USFP et Istiqlal : une vraie alliance ou un pacte de circonstance ?

Selon les deux partis, l’alliance signée le 31 octobre ne vise pas le PJD ou son gouvernement, mais des objectifs plus importants que cela. L’Istiqlal et l’USFP disent se préparer pour 2017 avec au menu une vision commune et un programme commun. Une plateforme politique conjointe sera prête dans six mois, une commission conjointe y travaille déjà .

En 1989, M’hammed Boucetta, secrétaire général de l’Istiqlal et Abderrahim Bouabid, premier secrétaire de l’USFP signaient un mémorandum de réformes politiques et constitutionnelles, acte qui donnera naissance plus tard à la Koutla dans sa deuxième version et surtout à un bras de fer entre les partis nationalistes et le pouvoir. Cela se traduira, une année plus tard par la grève générale du 14 décembre 1990, la déposition, la même année, d’une motion de censure contre le gouvernement d’Azzeddine Laraki, et, comme point d’orgue, par la présentation de candidats communs aux élections législatives de 1993. La suite est connue.
Près d’un quart de siècle plus tard, le 31 octobre dernier, leurs successeurs, Hamid Chabat de l’Istiqlal et Driss Lachgar de l’USFP signent une convention de rapprochement entre les deux formations. Le contexte ayant changé et l’adversaire politique également. Les deux partis s’y ont donc pris de manière différente aussi bien pour la forme que pour le fond. D’abord, pour ce qui est de la forme, il s’agit d’une commission bipartite formée de dix membres, cinq de chaque formation, chapeautée par le président du conseil national de l’Istiqlal, Toufiq Hjira et du président de la commission administrative de l’USFP, Habib El Malki, qui a planché, depuis la mi-juillet dernier, sur l’élaboration des termes de la nouvelle alliance. Le document, lui-même, est bien dosé : une pincée de l’histoire commune des deux partis qui remonte à plus de 80 ans, c’est-à-dire le jour de la création de la Koutla de l’action nationale en 1936, ou comme le précise, Toufiq Hjira, un «rappel des fondamentaux». En deuxième partie du document, le volet pratique ou les 14 actions et actes programmés à court et moyen termes. En troisième partie, une dose de prospective. C’est la partie «la plus importante», explique ce responsable istiqlalien. Elle parle, en effet, de l’ouverture d’un dialogue national étendu et global qui va durer près de six mois. Pour mener à terme ces pourparlers qui doivent déboucher sur une plateforme commune, les deux partis vont procéder, et c’est une première, de manière ascendante. «Nous allons non seulement faire participer tout le monde et à tous les niveaux à ce débat, mais nous allons nous y prendre autrement que par le passé», affirme la même source. Ainsi, et si par le passé la décision se prenait au centre, à Rabat et à Casablanca, et se déployait au niveau des autres régions, cette fois le dialogue va démarrer au niveau local, dans les antennes locales et régionales pour aboutir d’ici mi-2014 à cette plateforme commune.

Vers des candidatures communes aux prochaines législatives ?

