Violence policière : citoyens et policiers en parlent

7 décès enregistrés dans les différents services en 2005.
Une vingtaine de représentants des forces de l’ordre sont actuellement
poursuivis devant la justice.
3 521 policiers ont été sanctionnés entre 2003 et 2005
pour écart de conduite.

La loi est-elle en train de se retourner contre ses représentants ? Dans ses déclarations à la Chambre des conseillers en juillet dernier, Mohamed Bouzoubaâ, ministre de la Justice, a fait état de poursuites contre 9 officiers de police et 16 agents d’autorité pour abus commis dans l’exercice de leurs fonctions. Parmi les représentants des forces de l’ordre concernés, des surveillants de prison, des membres de la Gendarmerie royale et, pour la première fois, des membres des Groupes urbains de sécurité (GUS), un corps qui, depuis sa création fin 2004, a très vite acquis une réputation de gros bras de la police.
Il faut dire que le nombre de citoyens décédés aux mains des forces de l’ordre a atteint un niveau record l’année dernière : 7 morts contre 4 en 2002, 5 en 2003 et 3 en 2004. Six décès sont survenus dans la seule période comprise entre juin et décembre 2005. Et la mort d’Abdelghafour Slimani à Salé, en mai dernier, ravive les inquiétudes. Mais les poursuites engagées et les sanctions prises signifient-elles pour autant que le vent est en train de tourner ? «Nous ne pensons pas que ce soit réellement la fin de l’impunité, étant donné le nombre de cas que nous avons enregistrés et qui n’ont pas eu de suite sur le plan judiciaire», tranche d’emblée Amine Abdelhamid, président de l’AMDH.

Deux versions et des citoyens qui ont peur…
Son association, qui a particulièrement suivi les cas de Laâyoune et de Salé, a fait état de violences systématiques perpétrées par les éléments des GUS à l’encontre de citoyens dans la capitale des provinces du sud lors des évènements de mai 2005. Quelques mois plus tard, le 30 octobre, la ville connaîtra le décès de Hamdi Lembarki à la suite d’un affrontement avec les forces de l’ordre. Le bilan est encore plus élevé à Salé où deux décès, également imputés aux GUS, ont été enregistrés à six mois d’intervalle, contre seulement trois sur les cinq dernières années. Retour sur les événements.

Selon des sources à la DGSN, en décembre 2005, à Salé, Adil Ziati, «dans un état d’ébriété totale», a été renversé par le motard lancé à sa poursuite. Selon l’AMDH, en revanche, la victime, qui s’est disputée avec les policiers venus contrôler son identité, a reçu des coups de matraque sur la tête avant de s’enfuir. Quant au motard qui s’est lancé à sa poursuite, il l’aurait d’abord frappé avec ses pieds avant de le percuter avec sa moto, l’envoyant contre un mur. Ce n’est qu’en s’apercevant que l’homme n’arrivait plus à se tenir debout que les policiers ont pensé à appeler une ambulance. Toujours selon l’AMDH, une fois à l’hôpital, la victime n’a été traitée que pour ses blessures à la tête et rentrera chez elle. Elle y restera deux jours avant que sa famille n’aille voir la police et que le commissaire venu l’examiner ne réalise la gravité de son état et n’appelle une ambulance à nouveau. L’homme mourra 18 jours plus tard et le motard sera arrêté. Durant l’enquête, explique Tayeb Madmat, responsable de la section locale de l’AMDH, plusieurs témoins ont été menacés. Même la famille de la victime fera l’objet de pressions pour retirer sa plainte, notamment de la part de la famille du policier, au point que l’épouse de ce dernier ira passer la nuit chez les parents de la victime la veille d’une rencontre décisive avec les enquêteurs. «Ils ont tout fait pour exercer des pressions sur la famille qui, finalement, et étant donné l’état de pauvreté dans lequel elle se trouve, a accepté d’être indemnisée, renonçant à son droit de poursuivre les policiers devant la justice», indique Amine Abdelhamid. Six mois plus tard, l’instruction est toujours en cours, et, toujours selon l’AMDH-Salé, l’homme qui accompagnait Adil Ziati ce soir-là, et principal témoin de l’incident, croupit aujourd’hui en prison pour détention d’alcool. Le policier, lui, a été libéré.

