Abdelkrim Ouazzani

Abdelkrim Ouazzani façonne un univers plein de candeur et de grà¢ce, pour les enfants de 7 à  77 ans.

Ras le bonbon du gris goudron et du noir charbon ? Vous vous demandez où (diable) sont passées les couleurs ? Pas de panique, elles sont là, bel et bien vivantes. Et tellement vives ! Comme les gamins à la plage, elles chahutent, se roulent par terre et grimpent sur les murs de la Loft Art Gallery(*), sous l’œil serein et bienveillant de leur père. «Ce rouge, ce vert et ce jaune que vous voyez ici sont les couleurs de mon enfance. Elles ornent la mosaïque de la maison où j’ai grandi à Tétouan et où je travaille toujours», confie Abdelkrim Ouazzani, le peintre des «enfants-adultes». «Tout ce qu’on fait a un lien avec ce qu’on a absorbé, assimilé étant petits. A dix ans, les enfants ont déjà le caractère qu’ils vont garder toute leur vie». Celui de Ouazzani est doux, posé, contemplatif. Et simple, d’une simplicité et d’une humilité qui ravissent le cœur, dans ce milieu où s’entrechoquent très souvent des egos gonflés à l’hélium. Les postures et le cigare ? Connaît pas. «Pas besoin de se déguiser en artiste», sourit le Tétouanais de cinquante-huit ans, dont quarante passés à polir son style chamarré, à modeler son univers. «Il faut être soi-même et faire ce qui nous plaît, pas ce qui plaît aux autres», répète-t-il comme une incantation aux étudiants du très dynamique Institut national des Beaux-arts de Tétouan, qu’il dirige avec succès.

Écolo d’avant-garde

Naïf, Ouazzani ? «Ça y ressemble peut-être un peu, mais non. Un peintre naïf est autodidacte, limité dans la figuration. Cela dit, le côté spontané qu’on retrouve dans les œuvres naïves m’intéresse», concède celui dont la muse est la terre et qui peint la vie cabossée, menacée par les humains. «C’est mon thème fétiche, depuis longtemps, bien avant que l’écologie ne devienne une préoccupation pour les gouvernements».
Sur les châssis et les socles, des toiles et des sculptures – des «tableaux sculpturisés», «en trois dimensions», rectifiera-t-il sans doute – représentent la terre, vert gazon et bleu azur, constellée de créatures : oiseaux en fuite, vaches beuglant de détresse, pommiers chétifs, «toute la faune et la flore que nous décimons dans notre course démente aux richesses. Une civilisation n’est pourtant pas une entreprise de pillage, un être civilisé n’accapare pas tout au détriment de tout le reste, égoïstement», regrette l’artiste. «Nous nous comportons comme ces extraterrestres envahisseurs, ces forces maléfiques qui déciment la terre dans les films de science-fiction. Comble du cynisme, nous appelons sauvages les rares tribus d’Amazonie qui vivent vraiment en harmonie avec la nature». Pour joindre le geste à la parole, le plasticien ne travaille qu’avec de la peinture acrylique, peu toxique. «J’ai découvert cette matière géniale en 1975, quand j’étudiais aux Beaux-arts de Paris. Avec l’acrylique, nul besoin de térébenthine ni de White spirit. Et puis ça sèche vite, l’idéal pour travailler dans le climat humide de Tétouan».

Formé à l’école, révélé dans la rue

Mais «comme tout le monde», Ouazzani a commencé avec la peinture à l’huile. Enfin, pas tout à fait comme tout le monde. Abdelkrim doit avoir cinq ou six ans quand il croise un jour un étudiant qui lui dit : «Je peins avec de la peinture à l’huile». L’enfant rentre alors en vitesse et mélange ses tubes de gouache avec de l’huile… Lesieur. «Je me souviendrai toujours de ma première œuvre !».
Et de ses premières années de galère, bien sûr. Car après les études à Tétouan et à Paris, il a fallu s’imposer sur une arène artistique trustée par les doyens. «Personne ne nous connaissait. Avec Bouabid Bouzaid, Mohamed Drissi, paix à son âme et d’autres artistes, nous en avions marre de ne jamais être exposés nulle part. Alors, en 1979, nous avons exposé dans la rue». Un clin d’œil à l’exposition de Jamaâ El Fna en 1969 et un acte de protestation. «L’exposition du printemps a duré cinq éditions, c’était inoubliable», s’émeut Abdelkrim Ouazzani. Mais pas évident. Les toiles ne sont pas faites pour la rue. Les panneaux tombent, se salissent, se brisent, emportés par le vent. Les jeunes artistes doivent alors «bricoler», remplacer les tableaux par des objets plus résistants. Ouazzani crée ses premières «peintures 3D», ces sculptures en métal ou en plâtre recouvertes de toile en couleurs acryliques.
«À l’école, on apprend plein de choses, des choses que tout le monde peut faire. Grâce à cette expérience magnifique dans la rue, je me suis affranchi des carcans». Au diable la raideur académique, bonjour la créativité pure, la forme libérée ! «C’était le début des installations artistiques au Maroc. À chaque édition, Place El Feddane était en fête à Tétouan», se souvient l’enfant-adulte, jamais très loin de sa ville natale et même solidement arrimé à son quartier de toujours. «Je vis, peins et enseigne à cinquante mètres de mon école primaire et à cent mètres de la maison d’enfance. Je retourne toujours dans mon petit triangle».