70 ans et toujours aussi mordant

Très tôt engagé dans la politique, il a côtoyé toutes les grandes figures de la gauche marocaine.
Après une traversée du désert qui aura duré 20 ans, il est revenu au-devant de la scène, en 1998, avec le gouvernement de l’alternance au sein duquel il sera ministre des affaires générales.
En 2003, il est à  la tête du Haut commissariat au plan, un organisme incontournable dans
le Maroc d’aujourd’hui.

La carrière d’Ahmed Lahlimi, Haut commissaire au plan, est une vraie fenêtre sur l’histoire du militantisme au Maroc et le côté cour des partis. Ayant côtoyé des figures légendaires comme Mehdi Ben Barka, Abderrahim Bouabid, Abderrahmane Youssoufi ou encore Mahjoub Benseddik, il connaît dans  les détails les différentes étapes de l’évolution du paysage politique. C’est aussi parce qu’il a toujours été un des acteurs les plus actifs de la politique dès son jeune âge. Il a d’ailleurs été secrétaire général de la section de Fès de l’Union nationale des étudiants du Maroc (Unem), alors qu’il n’avait que 19 ans.Ahmed Lahlimi Alami est né à Marrakech en 1938. Il est le troisième garçon d’une fratrie de huit enfants, dont cinq filles. Son père, interprète civil au ministère de l’intérieur, est sans doute parmi les premiers Marocains à avoir obtenu un certificat d’études primaires puisqu’il l’avait passé en 1918.

Militant mais bon élève quand même
Même en étant un militant précoce, Ahmed Lahlimi s’applique dans ses études et récolte prix d’excellence et distinctions. Très actif, il crée un journal qui s’appelle Le Cor où il publie des articles virulents contre le pouvoir. Après son Bac philo obtenu en 1958, il se met en tête d’aller faire du théâtre en France. Mehdi Ben Barka l’en dissuade par la question suivante.   «Pourquoi choisis-tu le refuge des ratés ?». Il lui conseille alors d’aller voir Abderrahim Bouabid, ministre de l’économie de l’époque, pour s’occuper des relations du département avec la presse, ce qui lui permettra, lui dit-il, de financer ses études universitaires. Ses débuts professionnels ne l’empêchent pas de s’inscrire en propédeutique, année préparatoire des études universitaires qui n’a disparu du système français d’enseignement qu’en 1966. Il ne reste  pas au ministère et se décide à signer un engagement de servir dans l’administration après ses études contre une bourse de 500 DH par mois, une somme considérable à l’époque. Etudiant et militant engagé, Ahmed Lahlimi participe activement, en 1960, au congrès de l’Union nationale des forces populaires (Unfp), dont la scission aboutira à la création de l’Union socialiste des forces populaires (USFP) en 1975. Au moment de ce congrès, il est alors élu vice-président de l’UNEM dont il prendra la tête lorsque Hamid Barrada, le président d’alors, sera arrêté en 1963. Auparavant, feu Hassan II avait reçu une partie du bureau de l’association estudiantine qui montait au créneau pour dénoncer les exactions du pouvoir et leur dira : «Si j’avais été un mauvais juriste, je vous aurais poursuivis pour appel à la révolte». Le Roi donnera ensuite ses instructions, raconte Lahlimi, à Ahmed Bahnini pour qu’il trouve un local à l’UNEM. C’est donc dans cette ambiance électrique que M. Lahlimi obtient sa licence en histoire/géographie en 1963. Il est alors au comité exécutif de l’UNFP et entre à l’Office national de l’irrigation (Oni) pour honorer le contrat qu’il avait signé avec l’Etat. Le Haut commissaire au plan ne rompt pas pour autant avec l’université et réussit à décrocher un diplôme d’études supérieures (DES) en 1966.