Un simple contrôle de routine peut dégénérer
Cinq mois plus tard, un nouveau cas allait être enregistré. Il est près de 16 heures, ce 31 mai 2006, lorsque sept membres des GUS effectuent une descente au café Aït Baha, sis au boulevard de la Pépinière, toujours à Salé, pour contrôle d’identité. Plusieurs personnes sont contrôlées, dont Abdelghafour Haddad, un fan de musculation. On lui demandera d’accompagner les policiers au poste pour un examen supplémentaire. Il refuse. La discussion dégénère, les policiers tentent de l’emmener de force, mais l’homme oppose une forte résistance. Ses parents, qui habitent en face du café, interviennent et sont bousculés par les policiers. Abdelghafour Haddad tente de s’enfuir, mais finit par percuter la vitrine d’un cybercafé à une dizaine de mètres de là. Pourquoi ? Comment ? D’autres détails troublants suivront. Renonçant à l’interpeller, les policiers quittent les lieux avant l’arrivée de l’ambulance. Plus tard, selon l’AMDH, lorsque le père de la victime tiendra à accompagner son fils pour le transfert de l’hôpital Moulay Abdallah de Salé à l’hôpital Avicenne, à Rabat, il remarquera que le visage de son fils a été recouvert par un drap. Etait-il déjà mort? S’agissait-il de le préserver de la curiosité des gens comme il est d’usage au cours des transferts entre hôpitaux ? Une fois à l’hôpital de Rabat, alors que la victime est traitée aux urgences, son père est rejoint par la police qui l’emmène immédiatement établir un PV à Salé. C’est en chemin qu’il apprendra la mort de son fils. Cette fois, l’AMDH-Salé ne fait pas état de menaces à l’encontre des témoins, bien au contraire. Toutefois, des retards sont enregistrés au niveau de l’instruction de l’affaire. Et c’est par la famille de la victime que le procureur général apprendra son décès.
Les affaires Ziati et Haddad ne sont pas les seules enregistrées dans la ville, même si ce sont les plus spectaculaires. De nombreux récits circulent également, mais, téléphone arabe oblige, ils doivent être pris avec précaution.

Interrogés à propos des GUS, plusieurs responsables de la DGSN insistent sur le fait que, s’il y a bavures, cela «montre que le corps travaille, de tels incidents étant liés aux risques du métier». Cette règle s’applique davantage lorsqu’il s’agit d’opérer dans les points noirs des villes, comme certains quartiers de Salé ou de Casablanca où les policiers sont parfois chassés à coups de pierres. Ainsi, le quartier d’El Ayayda, à Salé, gardé, avant l’arrivée des GUS, par une quinzaine de gendarmes seulement, avait connu plusieurs manifestations en raison du manque de sécurité. Circulation d’armes blanches et de drogue, racket y étaient monnaie courante. Dans ce genre de contexte, les forces de l’ordre sont obligées d’avoir recours à la violence. «Comment arrêter un individu violent sans avoir recours à la force ?», s’interrogent les officiers de police. En effet, il arrive que les forces de l’ordre se retrouvent face à des comportements violents, sous l’effet de l’alcool ou de psychotropes, et qui mettent en danger la vie des citoyens et celle du concerné. Dans ces cas-là, une opération rapide et musclée s’impose d’office, et c’est la loi du moindre mal qui prévaut.

