Une rentrée sous le signe du remaniement ministériel

A un mois du dead-line fixé, le chef du gouvernement a à peine entamé ses tractations, mais rien n’est encore précis. Les partis ont compris le message, il s’agit d’un gouvernement de compétences et non d’un gouvernement apolitique. Entre-temps, l’équipe actuelle planche sur la déconcentration administrative et les nouveaux projets de développement.

C’est le sujet de l’heure. Le remaniement du gouvernement est attendu par tous. Il devrait intervenir avant la rentrée politique qui coïncide avec l’ouverture de la session parlementaire d’octobre et donc de la nouvelle année législative. Mais, un peu plus d’un mois depuis le discours du Trône, dans lequel le Souverain a annoncé ce remaniement, les choses n’en sont encore qu’au stade des conjectures. Certains annoncent un gouvernement de technocrates, voire d’union nationale. D’autres s’attendent à une légère retouche de l’actuelle équipe. Entre les deux scénarios, se trouve sans doute la nature du prochain Exécutif. Ce qui est pourtant certain, c’est que le discours royal du 29 juillet est très clair à ce sujet. «(…), à l’horizon de la rentrée prochaine, nous chargeons le chef du gouvernement de soumettre à notre appréciation des propositions visant à renouveler et enrichir les postes de responsabilité, tant au sein du gouvernement que dans l’Administration, en les pourvoyant de profils de haut niveau, choisis selon les critères de compétence et de mérite». Pourtant l’imaginaire public est allé très loin, considérant cela comme une préparation du terrain pour un gouvernement de technocrates ou un gouvernement «apolitique». Or, d’après certains analystes, dont le politologue Omar Cherkaoui, «l’esprit politique de cette opération est indéniable. A aucun moment il n’a été question dans le discours de créer de nouvelles règles de jeu à la marge du texte constitutionnel. Certes, le discours a critiqué certains comportements de l’acteur politique, mais pas au point de le dénuer de la légitimité et la légalité politique». En d’autres termes, en chargeant le chef du gouvernement de lui soumettre une liste de nouveaux candidats aux postes ministériels, en se basant sur les seuls critères de la compétence et du mérite, le Souverain a veillé à maintenir «l’esprit et l’âme politique» du gouvernement qui découle des résultats des élections de 2016. Gardons en tête que c’est la première fois qu’un remaniement ministériel intervient de cette manière. Normalement, note-t-on, les changements au gouvernement se font d’une manière subite sans annonce, et encore moins, tractations préalables.

La chasse aux bons profils

Cela étant précisé, s’il est une certitude, souligne-t-on, c’est que le «gouvernement de compétences» que Saad-Eddine El Othmani est chargé de constituer avant la rentrée ne signifie aucunement une mise à l’écart des partis politiques. C’est au contraire à eux de proposer parmi leurs cadres ou sympathisants, et ils n’en manquent certainement pas, des profils entre lesquels le chef du gouvernement pourra choisir et proposer les futurs membres de son équipe. C’est aussi, signalons-le au passage, une invitation implicite aux partis politiques de faire marcher l’ascenseur interne qui, apparemment, dans la plupart des cas, est à l’arrêt depuis des années. Cet exercice, s’il est bien mené, ne manquerait pas de réconcilier les cadres et les cadres supérieurs aussi bien du secteur public que privé avec la pratique et les partis politiques. D’habitude, l’occasion de l’opération de formation du gouvernement étant généralement assimilée à «un partage de gâteau». Il faut dire que certains partis semblent avoir saisi le message. Le MP s’est ainsi empressé de constituer une commission ad hoc chargée de prospecter d’abord au sein du parti et puis dans son entourage à la recherche des candidats à présenter au chef du gouvernement. L’USFP, elle, adopte une tout autre logique. Selon des sources internes, le premier secrétaire a lancé un appel aux responsables du parti et de ses organes parallèles pour alimenter la direction en CV des compétences qui se trouvent aussi bien dans les rangs des encartés que parmi les sympathisants. D’autres formations ne semblent pas trouver de difficulté à piocher dans leur réservoir de cadres. Pour le RNI par exemple, il n’a pas été difficile de trouver rapidement un remplaçant, il y a une année, à l’ancien ministre des finances Mohammed Bousaid. Dans ce parti qui vient d’opérer une restructuration globale, la machine étant bien rodée et ce ne sont pas les cadres qui y manquent. La formation du chef du gouvernement s’est, elle aussi, mise à la tâche. Le PJD a, en effet, consacré la première réunion de son secrétariat général au futur remaniement du gouvernement. D’après les déclarations du secrétaire général adjoint, l’organe exécutif ne s’est pas attardé sur les détails. On a pu apprendre néanmoins que le parti n’est pas près de changer ses procédures pour cette occasion. La commission chargée de sélection des candidats aux postes ministériels, un organe non permanent composé d’une trentaine de membres dont une partie cooptée et une autre élue, mise en place au lendemain des élections de 2016 est toujours active. Ce sera donc à elle de présenter une liste de candidats «élus» parmi les responsables du parti pour en choisir une short-list de candidats qu’elle devrait présenter à son tour au Souverain. Une procédure que plusieurs analystes politiques n’ont pas manqué de critiquer «parce que dans le choix des ministrables d’autres critères entrent en jeu et ils n’ont rien à voir avec la compétence et le mérite». Cela d’autant que le PJD est réputé pour manquer de cadres. Une réalité que ses responsables ne contestent d’ailleurs pas.

