Une marche à  trois, l’UGTM fait bande à  part…

Le gouvernement promet, sous la pression du PPS et du RNI, de reprendre le dialogue social, mais après la marche.
L’UGTM, laissée sur la touche, organise sa propre marche, le même jour dans la même ville.
Après la marche, si le dialogue n’aboutit pas, des grèves sectorielles seraient la phase suivante.

Comme il fallait s’y attendre, les syndicats passent donc à la vitesse supérieure. Après une mise en garde, un mémorandum adressé au chef du gouvernement, un autre avertissement, ils décident de battre le pavé. Une marche programmée pour ce 6 avril est inéluctable. Après ? Sans doute, des grèves sectorielles pour enfoncer le clou. Une grève générale, vu la conjoncture nationale et régionale, est exclue de facto. «Personne ne peut s’amuser à paralyser le pays par une grève générale en cette période critique», estime cet observateur. La teneur de leurs communiqués et déclarations le montre, les centrales syndicales ne sont pas près de baisser les bras. A moins que le chef du gouvernement ne se décide à s’asseoir avec eux autour de la table des négociations. C’est d’ailleurs l’option pour laquelle il penche actuellement, assurent des sources proches du gouvernement.

Le dialogue social, en stand-by depuis l’avènement de l’actuel Exécutif, reprendrait vraisemblablement ce mois d’avril. Les syndicats auront gagné une bataille en forçant l’intraitable chef du gouvernement à revenir à la table des négociations. Ce qui est un exploit après que les deux parties aient échoué, à plusieurs reprises, à reprendre langue. La dernière tentative remonte à début décembre 2013, lorsque le chef du gouvernement a invité les centrales syndicales les «plus représentatives» à des «concertations» autour du dossier de la réforme des caisses des retraites. Invitation que les syndicats ont déclinée, arguant qu’ils ne voulaient pas «faire de la configuration». Quant au dialogue social, pourtant institué par son prédécesseur Abbas El Fassi, il n’a jamais vraiment repris sous le gouvernement Benkirane.

Il y a bien eu des prises de contact, fin 2012, entre le chef du gouvernement et les centrales syndicales, mais jamais une reprise sérieuse du dialogue. Aujourd’hui, le chef du gouvernement, après la fâcheuse expérience avec l’Istiqlal, s’essaie aux vertus du dialogue. A moins que ce ne soit un stratagème pour calmer les esprits. Il faut dire que le gouvernement s’apprête à faire une série d’annonces à l’occasion de la rentrée parlementaire. De quoi faire de l’ombre à ses adversaires politiques et par la même occasion diluer l’effet de la marche des syndicats. Abdelilah Benkirane table également, confie-t-on, sur une faible participation à cette marche, ce qui devrait lui permettre de négocier dans des conditions plutôt confortables. Sa position aurait été autre s’il négociait sous la pression et dans la perspective d’une marche populaire.

La politique n’est jamais loin

Quelles que soient les intentions du gouvernement, Abdeslam Seddiki, ministre de l’emploi et des affaires sociales, multiplie les sorties médiatiques pour rassurer l’opinion publique et dire combien le gouvernement est disposé à reprendre les négociations avec les syndicats et les autres partenaires sociaux. Il va même un peu plus loin en assurant que le mémorandum remis par les trois centrales au chef du gouvernement, le 11 février, «pourrait très bien servir de base pour les futures négociations». Pour toute réponse, les centrales syndicales maintiennent leur marche. Une marche qu’elles veulent, d’ailleurs, dénuée de toute motivation politique.

Cela se dégage aussi bien dans l’ensemble des communiqués et déclarations sanctionnant les rencontres des trois centrales, mais aussi dans leur propre attitude. En gros, les syndicats remercient les forces politiques qui ne cessent de les appuyer dans leur action mais tiennent à l’autonomie et l’indépendance de leur décision.

Tout le monde sait combien le parti de l’USFP s’est investi, depuis plusieurs mois, dans le rapprochement historique entre la CDT et la FDT. De même que la récente rencontre entre le Premier secrétaire de l’USFP et le staff dirigeant de l’UMT est qualifiée d’exploit tout aussi historique. La dernière prise de contact entre les deux entités remonte aux années 60, soit avant même la création de l’USFP, elle-même. Bref, c’est pour dire que «l’action syndicale, quels que soient sa portée et ses objectifs, n’a jamais été dissociée de l’action politique.