Cette plateforme politique devrait proposer des réponses communes, ou du moins une vision commune, aux questions politiques, économiques et sociales. Concrètement, il s’agira d’une vision commune sur les réformes du secteur économique dans ses volets agricole, industriel, commercial et des services, du secteur social en ce qui concerne les problématiques de l’emploi, du logement, de l’éducation et de la formation, de la santé, de la femme, de la jeunesse et de l’enfance et du domaine culturel. Les deux formations plancheront également sur les questions de l’identité marocaine, dans ses expressions arabe et amazighe, dans le cadre d’un islam du milieu et tolérant, mais aussi sur les questions des libertés de création, de pensée et d’opinion. En termes d’attentes politiques, il est question, sur ce volet, de proposer et soutenir les réformes politiques qui visent la construction et la consolidation d’un Etat de droit, démocratique et moderne.
En somme, «ce sera la fondation d’un programme politique commun pour l’après-2016 et peut-être même des candidatures communes aux futures élections législatives de 2017. Nous sommes en train de construire une alternative aux islamistes que nous allons proposer aux citoyens d’ici 2016», confie-t-on. En résumé, les deux formations planchent sur un programme commun, une vision commune pour présenter une véritable alternative au projet de société que nous propose le PJD actuellement au pouvoir ou les autres tendances d’obédience islamiste, assure-t-on auprès du parti de Allal El Fassi. Ce qui nous éloigne beaucoup de la conception que l’on se faisait, ou que l’on aimait se faire, de la carte politique d’avant les élections de novembre 2011. A l’époque, les théoriciens de la scène politique parlaient d’une polarisation du champ politique de manière à dégager trois grands pôles : un pôle de gauche conduit par l’USFP, un pôle de centre libéral mené par le PAM et le RNI et un pôle de droite conservatrice avec comme leaders l’Istiqlal et le PJD. Le déclenchement du printemps démocratique, la vague des contestations lancée par le mouvement 20 Février sur laquelle a surfé le PJD plus tard, sans l’avoir soutenue au début ou y avoir participé, et surtout les élections tenues après le discours historique du 9 mars et la promulgation de la nouvelle Constitution ont changé la donne en portant le PJD au pouvoir. Sauf que, deux années depuis, les vents ne sont plus aussi favorables au parti islamiste.
Ce qui fait dire à certains analystes politiques que la nouvelle alliance USFP-Istiqlal aura certainement pour conséquence d’inquiéter quelque peu un PJD déjà en phase d’essoufflement après deux années au pouvoir.

Le PJD n’est pas une cible

Seulement, ce qui agace, pour le moment, le parti islamiste, c’est qu’il ait été qualifié ouvertement de «parti obscurantiste» et de «parti réactionnaire», dans le document officiel signé par les socialistes et les istiqlaliens. Une terminologie qui rappelle aux islamistes les lendemains incertains et bien difficiles des attentats du 16 Mai, une époque où de nombreuses voix avaient appelé ouvertement à la dissolution de la formation d’Abdelilah Benkirane. C’est le numéro deux du PJD, Slimane El Amrani, lui-même, qui vient de faire part de la réaction et surtout de l’irritation de ses pairs face à cette nouvelle alliance. Le secrétaire général adjoint du PJD avertit par la même occasion les deux alliés que «si c’est le PJD que cette nouvelle alliance a pour cible, elle se trompe de voie». Comme cette réaction était, somme toute, prévisible, l’Istiqlal et l’USFP avaient préparé une réponse toute faite : «Ce rapprochement n’a pas été mis en œuvre pour s’opposer au gouvernement Benkirane, il va au-delà de ces considérations conjoncturelles. L’opposition à l’actuel gouvernement n’en est qu’une infime partie. Ce que nous sommes en train de réaliser est une construction d’une nouvelle opposition, au sens plus large. Nous nous rapprochons l’un de l’autre (NDLR, l’Istiqlal et l’USFP) pour construire une nouvelle logique d’opposition. Il s’agit d’une alliance pour participer à sauvegarder les acquis, à défendre la cause nationale et à consolider les institutions. Ce n’est surtout pas un duel où Hamid Chabat et Driss Lachgar font face à Abdelilah Benkirane», clarifie Toufiq Hjira.  
Ceci dit, une question s’impose : cette alliance est-elle une alternative à la défunte Koutla démocratique ? Une chose est sûre, explique-t-on auprès de la direction des deux partis, cette alliance n’est pas une résurrection de la Koutla et ne remplace pas non plus cette alliance historique qui regroupe également le PPS actuellement membre de la majorité. Cela dit, confie-t-on, ce rapprochement entre les deux formations reste ouvert. «Nous avons d’ailleurs lancé, en ce sens, un appel à tout le monde», précise ce dirigeant de l’Istiqlal. Ce qui laisse ouverte une brèche dans laquelle pourraient éventuellement s’engouffrer d’autres formations comme le PPS par exemple. Ce parti s’étant déjà distingué ces derniers jours par des sorties qui en disent long sur son indisposition face à la manière avec laquelle le chef du gouvernement et son parti gèrent les affaires publiques. Il ne faut pas oublier non plus, rappelle Driss Lachgar, le Premier secrétaire de l’USFP, que le PPS est présent un peu partout sur le front social où il côtoie l’USFP. «Il est présent dans les syndicats, les organisations féminines, les organisations des droits de l’homme et dans toutes les organisations de la société civile engagées dans ce front national, démocratique et social érigé aujourd’hui en rempart contre les actions impopulaires du gouvernement et sa gestion des affaires publiques».