Mauvaise habitude bien installée

Pire encore, observe le politologue Abderrahim Manar Sellimi, avec son accès au pouvoir le PJD a instauré une coutume «dangereuse» qui a été consacrée au début du mandat d’El Othmani. Cette coutume qui veut que les membres du gouvernement soient choisis parmi les partis de la majorité. «C’est pour cela que le chef du gouvernement s’est adressé, en premier, aux formations membres de la coalition gouvernementale pour le besoin de ce remaniement. Selon cette logique consacrée par le PJD, l’alternance des élites gouvernementales est limitée aux bureaux politiques et aux instances des partis de la majorité. De ce fait, faire partie du bureau politique ou du secrétariat général d’un parti débouche automatiquement sur la possibilité de devenir membre du gouvernement». Par conséquent, ces postes sont fermées aux autres élites et compétences du pays au nom d’une hypothétique logique et légitimité démocratique. Or, poursuit le politologue, «c’est une pratique qui n’a aucun fondement constitutionnel. Les citoyens ont voté pour les partis politiques pour accéder au Parlement et non pour fermer les postes ministériels aux autres». Ce n’est donc pas étrange que la question des compétences au gouvernement se pose depuis près de dix ans. Sauf qu’avec le temps, la gestion de la chose publique a montré de nombreuses carences. De même, les tiraillements entre ses membres, les critiques et les reproches adressés par les uns aux autres, les retards dans la mise en œuvre des politiques publiques, les chantiers lancés par le Souverain qui sont à la traine, les «poches de résistance» qui se sont manifestées au sein même du parti qui dirige le gouvernement, tout cela a fait que son action a été largement affectée. Et même avec les bonnes intentions dont il a fait montre au début de son mandat, le chef du gouvernement n’est pas parvenu à modifier la donne. D’où ce remaniement censé non seulement lui donner un nouveau souffle, mais changer complètement sa manière d’agir.

En outre, assurent certains observateurs, au vu des rapports changeants, voire lunatiques, entre les formations de la majorité, un changement radical s’impose au niveau du gouvernement pour pouvoir préparer les élections, jugées cruciales, de 2021, dans un climat sain et constructif.

De plus, le gouvernement étant appelé à mettre en œuvre de nouveaux programmes de développement et comme le précise le discours du Trône, cette nouvelle génération de projets nécessite «de nouvelles compétences aux différents postes et niveaux de responsabilité. Du sang neuf doit, donc, être apporté au sein des institutions et des instances politiques, économiques et administratives, y compris le gouvernement».

Après plus d’un mois du dead-line fixé par le Souverain, le chef du gouvernement n’en était encore qu’à ses premiers contacts non officiels. On parle déjà de contacts individuels, chaque parti reçu à part. Il a même été question, dans l’entourage du chef du gouvernement, d’élargir les négociations à l’opposition. Ainsi, si certaines sources ont effectivement fait état de rencontres, tenues depuis quelques jours séparément avec les responsables des partis politiques, au niveau de l’instance de la majorité aucune réunion n’avait encore été programmée.

Une révolution dans l’Administration

Pourtant, tout le monde attend cette réunion durant laquelle le chef du gouvernement devrait, en théorie, exposer sa conception du remaniement et débattre avec ses alliés de la nouvelle architecture de son gouvernement. Pour l’heure, rien ne filtre à ce propos. Certaines sources croient savoir, toutefois, qu’il est improbable que le chef du gouvernement reconduise l’expérience des secrétaires d’Etat qui, pour plus d’un, dans sa conception actuelle, a démontré ses limites. Ici et là, au gré de la conjoncture et des centres d’intérêts des uns et des autres, on se hasarde à annoncer des noms qui sont censés être sur le départ et les postes ministériels appelés à connaître de grands changements. Mais rien de tout cela n’est tranché.

