Abdelaziz Laqbaqbi, chirurgien orthopédiste et traumatologue

Il a découvert la culture de la truffe auprès de ses patients au moment où il exerçait en France.
n Son initiative a été récompensée par le prix de l’innovation obtenu lors du Salon international de l’agriculture marocaine de 2006. Il invite l’Etat à  encourager cette culture en confiant aux agriculteurs de la région du Moyen-Atlas des forêts de chênes verts inexploités.

La réussite sociale se confond aujourd’hui avec le succès professionnel et économique. Mais on oublie, trop souvent, que le bonheur c’est aussi et surtout pouvoir réaliser ses passions. Le parcours du traumatologue Abdelaziz Laqbaqbi, établi à Casablanca depuis 1994, nous en donne la parfaite illustration. Ce médecin, formé en France où il est resté plus de 22 ans pour sa formation et ensuite en tant que praticien, s’est investi dans l’agriculture d’une manière peu commune. C’est dans la culture du safran puis, chose étonnante, dans l’introduction au Maroc de la truffe qu’il a trouvé les moyens de réaliser la pleine mesure de ses talents.
Abdelaziz Laqbaqbi est né en 1954 dans la petite bourgade de Rechida, à 15 km de Debdou, près de Guercif. Il n’oubliera jamais ses racines et y reviendra plus tard pour s’improviser agriculteur. Un pari réussi haut la main.

Après des études primaires à Debdou et secondaires à Oujda, il part à Reims pour des études de médecine. Son grand-père qui l’a élevé après le décès précoce de son père le voulait à ses côtés pour l’épauler dans son entreprise de BTP lorsqu’il avait obtenu son baccalauréat en 1975. Pour convaincre le vieux monsieur récalcitrant de financer ses études, un ami de la famille suggéra à Abdelaziz de lui dire en toute simplicité qu’il veut faire des études supérieures justement pour mieux l’aider.

Quand Abdelaziz Laqbaqbi arrive à Reims, capitale du champagne mais qui compte aussi la culture de la truffe parmi ses spécificités, le jeune homme s’inscrit en chirurgie dentaire. Après une première année, il se ravise pour faire médecin généraliste. C’est le début d’un long épisode dans sa vie. Après des études couronnées par un diplôme de chirurgien, il reste en France et exerce à Cahors. Parmi ses patients, il y avait un grand nombre d’agriculteurs de la truffe. Il les écoute, s’imprègne de leurs connaissances et de leurs techniques et se passionne pour cette culture qui exclut tout engrais et repose sur la taille et le binage.
De retour au pays, le Dr Laqbaqbi ouvre son cabinet à Casablanca en 1994. Bien entendu, il se rend dans son patelin qu’il n’a jamais oublié et commence à échafauder son plan d’introduction de la truffe dans les six hectares qui appartiennent à la famille. Les agriculteurs français de la truffe avec lesquels il n’a pas perdu contact lui déconseillent d’investir dans cette culture qui n’a rien à voir avec son pays. Cependant, vu son entêtement, ils lui prêtent main forte et lui accordent des prix imbattables: alors que les plants coûtent l’équivalent de 150 DH, ils les lui fournissent à 30 DH. C’est ainsi qu’il va planter les premiers 1 000 arbres. Cela n’a pas marché comme il voulait, d’abord à cause des premiers tâtonnements mais aussi en raison d’une malencontreuse gelée qui a abîmé les arbres. Pour autant, il ne se laisse pas décourager et investit dans le safran dans la région de Tnine Ourika, sans laisser tomber son premier choix. Il bénéficie des subventions pour la mise en place des techniques du goutte-à-goutte et ne va pas tarder à se faire remarquer.
Tant et si bien qu’en 2006, il aura le meilleur prix du pôle nature et innovation qui lui sera remis par le Souverain lors du Salon international de l’agriculture marocain (SIAM). De fil en aiguille, il arrive à louer une bonne dizaine d’hectares appartenant au Haut commissariat aux eaux et forêts dans le Moyen-Atlas, notamment à Immouzer Kandar. Abdelaziz Laqbaqbi n’en est pas encore au stade de l’exportation mais les clients ne manquent pas, notamment dans la restauration de luxe où son produit règne sans partage.

Il veut créer un musée de la truffe

Et même s’il n’est pas au stade de la culture intensive, le seul kilo de truffe est commercialisé entre 8 000 et 12000 DH. La densité de ses exploitations s’établit à 300 arbres par hectare. Au bout de quelques années, la productivité peut être entre 5 et 10 kg et même plus à l’hectare. Il faut cependant retenir que cette culture qui se fait par micronisation du chêne vert ne donne ses premiers fruits qu’au bout de la sixième année. Et puis l’investissement est important et comprend le dressage des chiens (Abdelaziz Laqbaqbi en a déjà trois à l’heure actuelle) sans lesquels aucune récolte n’est possible.
Si la culture du safran et surtout de la truffe rapporte de l’argent, c’est le fait de vivre une passion qui semble l’emporter. Mais l’activité a créé aussi de l’emploi puisque, en plus de son cabinet de médecin, il gère du personnel permanent (guides et ouvriers), outre les saisonniers recrutés aux moments forts des récoltes. De plus, l’écotourisme s’est développé dans les domaines qu’il exploite, ce qui fait que les maisons d’hôtes et les restaurateurs des localités attenantes engrangent aussi du chiffre d’affaires.
Du reste, M. Laqbaqbi ne compte pas en rester là. Il envisage de créer un musée de la truffe comme celui qu’il a dédié au safran et caresse l’idée que les terrains de chênes verts aujourd’hui laissés à l’abandon soient confiés à des agriculteurs sur la base d’un cahier des charges.
En fait, il a surtout réalisé un véritable exploit : produire de la truffe pour la première fois au Maroc et, au grand dam des producteurs français qui n’avaient pas cru à son projet, obtenir une réussite proche de 100% alors que la leur ne dépasse pas plus de 30 à 40%.