Abdeslam Amer, ombre et lumière

Trente ans après sa mort, l’aveugle qui illuminait la chanson marocaine demeure une des figures aussi emblématiques qu’énigmatiques de la scène musicale. Il a commis des chefs-d’Å“uvre absolus, mais raté sa vie. De Ksar El Kébir à  Casablanca, en passant par Fès, Rabat et Le Caire, reconstitution du parcours de Abdeslam Amer.

On peut avancer, sans cynisme, que dans le genre «artiste maudit», le compositeur Abdeslam Amer a fait fort, à son corps défendant. Rien ne lui a été épargné : deuil, cécité, dénuement, errance, disgrâce et oubli. Sa vie, dirait Paul Aragon, «ressemble à ces soldats sans armes qu’on avait habillés pour un autre destin» ; sa mort était prématurée ; son existence posthume demeure crépusculaire.

Car si ses œuvres lui survivent glorieusement, surtout Miâad, Al Qamar al-ahmar ou Rahila, seuls les connaisseurs savent qu’il en est le compositeur. Médias et musicologues s’obstinent à remiser au grenier la figure, pourtant imposante, de Abdeslam Amer. A l’exception notable de Lahcen Warigh, auteur d’un très éclairant Al Mousiqar Abdeslam Amer (Publications d’Al Ahdath Al-Maghribiya, 2004).

Trente ans après sa disparition, Amer continue de déranger
Tout porte à croire que ce musicien entier, sentimental, impulsif et affranchi des conventions continue de déranger trente ans après sa disparition. Même ses pairs et connaissances inventent souvent des prétextes farfelus pour ne pas participer aux hommages qui lui sont chichement rendus.

Comme si leur présence allait les compromettre. Le fantôme de Amer est encombrant, à l’image de ce personnage, sevré de la lumière du jour, dont la vie était émaillée de zones d’ombre. A commencer par son lieu de naissance. Personne ne sait au juste où il a vu le jour. Pour certains, ce serait à Asilah, d’autres soutiennent qu’il est né à Ksar El Kébir.

Ce qui est sûr, c’est que la faucheuse rôdait autour de la chaumière où il poussait ses premiers vagissements. Elle emporta son frère aîné ; insatiable, elle jeta, ensuite, son dévolu sur son père, Amer, ancien soldat de l’armée espagnole. Un double deuil salua l’éclosion du futur musicien. Sa vie sera une mort en sursis.

Pour la mère, Khaddouj Tanji, c’est le trou de la détresse. Elle n’a d’autre choix que d’abdiquer sa fierté et d’astiquer le parterre des nantis de Ksar El Kébir. Elle courbe l’échine nuit et jour, en ne quittant pas du regard son enfant. Celui-ci, en plus d’être chétif et maladif, ne voit pas. Nous voilà en face d’une énigme jamais éclaircie. Comment Amer a-t-il perdu la vue ? Plusieurs versions.

Il aurait reçu dans les yeux des éclats de poudre lors d’une fantasia organisée à l’occasion d’un pèlerinage au marabout de Moulay Ali Boughaleb, saint patron de Ksar El Kébir. Selon la mère de Amer, ce serait à la suite d’une maladie du typhus contractée par l’enfant dès son premier anniversaire. Ce n’était pas à cause du typhus, mais du trachome, rectifient certains. Toujours est-il que Amer vit peu le jour, il passa le plus clair de sa vie dans la nuit.

L’enfant révèle très tôt un caractère trempé dans l’acier. Pas question d’afficher son infirmité. Il refuse la canne blanche tendue et se fait un point d’honneur de se comporter comme les garçons «normaux» de son âge. Il commence par fréquenter l’école coranique Lalla Fatna bent Ahmed, où il s’illustre par sa mémoire éléphantesque. Grâce à cette faculté exceptionnelle, il se fait remarquer à l’école communale et empocher aisément son certificat d’études primaires. Puis des vacances prolongées.

A l’époque, Ksar El Kébir ne dispose pas d’un collège. Les rupins envoient leurs gosses à Larache ou Tétouan, les démunis, eux, condamnent les leurs à l’oisiveté. Amer en est malade de désespoir. Un juif va l’en guérir. Il cède un de ses bâtiments à la ville qui, aussitôt, le convertit en collège.

Enfant, Amer était chétif, maladif, mais pugnace et battant
Au collège Mohammadi de Ksar El Kébir, Abdeslam Amer débute brillamment. Son élan est rompu rapidement à cause de la tuberculose. Le mal empirant, il se résout à effectuer de longs séjours au sanatorium Ibn Koraïch, situé près de Tétouan. Mais le petit bonhomme est pugnace. Il n’entend pas abandonner ses études.

Il se débrouille tant bien que mal pour se faire envoyer les leçons, qu’il retient facilement. Au retour du sanatorium, il surclasse tous ses condisciples et coiffe les meilleurs au poteau aux épreuves du brevet. Par la suite, à la surprise de sa mère et de ses profs, l’adolescent choisit de dévisser du système scolaire. Pour faire quoi ? Coup de tonnerre ! Au lieu de s’enrôler dans l’enseignement, manière de s’assurer un avenir précautionneux, il s’engage sur une voie incertaine : la musique.

De l’art musical, Abdeslam Amer n’avait aucune connaissance théorique. Mais il en avait la passion, instillée comme une drogue douce par son assiduité devant la radio. La station égyptienne Sawt Al Arab était sa favorite.