Il y a alliance et alliance

Cela pour le PPS, mais qu’en est-il du PAM ? Là, les deux alliés invitent à faire le distinguo entre deux formes d’alliances, une alliance politique et une alliance parlementaire. Pour ce qui est de l’alliance politique, le projet ne concerne pour le moment que l’Istiqlal et l’USFP. Par contre, pour ce qui est de l’alliance parlementaire, «les chefs des groupes parlementaires de deux Chambres peuvent s’engager dans toutes les alliances qu’ils veulent au moment où ils le veulent et quand ils le jugent opportun», explique notre source. «Nous attendons d’ailleurs leurs propositions en ce sens», affirme ce dirigeant istiqlalien. Rien n’empêche donc la formation d’un front commun au sein d’une Chambre ou des deux entre l’Istiqlal, l’USFP, le PAM et l’UC, pour faire barrière à tout projet de loi proposé par le gouvernement. Faut-il rappeler, par ailleurs, qu’au niveau de la deuxième Chambre, le groupe de l’USFP qui vient d’absorber le Parti travailliste et le Parti socialiste, deux anciens membres du G8, fait déjà partie d’une coordination qui regroupe toutes les formations de l’opposition, y compris le PAM.
En définitive et sans plus tarder, les deux formations, l’Istiqlal et l’USFP, se sont déjà empressées de mettre à exécution leur tout récent accord. Depuis quelques semaines déjà, les dirigeants de l’Istiqlal ne ratent plus aucune manifestation organisée par l’USFP, du moins au niveau national. De même pour les socialistes qui mettent un point d’honneur à se déplacer pour participer aux activités de leurs nouveaux-anciens alliés. Pas plus tard que dimanche 3 novembre, le chef du groupe socialiste, Ahmed Zaidi, a fait le déplacement à Casablanca pour assister à une journée d’information sur le projet de Loi de finances 2014, organisée par les groupes parlementaires istiqlaliens dans les deux Chambres. Fait marquant, ce n’est pas seulement le responsable socialiste qui a répondu présent, mais aussi les représentants de la FDT, bras syndical du parti. De même pour la CDT qui a dépêché un représentant pour la même occasion. Ce qui en dit long sur le niveau de coordination entre les deux partis et celui des trois centrales syndicales, l’UGTM, la FDT et la CDT quelques mois à peine après que l’Istiqlal ait quitté le gouvernement. Ce rapprochement intersyndical devrait d’ailleurs aboutir, entre autres, à l’organisation, dans quelques mois, de manifestations communes pour le 1er Mai 2014.
Autres mesures concrètes que l’Istiqlal et l’USFP entendent mener conjointement : une caravane à travers le pays pour mobiliser les membres et sympathisants des deux formations, des rencontres nationales sur différents thèmes d’actualité, des rencontres entre cadres, économistes et parlementaires des deux partis sur la situation économique et sociale, des rencontres locales et régionales entre cadres locaux des deux formations. Bien sûr, les militants des deux partis seront encouragés à participer, à l’avenir, aux manifestations organisées par l’un et l’autre. Les élus locaux seront de même invités à coordonner leurs efforts et actions. Bien plus, l’Istiqlal et l’USFP travailleront sur des positions communes sur des problématiques des libertés individuelles, des problématiques sociales comme l’avortement, la peine de mort, le mariage des mineurs… La cause nationale suscitera également une attention particulière puisque socialistes et istiqlaliens entendent mettre en place une commission conjointe qui suivra de près, et en permanence, l’évolution de la question du Sahara ainsi que celle relative au «différend frontalier» avec l’Algérie voisine. En somme, tout un programme.