L’un ne va jamais sans l’autre», comme l’affirme cet observateur. Cependant, encore une fois, les trois centrales tiennent à ne pas donner à leur action une couverture politique. Encore moins permettre à une quelconque formation d’en tirer profit pour conforter son positionnement sur l’échiquier politique. La mise sur la touche de la centrale affidée à l’Istiqlal, l’UGTM, en est une autre preuve. Le syndicat, toujours chapeauté, dans les faits, par Hamid Chabat- bien qu’officiellement c’est un comité directoire qui le dirige en attendant son prochain congrès- ne cesse d’affirmer non seulement son soutien mais son adhésion totale à la manifestation du 6 avril.

Du moins pour le principe. Cela ne lui permet toutefois pas d’apporter son paraphe aux communiqués conjoints des trois centrales, l’UMT, la CDT et la FDT, relatifs à cette manifestation et, de facto, en faire partie. De sources syndicales, l’on craint que la manifestation soit détournée à des fins politiques et plus précisément pour servir de moyen de pression pour l’Istiqlal de Hamid Chabat dans sa bataille contre Abdelilah Benkirane. Les syndicats sont intraitables sur ce point. Leur action est voulue contre le gouvernement et non contre un quelconque parti politique, fût-ce celui du chef du gouvernement. De même, pour reprendre les termes de ce syndicaliste, les trois centrales n’ont jamais apprécié les positions prises, par le passé, par l’UGTM sous le gouvernement Abbas El Fassi. Hamid Chabat qui portait alors la seule casquette syndicale est même allé jusqu’à déclarer «Journée nationale du travail», un jour de grève décrétée par les autres centrales.

Tout repose sur la participation

De plus, alors que les trois centrales se limitent à des revendications d’ordre purement social (encadré), l’UGTM, elle, fait dans le mélange des genres. Le syndicat marchera pour protester contre «le manque du sens de la gestion du développement stratégique chez le gouvernement, le renoncement de l’Exécutif à la lutte contre la corruption et la prévarication, le retard de la mise en œuvre saine de la Constitution …», pour ne citer que ces quelques points parmi une quinzaine que compte le communiqué d’appel à la manifestation. Manifestation, qui, rappelons-le, bien qu’elle ait lieu le même jour dans la même ville, partira de Derb Soltane, soit à quelques centaines de mètres de la place de la Victoire, point de départ de la marche des autres syndicats.      

Outre l’UGTM, le bras syndical du «défunt» parti socialiste (le PS absorbé récemment par l’USFP), l’ODT, veut, elle, faire cavalier seul. Cette petite centrale qui s’est distinguée en s’offrant une antenne dédiée aux travailleurs émigrés originaires de l’Afrique subsaharienne, vient de rendre public son propre programme contestataire. L’ODT annonce sa marche à elle pour le 20 avril, suivie d’une grève générale dans la fonction publique et les collectivités locales, le 15 mai. D’autres syndicats (il en existe actuellement 28 reconnus par l’État) ont assuré leur soutien à la marche des trois centrales. Seul l’UNTM est contre cette marche pour des raisons évidentes. Le syndicat affidé au PJD, dont il partage d’ailleurs la matrice, le MUR en l’occurrence, ne peut se permettre une telle infidélité au gouvernement conduit par le PJD. Mohamed Yatime, patron de l’UNTM, siège, en effet, au même titre que certains membres PJD du gouvernement au bureau exécutif du Mouvement unicité et réforme.

Un accord avant le 1er Mai ?

Question : qu’adviendra-t-il après cette marche? Tout dépend du nombre des participants. Ce sera un baromètre pour mesurer la pression sociale suite aux dernières décisions considérées comme impopulaires du chef du gouvernement. La marche devrait également donner une idée sur l’ampleur de la classe sociale touchée par ces mesures. Les analystes politiques estiment, par ailleurs, que de telles manifestations peuvent se révéler bénéfique pour la société vu qu’elles permettent d’évacuer la pression sociale engendrée par la crise économique.

Du côté du parti au pouvoir, l’on espère que cette manifestation mobilise peu de monde. Cela serait considéré comme un signe de popularité du chef du gouvernement et de son parti. C’est sans doute pour cette raison que le chef du gouvernement, confie cet observateur, attend d’abord de «voir ce que pèsent vraiment ces syndicats en termes de capacité de mobilisation des masses avant d’entamer un quelconque dialogue».