«Comment arrêter un individu violent sans avoir recours à la force ?»
En luttant contre ce genre de criminalité, il arrive que des cas de blessures soient enregistrés dans les rangs des forces de l’ordre, même si le nombre de morts est minime. Au-delà, si les responsables interrogés ne nient pas l’existence de brebis galeuses dans leurs rangs, ils sont nombreux à répéter : «Il n’y a pas d’impunité dans la boîte». En effet, au-delà des peines renforcées prévues à l’encontre des représentants de l’ordre, un système de sanctions internes est prévu, allant de la simple lettre d’observation à la révocation, lesquelles peuvent avoir un impact durable sur la carrière d’un agent. Ainsi, selon les chiffres de la DGSN, entre 2003 et 2005, le nombre d’individus ayant fait l’objet d’enquêtes administratives ou de poursuites judiciaires est passé de 18 à 23 au niveau des officiers moyens, et de 51 à 211 au niveau des subalternes, sans compter les 3 521 sanctions appliquées sur les trois années pour écart de conduite. Malgré cela, Mustapha Ramid, président de la commission de la justice à la Chambre des représentants, se montre très réservé. Selon lui, si l’arsenal juridique du Maroc en la matière est très à jour, son application reste limitée. «Ce n’est pas que les autorités ne veulent pas l’appliquer, il existe bien une volonté politique de le faire, mais elle n’est pas claire, elle n’est pas forte», souligne-t-il.

Pourtant, si l’on enregistre un retard à ce niveau, la société marocaine, ouverture politique oblige, n’aura pas attendu pour adopter une série de comportements nouveaux. Ainsi, au niveau de la société civile, le cas Haddad a mobilisé l’AMDH, qui a tenu à accompagner la famille du défunt dans ses démarches, et l’OMDH, qui a consacré un document d’une douzaine de pages à l’incident, reprenant des extraits du rapport d’autopsie. Plus généralement, les atteintes aux droits de l’homme sont beaucoup plus médiatisées qu’avant, nouvelles technologies à l’appui. Toujours dans le cas Haddad, les proches de la victime ont profité de la demi-heure qui a séparé le départ des policiers et l’arrivée de l’ambulance pour prendre les photos qui ont fait la une des journaux les semaines suivantes. Autre signe des temps, les manifestations éclair, chronométrées à la minute de manière à prendre les photos de la manifestation et se séparer avant l’arrivée des forces de l’ordre…

L’empreinte indélébile des années de plomb
Tous ces changements ont un impact majeur sur l’ensemble des couches sociales et leurs relations avec la police. «Aujourd’hui, le citoyen interpellé se sent touché dans sa dignité», explique-t-on au sein de la DGSN. Dans ce genre de situations, un simple contrôle d’identité, bien qu’autorisé par la loi, peut devenir source d’incident. C’est ce qui serait arrivé à Abdelghafour Haddad : attablé avec ses amis, ce dernier, selon plusieurs sources, se serait comporté avec arrogance envers l’agent qui lui avait demandé ses papiers. Cherchait-il à impressionner ses amis ? Face à la demande des agents d’autorité de les accompagner au poste, il a refusé, avançant que cela allait lui faire rater une séance de sport. Aucune partie ne voulant perdre la face, l’escalade était inévitable. De même, selon des sources policières, il n’est pas rare aujourd’hui que des individus interpellés en flagrant délit se mettent à invoquer leurs droits. «Imaginez-vous face à un type “mqarqab” qui vous crie ‘’je suis libre, je suis un citoyen’’. Ne sommes-nous pas des citoyens marocains, nous aussi ?», protestent ces officiers qui déplorent de devoir porter l’image de leurs collègues des années de plomb, une période où bon nombre d’entre eux n’étaient même pas nés. «Nous ne sommes pas des Robocop, nous ne sommes pas des anges, mais s’il y a abus, il suffit de porter plainte, chacun d’entre nous a un numéro de matricule», ajoutent-ils. Changement d’image ou pas, si les policiers marocains du XXIe siècle sentent désormais le souffle de la justice sur leur nuque, si les citoyens ordinaires en sont de plus en plus conscients, le cas de cet individu qui, injustement malmené, s’étant vu proposer de rembourser son vêtement déchiré, a expliqué qu’il préférait une tadouira, montre qu’il reste encore un très long chemin à faire, de part et d’autre.