A 33 ans, il vend des Boeing dans toute l’Afrique

Atteint d’un début d’asthme, il part étudier à Oujda et se découvre une passion pour les maths et la physique.
A 17 ans, le bac en poche, il décroche une inscription dans une université américaine et entame une formation en aérospatiale.
Aujourd’hui, il a en charge une direction commerciale du géant de l’aéronautique.

La vie aurait pu être un long fleuve tranquille pour Ihssane Mounir. Une famille aisée, un père ministre, un environnement plus ou moins aseptisé. Il est né dans le quartier de Bettana, à Salé. Mais le destin va subitement en décider autrement. En 1973, alors qu’il a à peine deux ans, la famille est durement frappée par la mort du père, dans un détournement d’avion qui a mal tourné, à Rome. A la suite de cet événement tragique, Ihssane Mounir est fait pupille de la nation et intégrera le Collège royal en 1975. Il se souvient, malgré son jeune âge à l’époque, des visites de classe inopinées de feu Hassan II, des dîners officiels et des fêtes de fin d’année que le défunt Souverain ne ratait jamais. Mais il ne restera pas plus de deux années au Collège royal et partira pour d’autres institutions.
D’abord attiré par la littérature, il part à douze ans à Oujda, chez un parent, en raison d’un début d’asthme, et c’est là qu’il commence à s’intéresser aux maths, sciences et physique. C’est après son bac sciences maths qu’il prend en charge personnellement sa vie scolaire, dirigée jusque-là par sa maman. Alors qu’elle l’ignorait, justement, son fils avait déjà commencé à écrire aux universités américaines pour une admission dans une discipline qui l’attirait particulièrement : l’aérospatiale. Il jeta son dévolu sur l’université de Wichita, la plus célèbre dans cette discipline. Une institution si réputée que tous les constructeurs aéronautiques y ont des usines ou au moins des bureaux.

Il accepte la direction marketing du programme 737 sous les conseils de Seddik Belyamani
Le jeune Ihssane Mounir atterrit donc à dix-sept ans dans l’Etat du Kansas avec l’assentiment de sa mère qui, pendant un moment, a cherché à l’en dissuader. Et là, il va vivre un moment de doute. Non seulement il n’a pas, au départ, droit au logement dans cette université, mais il est admis dans un cours préparatoire à l’examen du TOEFL.
Il sèche alors ce cours et, avec trois autres étudiants, décide de se préparer par ses propres moyens. Une fois les épreuves passées, il fallait encore attendre deux mois pour en connaître les résultats. Ce moment est mis à profit pour parcourir les Etats-Unis, histoire de faire connaissance avec le pays de l’oncle Sam. Au retour de ce périple, tout va aller très vite. Les études ne seront qu’une promenade pour le jeune homme qui les terminera avec un diplôme d’ingénieur, suivi d’un doctorat en aérodynamique appliquée.
Alors qu’il songeait à revenir au bercail, Boeing lui propose une sorte de contrat à durée limitée et l’intègre dans une des cellules qui planche, au contact de la clientèle européenne, sur le 777. Il est ensuite associé au programme de conception du 757/300.
Mais, à partir de 1998, il commence à étouffer dans le monde de l’ingénierie et brigue le poste de directeur marketing du programme du 737 nouvelle génération. C’est qu’il envisage le saut dans le management. Son chef direct américain lui déconseille d’aller dans ce secteur et considère son acte comme un reniement de son destin de chercheur tout tracé, lui, le jeune prodige aux brillantes publications dans les revues aéronautiques spécialisées. Tenaillé par le doute, il demande alors conseil à un autre Marocain de Boeing, Seddik Belyamani, qui en deviendra le numéro deux quelques années avant son départ à la retraite. Il est reçu entre deux rendez-vous par celui qui deviendra un de ses mentors. Durant l’entretien, M. Belyamani lui parlera de beaucoup de choses en anglais, en français et en arabe dialectal. Mais il n’aura pas un mot sur le choix à faire entre la carrière prometteuse de scientifique qui l’attend et la carrière, risquée, de meneur d’hommes que lui propose le constructeur de Seattle, une ville dont il est tombé sous le charme dès le premier jour. C’est au moment de le raccompagner à l’ascenseur, alors qu’Ihsane désespère déjà, que M. Belyamani lâche la seule phrase sur le sujet, sans attendre de réponse : «A ta place, j’accepterais le poste qu’on te propose». Avant même qu’Ihssane ait saisi la portée de ce qu’il venait d’entendre, Seddik Belyamani avait déjà repris le chemin de son bureau. Le message était clair. Il dit oui pour le poste de directeur marketing du programme 737.
Depuis ce jour-là, Ihssane Mounir, entre-temps marié et père de deux fillettes, reverra régulièrement le boss puisqu’il va gravir les échelons chez Boeing. Il aura successivement en charge les «projets spéciaux» du constructeur et différentes directions commerciales. Aujourd’hui, il dirige, à trente-trois ans, celle qui s’occupe de l’Afrique de l’Ouest, l’Afrique centrale et de l’Est. Un de ses derniers succès est la vente de 10 Boeing 787, des avions de 250 places, à l’Ethiopie, pour un prix unitaire compris entre 130 et 160 millions de dollars, selon les équipements choisis. De 2003 à aujourd’hui, la direction de M. Mounir a réalisé un chiffre d’affaires de 3 milliards de dollars. Parmi ses clients, il y a, bien entendu, Royal Air Maroc, mais aussi sa filiale, Air Sénégal, à qui il va livrer incessamment un 737/700, un appareil qui coûte la bagatelle de 50 à 60 millions de dollars. La botte secrète d’Ihssane Mounir tient en deux phrases : «Choisir une bonne équipe et y aller en disant “que le meilleur gagne”, car on sait qui est le meilleur»…