Cela dit, cette initiative du chef du gouvernement d’associer les partis de l’opposition à ses tractations pourrait éventuellement, estiment certains analystes, déboucher sur l’intégration de quelques profils issus de ces partis à l’Exécutif, sans pour autant que le statut de l’opposition de leur formation change. Bien sûr, d’autres analystes interprètent cette initiative par le souci d’El Othmani de faire de la consultation de tous les partis représentés au Parlement, que ce soit au moment de la formation du gouvernement au lendemain des élections ou à l’occasion d’un remaniement élargi, une «coutume constitutionnelle». Rappelons au passage que c’est une pratique courante dans les pays démocratiques. Dans tous les cas, que le chef du gouvernement ait décidé de consulter le PAM, l’Istiqlal ou encore la FGD, cela ne veut surtout pas dire qu’il serait en train de constituer une nouvelle majorité.

Sa coalition devrait rester intacte et la nouvelle équipe poursuivra la mise en œuvre du programme gouvernemental, éventuellement avec quelques améliorations, pour lequel le gouvernement a reçu le vote d’investissement par le Parlement en avril 2017.

En revenant au discours du Trône, le changement ne concerne pas uniquement le gouvernement, mais également l’Administration. A ce niveau ledit changement touchera, non seulement les hauts responsables, mais l’Administration en elle-même et en profondeur.
Le gouvernement avait déjà entamé le travail en ce sens avec l’élaboration et l’adoption de la charte de la déconcentration administrative. Depuis, il a été question de traduire ce texte en mesures concrètes. C’est ainsi que le ministre chargé de la fonction publique, Mohammed Benabdelkader, vient de finaliser le programme exécutif de la mise en œuvre de la charte de la déconcentration administrative à laquelle S.M. Mohammed VI a fait allusion dans son discours du 20 Août, à l’occasion de la Révolution du Roi et du peuple. Le ministre devait d’ailleurs présenter cette stratégie lors du conseil du gouvernement de jeudi dernier. Notons que dans ce discours du 20 Août, et «afin de relever les défis de la nouvelle étape», le Souverain «exhorte le gouvernement à donner la priorité à cette question, en corrigeant les dysfonctionnements de l’Administration et en mobilisant les compétences qualifiées, aux niveaux régional et local».

En parallèle à l’annonce de la composition du nouveau gouvernement, la nomination de la commission chargée de plancher sur le nouveau modèle de développement constitue également le fait majeur de cette rentrée. Comme annoncé dans le discours du Trône, cette commission spéciale chargée du modèle de développement sera installée à la rentrée. Elle regroupera différentes disciplines académiques et diverses sensibilités intellectuelles, en y faisant siéger des compétences nationales issues du public et du privé. «Outre de l’expérience et une exigence d’impartialité, ces profils doivent être suffisamment outillés pour comprendre les dynamiques à l’œuvre au sein de la société et aller au-devant de ses attentes, sans jamais perdre de vue l’intérêt supérieur de la Nation». Cette commission devra avoir une triple mission de réajustement, d’anticipation, de prospective pour permettre à notre pays d’aborder l’avenir avec sérénité et assurance, comme souligné par le Souverain dans le discours du 20 Août.
La commission sera notamment attendue sur le plan social et au niveau de la refonte des services publics. Il sera ainsi question de l’amélioration des prestations sociales de base et la performance des services publics. Ses propositions devront viser leur perfectionnement et l’accroissement de leur efficacité. Globalement, comme l’affirme le Souverain, la commission devra prendre en considération les grandes orientations des réformes engagées ou en passe de l’être, dans des secteurs comme l’enseignement, la santé, l’agriculture, l’investissement, le système fiscal. «Notre ambition est que, dans sa nouvelle version, ce modèle de développement constitue une assise solide pour faire émerger un nouveau contrat social emportant une adhésion unanime, en l’occurrence celle de l’État et de ses institutions, celle des forces vives de la nation incluant le secteur privé, les formations politiques et les syndicats, les associations, ainsi que celle de l’ensemble des citoyens», a notamment affirmé le Souverain dans le discours du 20 Août. In fine, ce modèle est appelé à faire office de socle de l’étape nouvelle dont S.M le Roi a tracé les contours dans le dernier discours du Trône. Une étape «à laquelle nous avons assigné comme mots d’ordre «Responsabilité et Essor».