Y a-t-il un premier ministrable pour 2007 ?

Politiques
et associatifs militent pour un premier ministre politique.
Les patrons pour le politique mais pas contre le technocrate.
Les leaders des partis désavoués même par les partisans.
Douiri, Hejira,
El Gahs, Hassad, Chérif, Meziane Belfquih… plusieurs noms proposés.

Qui s’installera à la primature à l’issue des législatives de 2007 ? Quel sera son profil ? Même si, bien entendu, il revient constitutionnellement au Souverain de choisir le «premier des ministres», la question taraude les esprits, c’est certain, aussi bien chez les politiques que dans les rangs des hommes d’affaires. S’agira-t-il d’un des dinosaures de la politique, comme Mohamed El Yazghi, Abbas El Fassi, Mohand Laenser, Ahmed Osmane ou encore Saâd Eddine El Othmani ? Ou plutôt un poids lourd de la technocratie à l’image de Driss Jettou ? Ce dernier sera-t-il reconduit ou remplacé par un Mourad Chérif, Mohamed Hassad ou encore Hassan Abou Ayoub ? Et pourquoi écarter l’hypothèse des outsiders, ces jeunes ministres de l’actuel gouvernement qui ne manquent pas de talent et d’aplomb en tant que responsables d’importants départements, comme Adil Douiri, Karim Ghallab, Taoufik Hejira ou encore Mohamed El Gahs ? Les personnalités citées ont d’autant plus de mérite qu’elles ont su allier coloration partisane et compétence technocratique.
«Un homme politique mais avec des capacités managériales»
En tout état de cause, une question centrale demeure posée. Le Maroc dispose-t-il de premiers ministrables ? De personnes aptes non seulement à diriger un gouvernement mais, de plus, à aller dans le bon sens, poursuivre les réformes, faire avancer les chantiers, trancher, dépasser les blocages ? L’on se rappelle l’expérience du gouvernement d’alternance. Abderrahmane Youssoufi, poids lourds de la politique, auréolé de son passé de militant et jouissant d’une estime qui dépasse les frontières, s’était heurté à la difficulté de l’exercice du pouvoir. Le Maroc qui avait rêvé, avec l’arrivée des socialistes en 1999, a déchanté.
La Vie éco s’est livrée à un exercice : demander à des acteurs politiques, économiques et associatifs qui, selon eux, pourrait diriger le gouvernement après les législatives de 2007, ou même avant, si le gouvernement venait à être changé. L’on se rappelle les rumeurs qui ont circulé cet été au sujet de la fin de la mission de Driss Jettou. Les noms de quelques candidats présentés comme successeurs ont même été avancés. Le nom de l’ex-ambassadeur du Maroc à Paris, Hassan Abou Ayoub, a circulé avec insistance. Puis, quelques semaines après, celui de Mohand Laenser lui a succédé dans les couloirs avant que les dernières sorties médiatiques de Mustapha Sahel ne le «désignent» comme successeur potentiel.
Si Driss Jettou n’est pas reconduit (le contraire n’est pas impossible), qui occupera son fauteuil ? Son remplaçant sera-t-il issu d’un parti politique ou un pur technocrate sans appartenance politique ? Rappelons-nous, octobre 2002 : face à l’incapacité des deux premiers partis majoritaires, le PI et l’USFP, à accorder leurs violons, un technocrate du nom de Driss Jettou, surprise totale, avait été désigné par le Roi. La querelle entre les deux frères de la Koutla a plombé les espoirs d’un fonctionnement politique «normal».
Autre surprise : l’accueil favorable réservé à l’outsider Driss Jettou. Un sondage effectué à l’époque par La Vie éco avait révélé que 95 % des cadres interrogés (sur un échantillon de 100 personnes) ont plébiscité ce choix. Côté partis politiques, la déception fut partielle, mais pour certains – USFP en particulier -, elle fut amère.
Dans le jeu de questions-réponses auquel la rédaction s’est prêtée dans ce dossier, avec des acteurs politiques, associatifs et économiques, trois positions, pas forcément incompatibles, ressortent. Les acteurs du champ politique s’attardent sur la nécessité de nommer l’un des leurs au poste de premier ministre. Mohamed Moujahid, le probable secrétaire général du tout nouveau né PSU (Parti socialiste unifié), ouvre le bal. «Hors de question que le prochain premier ministre soit un technocrate, ça va contre la logique démocratique. Je donne plus d’importance aux structures qu’aux personnes.» Pour ce militant de gauche, le profil potentiel d’un premier ministre à l’horizon de 2007 n’est pas aussi important que le processus de son choix. «Le premier ministre doit être politique et issu démocratiquement, et en toute transparence, du parti qui obtient la majorité des voix aux prochaines élections législatives de 2007. Il y a suffisamment d’hommes compétents au sein des partis politiques qui peuvent postuler à ce poste».
Ce point de vue est partagé par Khalid Naciri, membre du bureau politique du PPS et pour qui «le futur chef de gouvernement doit être représentatif d’une majorité cohérente, homogène, opérationnelle, démocratique et réformatrice, pour continuer le chantier des réformes ouvert en 1998 et qui n’est toujours pas arrivé à terme». A l’Istiqlal, on tient, bien entendu, à l’idée d’un premier ministre politique. Nizar Baraka, membre du comité exécutif, verrait bien dans ce rôle Abbès El Fassi, conformément à la tradition, mais si le choix devait être fait au sein d’un autre parti, il n’est pas contre, «fût-ce Mustapha Ramid». L’idéal est «qu’il ne soit pas un leader au sens traditionnel du terme, c’est-à-dire ayant un passé nationaliste, mais plutôt un homme capable de tirer avec lui le reste de l’équipe gouvernementale». Abdellah Bekkali, lui aussi membre du comité exécutif de l’Istiqlal, penche pour un homme politique avec une expérience gouvernementale, mais, prévient-il, «il ne suffit pas qu’il soit choisi pour son appartenance à un parti. Il faut que sa légitimité soit reconnue par tout le monde».

