Vent de fronde à  l’UMT

Une lettre de Abdelhamid Amine à Mahjoub Benseddik a mis le feu aux poudres au sein de l’UMT.
A l’UGTM, des membres du comité exécutif ont ouvert le bal. L’Union régionale de Fès est pratiquement en sécession.
Les syndicats souffrent d’une crise de légitimité et de crédibilité qui affecte leur image.

Les trônes de Mahjoub Benseddik et de Abderrazak Afilal, respectivement secrétaires généraux de l’UMT et de l’UGTM, sont en train de vaciller sous le poids des années et surtout des coups de boutoir des opposants. A l’UMT, où rien ne semblait bouger depuis trente ans, Abdelhamid Amine, président d’honneur de la Fédération de l’agriculture et secrétaire général de l’Union syndicale des fonctionnaires, s’est fendu, en février dernier, d’une missive virulente à l’adresse de l’inamovible Benseddik. Signe des temps ! il demande la tenue d’un conseil national du syndicat pour traiter de deux questions qui lui paraissent d’une extrême urgence. La première concerne les préparatifs de la commémoration du cinquantième anniversaire de l’UMT et la seconde a trait au Xe congrès de la centrale qui n’en finit pas d’être reporté. Le dernier congrès de l’UMT a eu lieu il y a dix ans, en 1995.
«La lettre n’a pas beaucoup plu au secrétaire général», reconnaît, sous le sceau de la confidence, un militant de la centrale. Mahjoub Benseddik est habitué à plus d’égards de la part des militants. «C’est lui seul qui décide de l’agenda et personne ne peut contester sa mainmise sur le syndicat, à moins de se mettre hors de l’organisation», avoue un proche du vieux chef. C’est dire que la lettre de Abdelhamid Amine a été ressentie comme un «véritable sacrilège». Ce dernier doit s’attendre à subir les foudres des caciques de l’UMT qui gravitent autour de Benseddik, mais Abdelhamid Amine en a vu d’autres ! En vieil habitué des combats difficiles, le militant des droits de l’homme ne va pas à la «bagarre» esseulé et sans armes. Plusieurs fédérations et unions régionales le soutiennent dans sa démarche. Il semblerait d’ailleurs que la démocratisation de l’UMT soit une exigence de plusieurs cadres du syndicat, issus de l’extrême gauche.
Jusque-là, Mahjoub Benseddik avait trouvé la parade. Il laissait une certaine liberté à l’Union régionale de Rabat, où la majorité des affiliés sont des militants des partis de la gauche non gouvernementale. En contrepartie, ceux-ci ne mettaient pas leur nez dans les affaires du 232, avenue des FAR. Le deal entre les deux est apparemment rompu ! Le rapport de forces est-il en train de changer au sein de l’UMT ? «Nous vivons une ambiance de fin de règne, avoue, éploré, un militant casablancais. La guerre des tranchées n’en est qu’à ses débuts et les pro-Benseddik vendront cher leur peau.» Les jours à venir promettent d’être agités au sein du plus ancien syndicat du Maroc.