Rendez-vous donc est fixé pour la mi-avril. Ainsi, le chef du gouvernement devrait recevoir, durant tout ce mois et de manière individuelle, les cinq centrales les plus représentatives. Pour en arriver là, expliquent des sources de la majorité, il a fallu que les patrons du PPS et du RNI pèsent de tout leur poids pour pousser le chef du gouvernement à changer d’avis. Certes, celui qui dit ne pas vouloir «plier face au chantage» n’est, semble-t-il, pas près d’entrer dans une confrontation avec les centrales syndicales au moment où il entame la seconde moitié de son mandat. Mais il n’aurait pas apprécié le manque de patience chez les syndicats auxquels il a pourtant promis de plancher sur leurs revendications dans une réponse à leur mémorandum.

Cela dit, le PPS n’a, par ailleurs, jamais cessé d’appeler le chef du gouvernement à reprendre langue avec les syndicats. Même le secrétariat général du PJD, le propre parti du chef de l’Exécutif, s’est fendu, le 26 mars dernier, d’un communiqué dans lequel il se joint à cet appel. Concrètement, si tout va bien, la reprise du dialogue social est donc prévue à partir du 15 avril. Il s’agit d’une première prise de contact, des pourparlers préliminaires qui devraient donner suite à de véritables négociations dès le prochain round qui aura lieu également au courant de ce mois.

Une série d’annonces pour noyer la marche

Le gouvernement espère arriver à un accord avec les syndicats avant la fin du mois et donc avant le 1er Mai. Il n’est pas exclu qu’il veuille ainsi couper l’herbe sous les pieds de l’opposition dont deux principales composantes, l’USFP et l’Istiqlal, prévoient des manifestations communes pour le jour de la fête du travail.

De toutes les manières, l’on assure auprès de sources gouvernementales que ce dernier dispose déjà d’une réponse à toutes les revendications des trois centrales syndicales initiatrices de la marche. «Le mémorandum des trois centrales syndicales ne comporte pas de revendications rédhibitoires. Et il y a une volonté de trouver un terrain d’entente entre toutes les parties», pour reprendre les termes du ministre de l’emploi et des affaires sociales.

Le gouvernement tient toutefois à assurer qu’il est aussi indispensable de prendre en compte les propositions du patronat sur certains points. N’est-ce pas la CGEM qui a, elle-même, insisté sur la participation des syndicats dans le processus du développement, à travers justement l’institution du dialogue social, lors d’une récente étude consacrée à ce sujet. Ce qui a incité certains membres de la majorité, le PPS notamment, à appeler la Primature à reprendre, sans plus tarder, attache avec les syndicats. Les négociations porteront, bien sûr, sur les engagements de l’Accord du 26 avril 2011 non encore honorés, mais aussi sur deux questions essentielles : la loi organique portant conditions et modalités d’exercice du droit de grève (art. 29 de la Constitution)  et la loi organique relative aux syndicats (art. 8 de la Constitution).

Cette reprise des négociations, si elle est effective, intervient au moment où le chef du gouvernement dispose de plusieurs cartes à la main. D’abord la signature d’une nouvelle charte de la majorité en grande pompe, prévue pour le 10 avril, soit la veille de l’ouverture de la session parlementaire de printemps. Une nouvelle charte donc, mais pas uniquement cela. La majorité se dote également d’une stratégie d’action au gouvernement et au Parlement pour le restant de son mandat. Tout cela sera décliné lors d’une rencontre entre les directions des partis de la majorité et leurs groupes parlementaires.

A l’ouverture de la session d’avril, et juste après l’élection d’un nouveau président de la première Chambre, Abdelilah Benkirane présentera un bilan de son action, que le ministre de la communication et porte-parole du gouvernement a déjà pris la peine de diffuser notamment auprès des principaux organes de presse, et le très attendu programme gouvernemental de la deuxième moitié de son mandat ou ce qui a été communément appelé «Priorités du gouvernement». Ce n’est pas tout, la stratégie de la promotion de l’emploi élaborée par les services du ministre PPS, Abdeslam Seddiki, sera également dévoilée presque en même temps tout comme une nouvelle stratégie portant sur l’industrie du ministre de tutelle. Une série d’annonces qui pourraient bien reléguer au second rang la sortie dominicale des centrales syndicales.