ailleurs, le frère aîné, étudiant à l’Ecole Mohammadia des ingénieurs, est emprisonné et Abdesselam comprend qu’il lui faudrait choisir un chemin le plus loin possible des agitations. Il passe alors trois concours de trois écoles d’ingénieurs : l’Institut agronomique et vétérinaire (IAV), l’Ecole nationale de l’industrie minérale (ENIM) et l’Institut national des statistiques et économie appliquées (INSEA). Il optera pour ce dernier où il se classe deuxième et choisit la filière statistiques. Une fois son diplôme en poche en 1982, le directeur de l’époque, M. Benyakhlef, lui offre un poste d’assistant. Il passe alors une année à assurer des travaux dirigés mais travaille également dans le service des affaires estudiantines.

Il a toujours été attiré par le monde de la recherche

Après cette année de stage, il passe le concours d’assistanat qu’il réussit. En 1985, il obtient une bourse d’études pour un master en démographie à l’Université catholique de Louvain en Belgique. «Visionnaire qu’il était, M. Benyakhlef comprenait l’importance de la discipline et prévoyait d’ouvrir une filière à l’institut. Il m’avait fait comprendre que si je continuais mes études en ce sens, je pourrais avoir l’opportunité d’être le premier à l’enseigner», raconte M. Fazouane.
Effectivement, en rentrant en 1988, il trouve le terrain préparé pour lancer la filière d’ingénieur statisticien-démographe avec l’aide de collègues d’autres disciplines. Entre-temps, Abdesselam Fazouane obtient l’équivalence et peut accéder au statut de maître-assistant et travaille à l’institut entre 1988 et 1992 avant de demander un autre départ, cette fois-ci pour préparer le doctorat dans la même discipline. Après ce parcours, il revient en tant que professeur universitaire et chef du département de démographie et des sciences humaines. Toujours attiré par le monde de la recherche, il rejoint une équipe de recherche réunie par Touhami Abdelkhalek et appuyée par un financement canadien pour mener des études sur la pauvreté et ses liens avec le comportement démographique. En 2001, il est contacté par l’UNIFEM (Fonds de développement des Nations Unies pour la femme) pour des études statistiques sur les questions genre. Dans sa lancée, il prépare en 2005 un rapport sur les objectifs du millénaire et participe en 2009 à l’Agenda gouvernemental de Nouzha Skalli sur l’égalité. Sa maîtrise du domaine est telle qu’il est aussi contacté par la Banque Mondiale pour une étude sur la pauvreté. Il contribue par la suite à trois rapports de la banque avant d’être nommé consultant confirmé auprès de cette même institution ainsi qu’auprès d’autres organismes comme l’ONUSIDA, l’UNICEF ou le PNUD.

Il a un franc-parler assumé et une volonté farouche de développement

De ces études, il ressortira avec des lectures et analyses personnelles pertinentes. «Au Maroc, on connaît très bien les tenants et aboutissants de chaque problématique sociale, le problème réside dans l’application des politiques publiques. Les décideurs politiques ne savent pas comment mettre en œuvre un certain nombre d’actions et beaucoup d’argent est dépensé avec très peu de résultats». Sur la question de la pauvreté, il déclare : «En visitant certaines régions reculées, on a rencontré des gens simples et modestes vivant dans des conditions précaires mais qui ne se considèrent à aucun moment en situation de pauvreté. Cette résignation passe sous silence et fait l’impasse sur un grand nombre d’actions à mener et économise beaucoup d’argent aux politiques. Il y a donc un problème d’inégalité au niveau de la répartition de la richesse et le fait que ces communautés acceptent leur sort n’est pas une raison pour continuer à exploiter la totalité des ressources naturelles et les deniers publics». Un franc-parler assumé et une volonté farouche de développement qui le pousseront à postuler pour la fonction de directeur de l’INSEA avec des idées pleins la tête pour contribuer à l’essor de l’institut.