UNFP, un parti fantôme depuis 34 ans

Le 6 septembre 1959, l’UNFP, ancêtre de l’USFP, voyait le jour.
Mehdi Benbarka, leader du courant progressiste de l’Istiqlal, a fait scission avec l’aile des conservateurs menée par Allal El Fassi.

L’USFP est née en 1975 mais l’UNFP a continué d’exister sans jamais participer aux élections.

E n 1955, quand le Maroc accédait à l’ indépendance, le champ partisan se résumait en tout et pour tout en deux organisations véritablement structurées : un parti politique,
l’Istiqlal (PI), qui comptait 100 000 militants, et un syndicat, l’Union marocaine des travailleurs (UMT), qui en comptait 200 000. Du coup, les premiers gouvernements étaient confiés en majorité au Mouvement national dont le PI était le chef de file naturel. Voulant renforcer ses positions, celui-ci a tenté un coup de force en annonçant la démission en 1958 des trois ministres qui le représentaient dans le deuxième gouvernement présidé par M’Barek El Bekkay. Coup réussi puisqu’en mai de la même année, le gouvernement suivant a été dirigé par l’un de ses leaders, Ahmed Balafrej.
Des conflits commençaient cependant à surgir entre les dirigeants du parti. Normal pour une structure qui regroupait quatre tendances antagonistes : la Résistance et l’Armée de libération marocaine, la classe ouvrière (UMT), les progressistes (l’Union nationale des étudiants du Maroc menée Mehdi Benbarka) et la direction conservatrice (Allal El Fassi et Ahmed Lyazidi). La cohabitation entre les représentants de ces courants devenait presque impossible. Une aubaine pour le Palais qui cherchait à prendre le dessus sur cette formation tentaculaire. Enfonçant le clou, le Palais a nommé Abdallah Ibrahim, l’un des représentants de l’aile gauche du parti, à la tête du quatrième gouvernement en décembre 1958. Ce que certains historiens qualifient de première alternance politique au Maroc. Le président du conseil (gouvernement) était contraint cependant à cohabiter avec des personnalités inféodées au Palais. Celui-ci a fait d’une pierre deux coups: il a précipité la scission au sein d’un parti fort qui commençait à gêner, et il a permis d’instaurer un réel multipartisme. C’est dans ce contexte que fut d’ailleurs promulgué le fameux dahir du 15 décembre 1958 sur les libertés publiques.
Les divergences étant parvenues à leur paroxysme, le leader du PI, Allal  El Fassi, a exclu, en janvier 1959, sept militants des plus hautes instances du parti dont Mahjoub Benseddiq, Fquih Basri, Mohamed Hihi et Mehdi Benbarka. Ce dernier a alors créé la Confédération nationale du parti de l’Istiqlal (CNPI) qui devait rassembler les militants de gauche aspirant au changement social et économique en faveur des masses populaires. Le 6 septembre de la même année, la CNPI s’est réunie à Casablanca pour annoncer la naissance de l’Union nationale des forces populaires (UNFP). Parmi les grandes figures qui ont rallié le nouveau parti, on retrouve Abdallah Ibrahim, Mahjoub Benseddiq, Abderrahim Bouabid, Fqih Basri, Abderrahman Youssoufi et Maâti Bouabid.
Bien que l’UNFP était fortement représentée au gouvernement, cela n’empêchait pas ses dirigeants de prendre des positions radicales. Ce fut le cas du communiqué publié en décembre par le journal du parti, Attahrir, où l’UNFP demande la responsabilité du gouvernement devant le peuple et non pas devant le Roi. Une assertion alors considérée comme une offense à la monarchie. Le directeur et le rédacteur du journal, respectivement Fquih Basri et  Youssoufi, ont été arrêtés et Benbarka contraint à l’exil en Tunisie. S’en est suivi un long feuilleton de lutte entre le pouvoir et les dirigeants de l’UNFP. L’ère des années de plomb allait ainsi commencer. Le gouvernement de Abdallah Ibrahim est dissous en mai 1960 et l’UNFP passe à l’opposition.
Après la mort de Mohammed V et l’accession au Trône de Hassan II, les rapports entre le pouvoir et l’UNFP allaient se détériorer davantage. Quelques mois après son retour d’exil en mai 1962, le leader du parti, Mehdi Benbarka, a échappé à une tentative d’assassinat sur la route entre Rabat et Casablanca. Après le Conseil constitutionnel, le parti a décidé de boycotter le référendum sur la Constitution.
Pour contrecarrer la puissance de l’UNFP et du PI, le pouvoir a tenté de créer un parti capable de les concurrencer. La tâche a été confiée au directeur du Cabinet royal, Réda Guédira, qui annonça, en tant que politique, la création de son propre parti le Front de défense des institutions constitutionnelles (FDIC), et en tant que ministre de l’intérieur l’organisation d’élections législatives en 1963. L’UNFP en sort quand même avec de bons résultats. Mais craignant une percée du parti aux élections municipales de juillet de la même année, les autorités ont décrété le report de ce scrutin et procédé à l’arrestation de
5 000 militants du parti pour motif de complot contre le Roi. Fquih Basri, Cheikh Al Arab, Moumen Diouri et Benbarka étaient directement montrés du doigt. Au total, 43 militants ont été jugés. En novembre, le verdict a été rendu et  Fquih Basri, Diouri et Omar Benjelloun sont condamnés à mort; Benbarka et Cheikh Al Arab écopent de la même peine mais par contumace. Cheikh Al Arab sera assassiné en 1964 dans une fusillade avec la police. Et Benbarka sera kidnappé à Paris un an plus tard. Quelques mois après, une amnistie générale est prononcée au profit des autres prisonniers.
Entre-temps, l’UNFP allait connaître les mêmes divergences entre ses dirigeants que celles vécues au sein du PI : d’une part, les représentants de l’aile syndicale représentée par les cadres de Casablanca tels Benseddiq et Ibrahim ; de l’autre l’aile politique encadrée par les jeunes cadres issus de la capitale comme El Yazghi, Omar Benjelloun et Abderrahim Bouabid. Le fossé se creuse davantage jusqu’au 10 janvier 1975, date à laquelle les responsables de l’aile politique décident de créer leur propre parti, qui allait porter le nom de l’USFP (Union socialiste des forces populaires). Depuis, l’UNFP a continué d’exister mais réduite à une coquille vide, ses dirigeants ayant toujours refusé, jusqu’à ce jour, de participer aux élections. A l’image de l’immeuble délabré et inoccupé, qui abrite son siège au boulevard El Fida à Casablanca, l’UNFP, ancêtre de la gauche marocaine, est devenu aujourd’hui un véritable parti fantôme.