Il y écoutait ses idoles, Mohamed Abdelwahab, Farid Al Atrache, Riad Sanbati, et aussi les discours de Jamal Abdennasser, son icône, dit-on. Mais ceci est une histoire. Ce fut au matin des années soixante que Amer fit son entrée en musique, avec une méthode singulière : quand un poème trouvait grâce à ses oreilles, il se mettait à le chantonner, des musiciens transcrivaient tout cela en notes, puis en partition musicale.

Le premier fruit en fut Ma ban khyal hbibi lghali, une chanson que Amer écrivit, composa et chanta ; le second prit la forme d’une reprise de Sania wa Lbir de Houssein Slaoui. Deux œuvres tombées vite dans l’oubli. Il faut dire qu’elles n’étaient pas impérissables.

Plus son désir s’enracinait dans la musique, plus Amer se sentait à l’étroit à Ksar El Kébir. Raclant ses fonds de poche, il prit un billet pour Rabat. Accéder à la Radio nationale était un rêve qu’il caressait dans sa nuit perpétuelle. Seul Ahmed Al Bidaoui en possédait le sésame. Mais il refusa de recevoir ce «prétendu» compositeur, qui n’avait même pas appris le solfège.

Amer insista, à chaque fois il était éconduit. Parfois manu militari. Il en fut ulcéré. Fès serait peut-être plus clément que Rabat, espérait-il. Il s’y rendit. Le hasard lui fit rencontrer Abdelwahab Doukkali, qui était encore interprète, pas encore compositeur. Il lui composa Habibati et Akhir ah. Deux réussites musicales qui extrayèrent Abdeslam Amer de l’anonymat.

Ahmed Bidaoui lui ferma les portes des studios de la RTM
Ensuite vinrent Khattatine Arrimal, chanté par Abdelhaï Sqalli, Al qamar al-ahmar, confiée à Abdelhadi Belkhayat, Miâad (Abdelhadi Belkhayat), Rahila, destinée à Belkhayat, ensuite à Ismaïl Ahmed et, en fin de compte, tombée dans l’escarcelle de Mohamed El Hayani, et tant et tant de pures merveilles de finesse musicale qui alliaient l’intuition de Amer à l’inspiration du poète Jawahiri.

En 1965, alors que le Maroc était en froid avec l’Egypte, en raison de la position de celle-ci lors de l’inutile Guerre des sables déclarée entre l’Algérie et le Maroc, Abdeslam Amer persuada les deux chanteurs, Belkhayat et Sqalli et le parolier Abderrahim Amine, de l’accompagner dans une tournée à travers le Maghreb, qui se terminerait par une escale au Caire.

Arrivés dans le pays des Pharaons, ils s’y plurent tellement qu’ils s’y plantèrent. Amer avait sûrement l’intention d’y demeurer à vie, puisqu’il épousa une Egyptienne. Le Caire était le temple de la chanson arabe, Nasser le fascinait. La déroute de l’Egypte face à Israël, en juin 1967, mit fin à son rêve. Le pays devint hostile aux étrangers. Mettre les voiles était plus prudent. Ce que Amer fit, abandonnant femme et illusions.

Il comptait s’installer au Caire, par amour pour l’Egypte et Nasser
De retour au Maroc, le compositeur s’enfonça dans une spirale dépressive. Il en perdit son savoir-faire. Les fonds manquaient. Il s’installa au cœur du modeste quartier Qariat Al-Jamaâ, prit femme et sombra dans la mélancolie. C’était le début d’une lente descente aux enfers. Elle fut précipitée le 10 juillet 1971.

Par une des facéties cruelles du destin, au sein des studios de la RTM, qui lui avaient fermé leurs portes à ses débuts. Ce jour-là, Amer devait remettre au ministre de l’information, Badreddine Snoussi, la bande d’une chanson patriotique, Mawakib Al Khalidine, composée à l’occasion du 40e anniversaire du Roi Hassan II.

Il s’exécuta, puis alla se restaurer en compagnie de sa femme, avant de retourner à Casablanca. A 15 heures, il prit la décision de se rendre une nouvelle fois à la RTM. Sa femme protesta qu’il n’avait plus rien à y faire. Il insista. A l’entrée, il fut intercepté par des militaires. Ils voulaient qu’il lise un texte resté dans les annales de l’histoire : «L’armée, je dis bien l’armée, vient de mener une révolution pour le bien du peuple. La monarchie est liquidée». Ils le lui firent apprendre, puis formuler.

Le putch mis en échec, Amer fut arrêté. Il avait beau faire valoir que sous la menace des quelques mitraillettes brandies, il ne pouvait faire autrement que d’obtempérer, on l’accusait de participation au complot. Au fait, avait-il agi réellement sous la menace ou était-il de mèche avec les rebelles ? Le doute est permis. Pourquoi tint-il tellement à retourner à la RTM, sans raison aucune ? D’autre part, sa dévotion pour Nasser ne plaidait pas en sa faveur. Il ne dut son salut qu’à l’intervention du Prince Moulay Abdallah. Mais le mal était fait.

Amer tomba en disgrâce. Il eut beau enchaîner des chansons à la gloire du Roi, rien n’y fit. Les studios d’enregistrement le repoussaient, ses chansons étaient mises à l’index. Il tomba malade, se dépêcha de mettre fin à son calvaire. Le 13 mai 1979, à l’hôpital Ibn Sina, à Rabat, la nuit s’empara définitivement de lui, malgré les soins payés par Hassan II, dont il avait annoncé, huit ans plus tôt, la chute.