Il restera dga de la CNCA pendant 24 ans
Plus tard, précisément en 1967, il entre au Crédit Agricole comme chef de service des études techniques et économiques. Suivra une période qui sera marquée par les fameux complots qui vaudront à tous les cadres supérieurs des partis d’être écartés des postes à responsabilités. Mais avant cela, Ahmed Lahlimi sera détaché par le Crédit Agricole pour officier comme secrétaire général du ministère du tourisme. Le Dahir de sa nomination ne verra jamais le jour et, en 1973, il est appelé au secrétariat d’Etat au plan (avant sa mutation en Haut commissariat), dirigé par Abdellatif Imani, pour prendre en charge le secrétariat général. Avec les événements de 1972 et 1973, il entamera une longue traversée du désert qui durera jusqu’en 1998, avec le gouvernement d’alternance constitué par Abderrahmane Youssoufi. Il est vrai qu’entre-temps Ahmed Lahlimi  était revenu au Crédit Agricole, en 1974, d’où on l’avait détaché avec le titre de Dga, mais sa disgrâce est de notoriété publique et il ne sera associé à aucun dossier. Il raconte : «Au début, Ahmed Osman nous avait rassuré, moi et quelques militants, en nous disant que la colère du Roi allait sûrement passer. Mais j’ai dû me rendre à l’évidence. Alors, j’ai mis à profit cette longue période pour travailler avec des organisations non gouvernementales, l’organisation des Nations Unies pour l’agriculture et l’alimentation (FAO) et la Banque mondiale pour le compte desquels j’ai mené de nombreuses missions». On notera, toutefois, qu’il sera nommé, parallèlement à son poste au Crédit Agricole, ministre d’Etat pour moins de deux ans, entre 1983 et 1984. Cette période noire s’est accompagnée également par une mise à l’écart au niveau du parti puisque Mohamed Elyazghi trouvait qu’Ahmed Lahlimi qui s’était rapproché de la Confédération démocratique du travail (CDT) de Noubir Amaoui lui faisait de l’ombre. En fait, le parcours de M. Lahlimi est très complexe car il sera tour à tour partie prenante dans les décisions centrales du parti et en dehors puisque très proche d’Abderrahim Bouabid dont il sera à un certain moment directeur de cabinet. Il va se mettre d’ailleurs en retrait dès la disparition de ce dernier en 1992.

1998, le redémarrage de sa carrière
En 1998, Ahmed Lahlimi revient donc aux premières loges et devient un proche collaborateur d’Abderramane Youssoufi, premier ministre du gouvernement d’alternance. Il se voit confier le  portefeuille de ministre chargé des affaires générales puis, en cumul, celui de l’économie sociale, de la PME et de l’artisanat. A son actif, la Loi sur la concurrence, la Charte nationale du développement de la PME (avec la création des maisons de la PME) et le Livre blanc de l’artisanat. Il occupera ces fonctions jusqu’en octobre 2003, date à laquelle le Souverain le charge de réanimer le Haut commissariat au plan, alors géré par Abdelhamid Aouad.
A 64 ans, à l’âge où la plupart des commis de l’Etat pensent à la retraite, c’est un nouveau parcours qui se dessine pour Ahmed Lahlimi. L’homme fait plus que réanimer le HCP, il lui donne une seconde vie. Amélioration de l’outil statistique, mise aux normes mondiales, production de données en tout genre, le Haut commissaire met son département au centre de l’économie et entend bien le faire savoir, quitte à provoquer l’exécutif. 2004 et 2005 seront des années marquées notamment par des conflits avec Driss Jettou, irrité de voir l’organe national de production des statistiques faire des sorties publiques pour donner ses propres estimations des grandeurs macroéconomiques du pays. Des chiffres souvent différents de ceux livrés par le gouvernement. Ahmed Lahlimi n’en démord point : il considère que le HCP est en droit de se livrer à ses propres analyses et d’en faire état auprès de l’opinion publique. Mais ce n’est pas tout, recensement de 2004, conférences, forums, études prospectives, nouvel indice du coût de la vie, nouveau PIB, le HCP, est devenu une véritable fourmilière, et les collaborateurs du Haut commissaire sont obligés de suivre  la cadence infernale de cet homme exigeant (très exigeant, et même trop sévère disent-ils) pour qui le travail est un sacerdoce. Et la politique ? Ahmed Lahlimi s’est assagi sur ce plan…où peut-être il n’a tout simplement plus le temps.