Une expérience gouvernementale jugée nécessaire
Côté Mouvance populaire, Mohand Laenser, lui, pense que l’on se dirige vers la nomination d’une premier ministre politique. «On a tendance à aller vers un système plus orthodoxe que par le passé, constate-t-il, tout en estimant que, tout politique qu’il est, le futur premier ministre doit savoir maintenir l’homogénéité dans son propre parti, traiter avec les autres formations, pas forcément doté d’une formation économique, mais doté de capacités managériales». Il insiste au passage : «Je ne suis premier ministre ni potentiel ni virtuel».
Autre avis, celui de Abdelhadi Khaïrate, membre du bureau politique de l’USFP. Pour lui, «un leader politique s’impose, mais encore faut-il qu’il ait du courage et ne soit pas un simple figurant. Il doit savoir prendre les bonnes décisions au bon moment». Et que pense-t-il des chefs de partis actuels? «Mohand Laenser ?Il vous dira lui-même qu’il ne convient pas au poste. Mohamed El Yazghi ? dans ce cas, il ne devrait plus être secrétaire général de l’USFP. Abbès El Fassi ? il voudrait bien, mais cela dépendra de son parti. Quant à Saâdeddine El Othmani, il faudrait des alliances, mais qui accepterait de s’allier au PJD et de venir en second ? Personne parmi les grands partis n’accepterait».
Et qu’en pense El Othmani lui-même ? Deux idées : «une expérience politique et une expérience gouvernementale», mais il botte en touche quand il s’agit de donner des noms ou de parler de ses homologues.
Malgré ces positions en faveur d’un premier ministre issu des partis, le bilan de Driss Jettou n’est pas mis en cause. Des invitations à peine voilées lui sont indirectement formulées pour rejoindre un parti politique s’il a toujours l’ambition d’être reconduit en 2007. C’est ce qui ressort en substance de la déclaration de M’hamed Grine Labied, membre du bureau politique du PPS : «Je pense que Driss Jettou a l’étoffe d’un premier ministre. S’il veut prétendre à ce poste, il peut soit fonder son propre parti, soit en intégrer un. D’ailleurs, je ne doute pas que plus d’un parti politique serait heureux de l’accueillir dans ses rangs».
Les chefs de parti actuels ne conviennent pas au Maroc de demain
Quel est le point de vue du monde des affaires ? Dans ce milieu, on partage quasi-unanimement le même avis : le premier ministre de 2007 doit être un politique issu d’une majorité parlementaire. Les chefs de parti ne doivent pas pour autant applaudir car, estiment un bon nombre d’opérateurs économiques, les chefs actuels ne sont plus dans la course. Le mot d’ordre est donné : un saut de génération s’impose. «Sans porter de jugement de valeur sur les leaders des partis aujourd’hui, force est de constater que l’exercice du pouvoir use. Je doute fort qu’il y ait une adéquation aujourd’hui entre les chefs des principaux partis et le Maroc que nous projetons pour l’avenir», lance d’emblée Hassan Chami, président de la CGEM. La formule rêvée par Chami ? : «un parti politique majoritaire qui portera à sa tête un technocrate averti». Jalil Benabbès Tâarji, président de la Fédération du tourisme, qui s’exprime à titre personnel, partage cet avis. «Je ne connais pas suffisamment les chefs de partis pour les apprécier qualitativement. Mais une chose est certaine : aucun ne se détache du lot», martèle-t-il. Pour lui, des dauphins existent bel et bien au sein des partis. «A l’Istiqlal, dit-il, il y a des pointures intéressantes telles que Hejira et Douiri».
Même son de cloche chez Karim Tazi, président de l’AMITH. Prédisant une coalition à «tendance» conservatrice constituée du PJD et de l’Istiqlal, il écarte d’emblée Abbès El Fassi. «Je suis plutôt pour un saut de génération. Pourquoi pas Adil Douiri ou Karim Ghellab à la primature?». Il va plus loin : «Ghellab reste à l’équipement et Adil Douiri hérite du ministère des Finances. Dans cette hypothèse, un Saad Eddine El Othmani à la primature ne me dérangerait pas». De son côté, Youssef Alaoui, président de la FISA, voit d’un bon œil Mohamed El Gahs porté par l’USFP à la primature. Et les chefs actuels, qu’en faire ? Ils devront, de l’avis de Bouchaib Benhamida, président de la FNBTP, se consacrer à la gestion des affaires partisanes et confier à d’autres le soin de concourir pour la primature.
Plus catégorique que lui, l’administrateur directeur général de Manpower Maroc, Jamal Belahrach, refuse l’option d’un chef de gouvernement politique. «Je ne vois pas de chef de parti actuel occuper le poste de chef du gouvernement en 2007. Les chantiers qui attendent le pays et qui ont été initiés aujourd’hui doivent être finis par ceux qui les ont commencés. Il y a un rythme de travail qui a été mis en place. Il faut que le travail se termine avec cette équipe autour de Jettou qui a insufflé un rythme bon pour le pays». Oui, mais à condition qu’il rende dès aujourd’hui son tablier et qu’il intègre un parti politique. C’est du moins ce que pense Youssef Alaoui qui ajoute que «si tel était son souhait, il serait logique, dans un souci de transparence, que cela se fasse bien longtemps avant les élections législatives à venir. C’est au Souverain que reviendrait alors la décision de le maintenir ou de nommer quelqu’un d’autre en attendant 2007». Par ailleurs, M. Alaoui est le seul homme d’affaires à proposer des noms de politiques : Ismail Alaoui et Mohand Laenser sont deux candidats auxquels il ferait pleinement confiance.