Les défilés du 1er mai, une occasion de faire étalage de sa force
Un autre chef syndicaliste et des plus anciens est mis à mal par les membres de son syndicat. Abderrazak Afilal, qui était jusque-là le chef incontesté de l’UGTM, sent le vent de la fronde souffler au sein même du comité exécutif du syndicat. Trois syndicalistes chevronnés et non des moindres portent l’étendard de la rébellion. Il s’agit de Mohamed Titna Alaoui, secrétaire de l’Union régionale à Fès, de Mohamed Benjelloun Andaloussi, Mohamed Larbi Kebbaj et de Hamid Chabat, tous membres du comité exécutif de l’UGTM. «C’est une conspiration du clan des Fassis, tonne Abderrazak Afilal, ils ont mis la main sur la jeunesse du parti et maintenant ils veulent le syndicat». La tempête syndicale risque de se muer en tsunami qui balayerait le parti. D’ailleurs, chacun des deux clans compte ses appuis. Le défilé du 1er mai a été l’occasion de montrer ses forces et d’impressionner l’adversaire.
A Casablanca, bastion d’Afilal, les troupes de l’UGTM, toujours fidèles au «parrain de Aïn Sebaâ», ont défilé sous les applaudissements de Abdelhak Tazi, Abdelhamid Aouad et Abdelwahed El Fassi, membres du comité exécutif de l’Istiqlal, venus en renfort. A Fès, l’UGTM a battu le rappel de tous les militants de la région pour un seul et unique défilé, en présence de Abdallah Bekkali, secrétaire général de la Chabiba istiqlaliya. «Ils étaient tout au plus 700 personnes, en majorité des fonctionnaires des communes. Ceci a démontré leur véritable représentativité syndicale, c’est-à-dire rien», affirme, serein, Abderrazak Afilal. D’après des témoins qui ont assisté au défilé de l’UGTM à Fès, ils étaient environ 7 000 à parader sous les couleurs du syndicat de l’Istiqlal. Le chef de l’UGTM a oublié de rajouter un zéro au chiffre qu’il nous a avancé ! La presse du parti, qui n’a soufflé mot de la crise qui secoue l’UGTM, a renvoyé les protagonistes dos-à-dos. Le lendemain de la fête des travailleurs, L’opinion a consacré sa première page aux défilés de Casablanca et de Fès… Ainsi, tout le monde est content, ou presque.

Ils ont eu du mal à se défaire de leur image d’officines partisanes
Un autre syndicat a, lui aussi, affiché son unité… du moins en façade. La FDT, née d’une scission au sein de la CDT, a paradé en présence de Mohamed El Yazghi mais en l’absence de son secrétaire général, Taïb Mounchid. C’est Houcine Kafouni, adversaire déclaré du secrétaire général de la FDT, qui a passé en revue les troupes du syndicat. D’aucuns assimilent cette unité apparente au calme qui précède la tempête.
D’après certains observateurs du champ syndical, les syndicats marocains passent aujourd’hui par une crise multiple (voir chronique en page 30) . Une crise identitaire, tout d’abord, qui se manifeste dans l’incapacité de ces organisations à suivre les changements inhérents à l’apparition de nouveaux outils économiques. Une crise de légitimité et de crédibilité, ensuite. Dirigés par des élites qui ont fait des organisations syndicales des forces d’appoint pour les partis politiques, que ceux-ci utilisaient dans leur confrontation avec l’Etat, les syndicats ont peiné pour se départir de cette image «d’officines partisanes» qui leur a longtemps collé à la peau et a entamé leur aura. Ce temps est révolu. Les syndicats se banalisent et n’ont plus pour rôle que la défense des intérêts de leurs membres. «Les slogans pompeux du genre “ la classe ouvrière à l’avant-garde du peuple” ne sont plus de mise. Le syndicalisme à l’ancienne est mort», claironne un ex-syndicaliste.
Les pratiques au sein des syndicats ont également porté un coup fatal à leur crédibilité. Les congrès ne sont pas tenus dans les délais, les chefs dans les régions se comportent en potentats locaux, les anciens, en majorité des ouvriers ou des petits fonctionnaires de l’Etat, se méfient des jeunes cadres. Ce milieu où s’enchevêtrent les intérêts économiques et les ambitions politiques fait souvent fuir les jeunes cadres qui ne se retrouvent pas dans un mode d’encadrement suranné. D’autant plus que la plupart des dirigeants des syndicats se cramponnent à leurs sièges. Pour l’anecdote, il faut savoir que la moyenne d’âge des secrétaires généraux des quatre premiers syndicats (UMT, UGTM, CDT, FDT) avoisine voire dépasse les soixante-dix ans, quand celle des travailleurs tourne autour de la trentaine. «Tous nos dirigeants ne travaillent plus depuis longtemps. Ils ont atteint l’âge de la retraite depuis une éternité et ignorent tout du monde du travail», s’offusque un jeune cadre de la FDT.
De la fronde qui souffle actuellement sur les principales centrales syndicales du pays dépend la mise à niveau de ces outils indispensables à la formation des jeunes. «Les syndicats sont de véritables écoles pour enseigner la démocratie», regrette un militant UMT qui conteste la direction actuelle du syndicat. Du côté de l’UGTM, Abderrazak Afilal annonce un congrès avant la fin de l’année, comme pour conjurer les démons de la contestation ! .