La réforme de la Constitution d’abord, le choix ensuite
Si les patrons interrogés estiment comme les partisans que le temps est venu d’avoir un premier ministre politique, ils n’écartent pas pour autant la nomination d’un premier ministre technocrate en 2007. Et, surprise ou pas, c’est le nom de Driss Jettou qui est avancé en premier.
A défaut d’une reconduction de l’actuel patron du gouvernement, des noms sont avancés. Youssef Alaoui, entre autres propositions, opte pour un profil du type de Mohamed Hassad, l’actuel wali de Tanger, ex-patron de la RAM et ex-ministre de l’Equipement. Un choix que Hassan Chami est loin de partager. «M. Hassad est un excellent technocrate, mais il n’a pas de background politique». Pareil pour Hassan Abou Ayoub qui ne fait pas partie de la liste des favoris du président de la CGEM. Mourad Chérif, pour sa part, a les faveurs de M. Belahrach, au cas où Jettou ne serait pas reconduit. Les noms de deux autres poids lourds sont avancés par le patron de la Fédération des Travaux publics qui classe en deuxième position, derrière Jettou, affinités d’ingénieurs obligent, Abdelaziz Meziane Belfkih, conseiller du Souverain et plusieurs fois ministre, et Mohamed Kebbaj, actuel wali de Casablanca, ex-conseiller et ex-ministre.
Et la société civile dans tout cela ? L’on s’attarde surtout sur la question de la réforme constitutionnelle de l’institution du premier ministre. Amine Abdelhamid, président de l’AMDH, est catégorique. «Avancer un nom est tout à fait secondaire tant que le pouvoir du premier ministre reste inhibé par le pouvoir de l’institution monarchique. Il faut d’abord une réforme de la Constitution et l’établissement d’une véritable séparation des pouvoirs». Et ce n’est qu’après qu’on regardera le profil de plus prêt. Mais les partis disposent-ils de tels profils ? «Le renouvellement de l’élite au niveau des partis politiques se fait, certes, lentement, mais il serait inimaginable qu’il n’y ait pas au sein de ces partis politiques ou proches d’eux des profils aux compétences avérées», souhait indirect de Abdelali Benamour d’un premier ministre plus jeune. De son côté, Ali Bouabid, membre de la Fondation Abderrahim Bouabid insiste : «Un premier ministre technocrate a peu de légitimité politique et manque de lisibilité au niveau de l’action publique». Les partis marocains se montreront-ils capables de former les alliances nécessaires pour éviter la répétition du scénario de 2002 ? L’avenir le dira.

Les patrons pour un premier ministre politique, sans rejeter l’éventualité d’un technocrate. Et là, surprise (?) c’est Driss Jettou qui est évoqué en premier…

Une femme premier ministre ? ce n’est pas pour demain
Une femme premier ministre en 2007 ou même en 2012 ? Voilà qui constituerait une révolution, qu’on est loin d’espérer vivre, du moins dans les deux ans à venir. Indépendamment de l’obstacle culturel que représente l’accession d’une femme à ce poste, nombreux sont ceux qui s’accordent à confirmer une réalité «décevante». Aucune femme politique, ou technocrate, n’a encore suffisamment émergé pour prétendre être premier ministre au Maroc. Les partis politiques sont les premiers à confiner la femme dans des rôles secondaires. Même en accédant au gouvernement, on lui a confié des portefeuilles ministériels «de deuxième catégorie». Des postes qui ne préparent pas généralement à des fonctions de premier ministre.
Manque-t-on pour autant de compétences ? Pas forcément, mais aucune femme ne s’est encore suffisamment détachée. «Quelle est la femme aujourd’hui capable de mener des réformes libérales vigoureuses ? Je n’en vois pas», s’interroge Karim Tazi au moment où Jamal Belahrach, en chasseur de têtes de métier, note :
«A ce jour, il n’y en a pas sur le marché. Aucune n’occupe de hautes responsabilités pour aspirer à cela». Quid de Zoulikha Nasri alors ?

Trouver un premier ministrable ? La quadrature du cercle !
A écouter les descriptions des personnes interrogées, le profil du premier ministre de 2007 semble tenir de la quadrature du cercle.
Les qualités requises semblent être de deux types. Le premier est d’ordre intrinsèque et comportemental. Le second est relatif aux compétences politico-managériales acquises sur le terrain.
Ainsi, la «perle rare» doit être visionnaire, dotée de charisme et d’une intégrité morale à toute épreuve. Elle est capable de faire des arbitrages, mais surtout, de l’avis de Hassan Chami, dispose d’une énorme capacité de travail. Des points sur lesquels s’accordent Jamal Belachrach qui estime qu’elle doit, en plus, disposer d’un carnet d’adresses garni mais également efficace à l’international, en plus de ses qualités de pédagogue. Le premier ministrable, s’il doit faire preuve de fermeté, s’éloigner de l’esprit de consensus mou et prendre des décisions, doit d’un autre côté être en mesure de vendre ses idées à son team. Résumons. Il doit être un bon chef d’orchestre capable de faire jouer la bonne partition par tous les membres de son équipe. Mais ce n’est pas pour autant qu’il doit être un expert en économie. La vision stratégique doit l’emporter, estime Khalil Naciri.
Mais le profil ne serait pas parfait si on ne lui ajoutait l’esprit réformiste, le pragmatisme et, surtout, le courage politique. Cette dernière qualité est jugée primordiale par Abdelhadi Khairate, alors que Ali Belhaj juge l’esprit d’organisation primordial par rapport au charisme. Une première expérience dans le gouvernement n’est pas obligatoire mais sera un bon atout sur le CV du candidat.
A deux ans des législatives, les candidats potentiels qui n’auraient pas toutes ces qualités doivent se mettre au travail. Vivement la formation continue. Quant aux chasseurs de têtes, ils peuvent d’ores et déjà se positionner.